Ces papiers d'Amérique(s) sont aussi à leur manière les papiers d'un jour.

Un journal, peut-être ? Un carnet, plus sûrement. Des notes et des impressions. Des textes gouvernés par la circonstance. Improvisés quand il faut. Mal écrits souvent, à la hâte ou sur le vif.

D’une intention encore mal éclaircie. Ils (se) cherchent moins quelque patronage littéraire qu'à découvrir cette intention.

Des papiers, encore. Drôle de matière. Moins emblème que dissonance, lorsqu’on les mesure à leurs ponctuations numériques. Il arrive toutefois qu'ils s’accordent avec le sens qu'ils possèdent en langue anglaise. Ils (re)deviennent alors une catégorie du discours.

Ce sont généralement plutôt des brèves, des citations ou des gloses. Des bouts d'expérience, qui deviennent par accident métaphores. Des morceaux d'actualité. Et pour tout dire, les digressions y occupent le centre.

Les dates qui leur répondent, aléatoires ou affectives, ne tiennent elles-mêmes que de fendre un peu des événements de nature très diverse, intimes ou publics, quelconques - incertains.

Pour l'essentiel, tout y est vu d'ici.

mardi 30 avril 2019

PHRASÉ CHORAL

Partir de cela – dans l’attente d’une « Amérique renversée » : « chœur des races… » (p. 327) – le contraire même du melting pot et des reliquats idéologiques assimilatoires, l’ordre même du phrasé – ces voix d’Indiens, d’Européens, d’Américains, de Noirs, c’est le quilt même du texte.

LENTE FORCE INVINCIBLE

 S’il fallait s’en convaincre, toujours à propos des Noirs, à saisir dans le crénelage polyphonique du texte : « Tandis que nous, dans le Sud, nous éprouvons tous les jours cette lente force invincible ; nous ne les méprisons point, nous, ne les jugeons point faibles, nous, les voyons croître, se développer, et frémissons quand nous pensons à ce qu’il adviendra de notre Washington, de notre capitole, de nos monuments… » (p. 282-283). La rhétorique de la peur, jusqu’aux emblèmes et institutions politiques, après la métaphorique de l’expansion et de la contagion, qui parcourt le texte. Et il n’est pas inintéressant de mettre en rapport cette étude des USA des années 50-60 à un demi-siècle de distance désormais avec son devenir : la résistance identitaire de l’Amérique blanche aux prises avec son présent multi-ethnique. « Non seulement les Noirs, mais les Mexicains. » (p. 287). Etc. La suite, nous y sommes précisément.

GENS DU NORD, GENS DU SUD

Dans la polyphonie concertée du voyage, la série du locuteur Blanc – celui du « Sud, profond » – qui décline la haine raciale et la nostalgie anti-abolitionniste, réanimant les divisions et rancoeurs anciennes du pays, sorte de white backlash : « Gens du Nord, c’est votre civilisation qu’ils menacent, ils ne laisseraient presque rien subsister de votre “american way of life” (p. 280) et plus loin encore : « Ils ne s’élèveront pas avec vous, mais contre vous, contre ce qui est maintenant, ce qu’est l’Amérique maintenant » (p. 281). Car la harangue anonyme se mesure à une autre Amérique en marche : celle du Civil Rights movement, dont les actions s’intensifient au tournant des années soixante. 

EFFET BOOMERANG

Mobile, à nouveau. Dans la trame croisée (selon le mode « quilt » du discours butorien) des Noirs et des Nations indiennes, l’histoire recomposée par fragments de la conquête, des dominations coloniales, des suprématismes et autres aliénations, ce sont certes les régions cachées de l’Amérique qui sont en priorité données à lire et à entendre. Mais l’historicité factuelle ne se limite nullement au regard porté par l’Européen sur le Nouveau Continent après-guerre. Elle est aussi l’Amérique qui regarde l’Europe et son présent. Ainsi, le déplacement géographique, intellectuel, scopique, en apparence centré entièrement sur les realia de l’American Way of Life, construit un effet rebours : l’essai de « représentation » des États-Unis, par l’insistance des motifs coloniaux, esclavagistes, racistes, etc., met indirectement en écho la situation nationale de l’observateur lui-même : entre autres les tensions coloniales/postcoloniales de l’Europe, de la France en particulier. 1962, c’est aussi la « sortie » de la crise algérienne.

15

L’enfant passe les 15, comme à hauteur de vie désormais ; et c’est quinze années supplémentaires pour soi. À retrancher sur la portion restante. La bascule des générations. 

lundi 29 avril 2019

MÉDIOCRITÉ

À la rubrique des « faits divers universitaires », l’élection récente de William Marx à la chaire des Littératures comparées du Collège de France. On ne saurait être vraiment surpris de découvrir l’ordre institutionnel des choses. Mais on n’en saisit que mieux le déplorable contraste avec la génération de Barthes, Benveniste, Foucault ou Bourdieu qui, elle aussi parvenue en ce haut lieu, avait au moins ce mérite d’avoir inventé un savoir, des savoirs singuliers et nouveaux. Au lieu de quoi se trouve promue en guise de pensée une non-œuvre, nourrie de paradoxes « théoriques » ou esthétiques, de lieux communs qui voudraient provoquer et d’approximations historiographiques, autour de l’adieu ou de la haine de la littérature, dosage certainement réussi de parole savante et de parole mondaine, qui séduit régulièrement éditeurs et médias. Au reste, c’est peut-être moins là le sacre de la médiocrité que la célébration sans peine de l’essayisme, ce discours frelaté, sans exigence, qui sévit aujourd’hui sur la littérature au nom de la littérature même.

samedi 27 avril 2019

CHANTIER

Dans un autre ordre, la question-chantier qui se pose désormais serait peut-être de clarifier et de lier plus systématiquement les divers noyaux en travail depuis plusieurs années, car ils se coordonnent de loin ou de près autour d’une anthropologie poétique et politique des manières ; le point révélateur en est les apories modales des sciences humaines (Bourdieu, De Certeau ; voir Lévi-Strauss) et le problème remonte vraisemblablement à la tradition durkheimienne ; le point d’articulation ensuite qui porte sur les manières et les valeurs, la production, l’historicité des valeurs, dont le nouage spécifique tient aux liens particuliers du goût et de la manière, des goût(s) et des manière(s), si (et seulement si) on s’en saisit en priorité à partir du paradigme de la malfaçon, des malfaçons (de ce qui déplace la notion de goût en dehors de l’épistémè classique et en dehors du champ de l’esthétique) : Hugo – le goût comme raison du génie (Cromwell) placé dans l’axe du grotesque, du difforme, Baudelaire et sa rhétorique maladive, Rimbaud, Verlaine, Lautréamont, Cros et Corbière, Jarry, Dada, Artaud qui écrit des blocs de kha-kha, Beckett, Novarina. Tous ceux qui merdRent d’après Christian Prigent ; le point de fuite : le singulier commun tel que l’anthropologie des manières permet de repenser ces blocs politiques peuples-nations-sociétés-cultures, dont certains mis gravement en soupçon (ou déplacés au cours des dernières décennies eu égard aux thématiques transnationales ou globales). Ce qui implique une géographie intellectuelle démesurée dont je n’ai pas les moyens. Le seul lieu d’observation efficace : les œuvres mêmes. À voir. À poser modestement, simplement.

jeudi 25 avril 2019

MALAISE

En refermant le livre, saisi pour la nième fois pourtant, l’étonnement à la fois neuf et ancien, à travers le déroulé philosophique des phrases et des démonstrations, – leur scintillement pour reprendre une métaphore récurrente (et sans doute urticante), – de demeurer chaque fois résolument au seuil de cette pensée : par résistance réciproque (de l’auteur en son texte, du lecteur y faisant face) et par étrangeté, non pas tant aux concepts ou aux questions, qu’au déplacement, à l’appropriation, à l’opération de dialogue elle-même – réserves jamais éprouvées à lire Merleau-Ponty, Jankélévitch, Ricoeur ou Deleuze s’il fallait user d’un large spectre. Comme un malaise répété de la communication.

CHOIX PHILOSOPHIQUE

Foucault, de nouveau. Arrêt et pointage, autour de la thématique empirico-transcendantale et l’analytique de la finitude, de cette question actuelle ou dont l’actualité est à mesurer à proportion du reflux même de la problématique du langage dans la configuration contemporaine des savoirs : « Est-ce que notre tâche à venir est de nous avancer vers un mode de pensée, inconnu jusqu’à présent dans notre culture, et qui permettrait de réfléchir à la fois, sans discontinuité ni contradiction, l’être de l’homme et l’être du langage ? » (Les Mots et les choses, p. 349). Et l’auteur de déclarer qu’autour de ce rapport, ou réciproquement de sa béance, dès lors que dans la culture occidentale l’être de l’homme et l’être du langage « n’ont pu coexister et s’articuler l’un sur l’autre », – autour de ce rapport donc s’ordonnerait même peut-être « le choix philosophique le plus important de notre époque » (ibid., p. 350).

mardi 16 avril 2019

À QUOI PEUT BIEN SERVIR NOTRE-DAME DE PARIS ?

Au demeurant, admirable discours du président de la République française, communication à la fois grave, impromptue et méditée, mais idéale à tous points de vue : tout droit issue du manuel d’histoire républicaine, la foi (les racines catholiques du pays), la nation (neuf siècles d’événements, des rois à Napoléon, la Libération, De Gaulle, etc.), la littérature (Hugo et les lectures romantiques entre autres), le patrimoine (les saintes reliques de la culture), etc. : « Alors, je vous le dis très solennellement ce soir, cette cathédrale, nous la rebâtirons, tous ensemble ». Tous ensemble. On ne saurait faire preuve de plus de ferveur ou de piété en ces temps troublés par les heurts et les divisions, au moment d’annoncer des mesures gouvernementales très attendues. Ni sans doute si bien mettre à découvert le religieux du politique, par une énième version de l’architecture comme métaphore du corps social et de sa difficile unité. Amen.

CECI TUERA CELA

L’ironie de l’histoire est qu’il aura fallu seulement quelques heures de vives flammes, de suie et d’épaisses fumées – en cela fidèles à bien des enfers médiévaux – pour voir s’engloutir pathétiquement toute la poésie de l’île de la Cité, tandis qu’au coude ouest de la rivière trône encore phalliquement (et de manière non moins tapageuse et grotesque) l’absence même de tout symbole : cet amas de ferrailles sans goût ni valeur, quintessence de L’Art industriel de M. Arnoux, furoncle urbain ou rictus de l’époque, vieil et terne orgueil qui aurait dû être démonté depuis 1889. Comment mieux accuser le contraste.

jeudi 11 avril 2019

UNITÉ

Il n’empêche. Ce sont là d’excellents mots méditatifs mais je me trouve de nouveau lesté de 400 p. avec en supplément la hantise perpétuelle des scories typographiques. La cible est de nouveau manquée. Mon rêve est de faire un livre court, qui me donne l’illusion d’être à peu près maîtrisé, ne serait-ce que du point de vue de la matière. Je sais bien qu’on est rarement consulté et que n’importe quel livre, fût-il pauvre ou médiocre, décide seul généralement et de sa longueur et de son unité. Mais là je suis vraiment tanné – et seul responsable évidemment.

INTRIGUE

Il me vient à titre rétrospectif quelques éléments de réflexion, dispersés, au cours de cette relecture précisément concernant la méthodologie de la question (de cela même qui se fabrique comme assertait Deleuze ; ici la phrase continuée) et la manière de la négocier au long d’un livre. Serait-il possible de l’envisager, et de l’écrire, à la manière d’une intrigue de nature épistémologique ? Non pas tant pour avoir recours en soi à un modèle temporel ou narratif (mise en intrigue = Ricoeur). Il y a bien entendu dans l’historicité d’une question des genèses et des généalogies ; et aussi : l’événement ou les événements de son ou ses apparitions, continues-discontinues ; les chaînes et les séries de causalité ; les conditions qui en rendent tout à coup l’émergence possible ; comment surtout elle se repère discursivement dans la masse circulante, devient perceptible, ses signaux, ses configurations, ses procédés chaque fois singuliers ; et des modes d’émergence qui peuvent être variables : la querelle, le malentendu (aspect qui me taquine depuis longtemps), le consensus, la polémique, etc. ; puis, la logique de la question proprement dite – logique au sens des ressorts et des motivations, par les présupposés et les savoirs qu’elle mobilise comme autant de champs discursifs, et corrélativement le travail d’inconnaissance qu’elle commence, ou met en œuvre à proportion, c’est-à-dire à mesure qu’elle se construit – la question engendre des questions ou des sous-questions qui n’adviennent très souvent qu’assez tard, furtivement ou clairement, mais après coup ; la dialogique encore par les opérations critiques – argumentation et contre-argumentation – auxquelles elle incite ; les personnages également : des noms auteurs-œuvres aux propositions théoriques et à l’appareil des concepts ; et pour finir une intrigue réussie, c’est-à-dire une intrigue qui viserait moins l’adhésion que sa cohérence intérieure, ou parierait l’efficacité sur la cohérence démonstrative. Ce ne serait pas une intrigue actuelle ou actualisée – de celle qui se tient au présent du contemporain, aux fins d’y répondre, mais de celle qui a trait à une dynamique du discernement, en triant d’abord la littérature de résultats qui entourent la question jusqu’à l’altérer ou l’occulter et la littérature de problèmes qui l’éclairent et la déplacent au contraire. C’est le défi majeur de la lecture dans sa capacité à identifier et à évaluer.

dimanche 7 avril 2019

ÉPREUVES

En relisant les épreuves de La phrase continuée qui a bien trop tardé au plan éditorial. Le sentiment après un long intervalle qui m’a dispersé sur cent autres voies que le livre se tient en dépit de maintes imperfections, celles que je vois, celles qui se révèleront. Il ne s’agit pas uniquement de cohérence ; mais ce fait plus simple qu’il ait pris, entre épaisseur et solidité, et qu’on en suive aussi le mouvement. À date : peut-être ce que j’ai écrit de plus correct ou passable. Ensuite, et pour en terminer avec ce morceau de narcissisme dominical, la question qui taraude, mais à laquelle je n’ai pas pouvoir de répondre vraiment, est de savoir si je suis parvenu à démontrer ce que j’avais annoncé ; peut-être quelques lecteurs improbables ou imaginaires le diront. Il m’apparaît de plus en plus que l’essai court – fantasmé ou désiré – Diseurs en prose en serait la continuation idéale. En privilégiant le travail empirique d’écoute – ce qui en général me réussit peut-être plus – sur l’appareil théorique.

vendredi 5 avril 2019

I DON'T WANT TO MAKE A FUSS ABOUT IT

En y revenant toutefois : si l’énoncé apparaît tellement efficace, c’est par le statut épistémologique de l’évidence qu’il porte – de ce qu’on ne questionne pas a priori et qui s’efforce de masquer en même temps sa non-scientificité. Pourtant, rien de spectaculaire, rien de très dramatique. Comme les petits signifiants, il a juste un pouvoir révélateur. Dans le cas qui m’occupe, il constitue une variante du statut mondialisé de l’anglais. La surprise étant à proportion de l’ignorance, ce fragment n’est peut-être pas familier à mes oreilles, il doit être en retour rattaché à un champ discursif plus vaste. L’important est de voir qu’il installe discrètement, malgré l’effet de signal (« en anglais » écrit en gras), un énième lieu commun à côté de l’anglais-véhicule-des-sciences, l’anglais-communication, l’anglais-pratique-pragmatique, l’anglais-idiome-du business, etc.

jeudi 4 avril 2019

EN ANGLAIS

Les surprises du métier dans ses variantes quotidiennes, nobles ou tâcheronnes. Un cas d’anthologie – à l’occasion d’un rapport d’évaluation pour un dossier destiné à une instance scientifique de niveau national et international, cette curieuse instruction qui échappait d’abord à ma vigilance, tant l’habitude de s’énoncer en français, malgré le contexte colingue voire bilingue qui est devenu le mien depuis plusieurs années, s’impose sans examen, et presque inconsciemment, à des objets et à des manières de penser qui forment ce que – très pompeusement – j’appellerai mon idiosyncrasie intellectuelle : « Nous traiterons votre expertise de façon confidentielle et son contenu sera rendu anonyme avant sa transmission au/à la requérant-e. Vous faciliterez la garantie de votre anonymat en établissant votre expertise en anglais. » Et en effet, je n’en dirai pas plus moi-même, étant tenu déontologiquement par le secret professionnel. Ce qui m’intéresse, et me sidère par contre, est l’argumentation qui entoure le statut de l’anglais dans cet énoncé administratif – une formulation générique, stéréotypée, répétable. Certes l’expert(e) dont on suppose ici qu’il ou elle n’est pas anglophone est seulement convié(e) à s’exprimer dans la langue de Shakespeare. Chacun ou chacune demeure libre de le faire ou de ne pas le faire. Bien qu’il ne soit pas contraignant, l’énoncé conserve néanmoins une visée résolument incitative. Ce que confirmerait dans la version originale l’usage ponctuatif-graphique (bref : modalisant) des caractères en gras pour le syntagme « en anglais » (que je restitue sur ce blog en italiques). S’il convenait en deux mots de résumer les composantes pragmatiques de cette forme de communication : « ce serait mieux » ou « à défaut vous pouvez bien entendu vous exprimer dans votre langue maternelle ou dans votre langue de travail, ce n’est pas interdit ». Mais c’est surtout le mode par lequel se trouve justifié le transfert entre la langue supposée de l’expert et la langue attendue du rapport qui fait obstacle, comme si ce transfert n’avait aucune incidence, valait absolument comme un non-événement : aux seules fins de faciliter « la garantie de votre anonymat ». À celui ou celle qui est équipé(e) des minima éthiques, il est impossible de se dérober à la conclusion qui s’insinue d’elle-même dans les replis de l’esprit : il va de soi, puisque l’énoncé le tient ici pour une évidence, que l’anglais est la langue idoine pour me servir de masque, pour neutraliser les identités, ou encore effacer ma subjectivité. Ou si l’on devait tirait tout le bénéfice interprétatif : me pourvoir d’une autorité objective comme savant et juge. Il faudrait donc accepter de se déposséder, ou pour le dire dans un registre moins directement affectif, de se dessaisir à tout le moins provisoirement de sa langue, ou si l’on en manie plusieurs, ou si l’on vit alternativement et simultanément dans plusieurs idiomes (dont l’anglais) d’opérer un choix préférentiel en vertu de ce principe dicté par l’impersonnalité. Car sous couvert d’être présenté sous l’espèce d’un agencement collectif nécessaire, en accord implicite avec son statut largement admis de lingua franca dans l’univers savant (au demeurant, solidaire de ses usages mondialisés), en vérité l’anglais apparaît ici comme un principe de non-individuation. L’instance savante sort d’elle-même au nom d’impératifs transcendants (les règles de la communauté, interagissant elles-mêmes avec les politiques scientifiques et linguistiques des États) : assurer la communicabilité, la compréhension et le dialogue des analyses et des idées, et permettre surtout la production et la régulation normatives des valeurs (puisqu’il s’agit d’un processus d’appréciation et de sanction sur dossier) sur le mode de l’objectivité. Et à prendre l’énoncé à la lettre, dans son cotexte immédiat, l’anglais occuperait, selon un dualisme couramment répandu, la place de la forme – ou si l’on veut : la traduction au sens le plus pauvre du terme – du « contenu » même de l’expertise dont il soustrairait en conséquence tout signe ou signature reconnaissable. Ainsi le génie de l’anglais, puisqu’il s’agit de ce mythème linguistique-là, ce serait l’anonyme ou l’impersonnel, comme jadis on classait des langues affectives et des langues rationnelles. Dans cet imaginaire typologique, ce n’est pas que l’anglais serve uniquement à dissimuler la langue de l’autre ou l’autre langue, celle que parlerait potentiellement l’expert(e) et qui en dénoncerait les origines et l’identité. Un tel amalgame tient avant tout à l’oubli du discours qui est le lieu véritable des signes et des signatures, ou à l’assimilation dommageable entre langue et discours. Plus gravement, l’énoncé trahit une méconnaissance radicale de ce qu’est ou de ce que fait une langue aux sujets qui en usent et s’individuent par elle, en elle ; une langue inséparable d’une histoire, d’une société et d’une culture, qui pour cette raison ne saurait être si simplement un vecteur d’impersonnalité (ce que démontre plus encore le décentrement impliqué par le passage d’une langue à une autre, qui est le contraire même de la neutralité). En l’occurrence, c’est bien parce qu’il travaille le champ de l’évidence, et tente de l’imposer en la communiquant, que l’énoncé met au travail une idéologie : une idéologie de la langue, une idéologie des langues. Ce mode de penser correspond peut-être moins finalement à une utopie de la connaissance, pourtant en jeu dans le jeu sérieux de l’expertise, qu’à une utopie technocratique dont le savant est libre ou non de se rendre complice ainsi qu’on l’y invite.
    Au reste, la commande qui m’a été passée émane d’une nation plurilingue, à laquelle l’anglais est historiquement étranger…

vendredi 29 mars 2019

MATIÈRE-SUJET

Dans le continuum peinture et littérature, et les collaborations sont nombreuses et de longue durée chez Butor, au point qu’elles suscitent une renaissance de sa création poétique qu’avait suspendue, déplacée ou négociée autrement l’expérience romanesque, le discours de la matière qui gouverne par ailleurs les ressources de l’objet-livre et les puissances optiques de la page : « Cette évidence de la matière est quelque chose de très particulier à la peinture. Il y a des peintres à matière très visible. Ça se traduit en général dans la peinture à épaisseur comme Rembrandt et dans la peinture lisse dans laquelle le peintre s’efforce de masquer sa propre main comme Van Eyck, Ingres, Mondrian… […] Lorsque le peintre veut se cacher c’est aussi une façon de se montrer. Voir comment Mondrian s’efforce de se cacher et voir justement comment il se montre admirablement dans cette pudeur et cette modestie, c’est merveilleux !... » (Entretiens, t. II, p. 84). Matière-signature ou matière-sujet : la matière qui se retire dans sa visibilité même.

NON-PHRASE

En guise de retour au noyau prépondérant de la poétique qui suit Mobile, parce qu’il est inséparable précisément du discours de l’histoire et de ses « régions cachées » il apparaît que « la phrase est tellement étendue qu’elle dépasse le volume lui-même » (Entretiens, t. II, p. 302) et même « tous les éléments qui sont à l’intérieur de Mobile peuvent être compris comme les détails d’une phrase immense, se reposant de chapitre en chapitre ; une espèce d’arche qui va prendre tous les éléments grammaticaux à tel point que la différence entre phrase et non-phrase est abolie, ce qui produit un ensemble de fonctions grammaticales à toutes sortes de degrés. » (ibid., p. 303). Et le principe en est tiré jusque dans ses ultimes conséquences, à travers des œuvres postérieures, en cours : « Dans le dernier livre que j’ai publié, Troisième dessous, le dernier de Matière de rêves, il y a des passages avec des phrases extrêmement longues, des phrases quasi infinies » et des moments où le texte est organisé « autour d’une phrase sans sujet » (id.), uniquement faite de verbes et de compléments. Ainsi :
       1. Le rapport phrase / non-phrase met en crise l’histoire même du point de vue linguistique, spécialement grammairien, il récuse la logique des modèles ;
       2. Il confronte le lecteur à ses habitudes classificatrices ; entre le reconnaissable et le méconnaissable, ce qui en est et n’en est pas, y ressemble et lui échappe.
       3. Et finalement : la phrase-volume, cette phrase all-over à la manière de Pollock dans sa peinture, cette phrase est également à comprendre à travers ses constituants comme autant de « détails » dans le mouvement de son illimitation ou de sa démesure, « immense ».
       4. L’épopée du détail – l’américanité minuscule procède de la poésie longue du phrasé – cette phrase déroule la carte et l’histoire dans Mobile par noms et lieux de villes et d’états ; elle s’accumule sur le modèle de la goutte d’eau et s’unit en cataracte puis fleuve dans 6 810 000 litres d’eau par seconde.
       5. Mais l’américanité ne peut pas être posée a priori : sa mesure – l’immense, l’énorme, le minuscule et le point – ressortit à l’unité de la phrase-volume. 

LES RÉGIONS CACHÉES

Parcours détaillé du volume Butor et l’Amérique, collection d’études réunies en 1998 par Mireille Calle-Gruber chez L’Harmattan à la suite du colloque qui s’était tenu deux ans plus tôt à Queen’s University (Ontario) ; attention aux présupposés sémiologiques communs aux études, de l’herméneutique à l’esthétique. Plus intéressant, l’intervention de l’auteur lui-même : « Où les Amériques commencent à faire histoire » (p. 249-260). Faire histoire. Le point de départ des voyages du XIXesiècle vers l’Orient et l’Occident – et Chateaubriand unit les deux ; le « renversement d’influence » culturelle (p. 251), l’initiation parisienne des écrivains américains (Gertrude Stein, Hemingway, etc.), l’initiation américaine – souvent newyorkaise – des écrivains et des intellectuels français. Récit en miroir des continents depuis longtemps balisé. La place de Butor dans la trame d’après-guerre et la découverte des États-Unis en 1960. Plus important, le pluriel insistant et revendiqué des Amérique-s et la dissociation entre le nom d’USA et l’idée même d’Amérique, pluriel qui se déploie en retour au sein de l’œuvre de Boomerang à Transit en passant par Où du côté du Mexique, du Brésil, du Canada, etc. En contrefort à l’argument, la récusation du regard européen et sa perception stéréotypée comme société sans histoire (logique qui a la vie dure, parfois enfouie au cœur de l’analyse savante car l’Amérique est pays d’espaces avant tout, pas un pays d’histoire…) – dérive des vues coloniales. À l’inverse, et dans le seul cas états-unien, se trouvent postulés non seulement « un passé » mais « plusieurs passés » (p. 252). Indiens, Européens, Noirs. Si bien que l’essai de représentation des États-Unis s’adresse à toutes « sortes de phénomènes de caches, de tabous, de refoulements passionnants à étudier, et pour lesquels un regard extérieur est tout à fait précieux » (p. 253). Au premier plan, l’histoire comme autant de « régions cachées » (id.). Un caché à mettre en lien avec la double expérimentation visible et rythmique des études.

lundi 25 mars 2019

NOTATION CINÉPHILE

Au fil des notations cinéphiles, les œuvres déclencheurs, de celles qui provoquent les convergences autobiographiques, des réminiscences, des refoulés, des parentés, des affinités – à la fois médiation et autoportrait : « Les Roseaux sauvages de Téchiné. Cela m’a beaucoup plu, encore. (On n’a pas forcément envie, ceci dit, de se souvenir de la découverte de son homosexualité en zone rurale…) » (Journal, t. II, p. 414).

LES BONS SENTIMENTS

Ce qui en découle, la tenue éthique : le piège de « l’émotion » et « on ne fait pas de théâtre avec de bons sentiments », ce qui n’empêche pas à terme : « J’écrirai, je crois sur ma “maladie”, ma résistance donc » (id.). Et ces bons sentiments s’entendent doublement à l’issue d’une décennie, les années 80, qui ont été à la fois l’acmé du fléau mais aussi marquées par une politique du sentimentalisme en toute cause – Lagarce évoque plus loin avec sarcasme la journée contre le Sida.

POURRISSEMENT

Des années 93-95, il y a cette intensité, ce resserrement tragique bien sûr sur soi, sur le corps avec ce « sentiment » qu’il est « en train de pourrir, de se défaire sur lui-même » (28 juillet 1993, t. II, 217) et le Journal détaille de manière obsédante cette fatalité de la maladie. Fièvres, perfusions, vomissements, les moindres déficiences immunitaires, les pertes de poids, etc. La nosographie y occupe le quotidien jusqu’à se confondre avec lui. En même temps, il y a cette résistance – non seulement la survie comme a contrario les pulsions suicidaires – le travail de lucidité sur soi et sur son œuvre (notion si problématique, dont l’existence est difficile à admettre pour JLL) – mais lucidité que « le Sida n’est pas un sujet » et puis « surtout, surtout, mon Dieu, a priori ne m’intéresse pas, intimement » (ibid., 20 juin 1994, p. 393) – mais littérairement et dramatiquement aussi et d’abord.

dimanche 24 mars 2019

DUOS

Dans ce que J.-L. Lagarce appelle la « grammaire des entrées et des sorties, des places à occuper » (26 juin 1994, Journal, t. II, p. 401), et cette règle de base de la théâtralité est à la fois dérivée et explorée scrupuleusement dans la conception cinématographique de Dolan, les duos mineurs entre Louis et Catherine, ce personnage clef, sont en même temps des nœuds capitaux. Des interactions intimes aux interactions sous le regard de la famille (la scène du salon et l’échange muet, après le premier vrai dialogue ; le repas à table en extérieur après la première querelle qui annonce les violences du final, mais déjà Louis et Catherine se retrouvent seul à seule comme il arrivera). Les duos y sont peut-être plus limités mais répétés que les scènes majeures (Suzanne / Louis ; La mère et le fils ; les deux frères). Au sortir de la salle de bains, dans l’ancienne chambre qui sert de débarras : des toilettes dans lesquelles Louis vient de vomir (signe appuyé de la maladie et chute brutale après la plongée intérieure, enfance et souvenirs des dimanches) les bouteilles de vin aux mains de Catherine, qui marquent l’encombrement et la maladresse ; la question après que Catherine a réveillé Louis de ses réminiscences au sous-sol – centrale pour l’économie du film et de sa diégèse : « combien de temps ? » et la rebuffade « combien de temps quoi ? ».

dimanche 17 mars 2019

HISTOIRE DE MOI(S)

La simplicité par laquelle cela s’énonce, l’expérience dont cela s’inspire : « je crois qu’il ne faut jamais oublier que dans la littérature le sujet biographique ne se contente pas de s’exprimer. Le sujet écrit pour se transformer, c’est-à-dire pour constituer un nouveau “moi”, un nouveau “je” : on écrit pour renaître et par conséquent on écrit pour être quelqu’un de différent », l’avènement de cette altérité constitutive du régime artistique de l’œuvre trouvant l’une de ses conditions dans « d’immenses détours » dont « la lecture des autres » (Michel Butor, Entretiens, t. II, p. 301). 

lundi 11 mars 2019

LE NÉANT DE LA BEAUTÉ

Vu hier sur petit écran Le règne de la beauté (2014 – Les Films Séville) de Denys Arcand. Sidéré en dépit de la qualité photographique réelle de certains plans (les hauts de Charlevoix, le traversier Québec-Lévis, Toronto), motivés notamment par le double jeu entre architectures et fenêtres, de la nullité scénaristique, l’incapacité à revoir la stéréotypie même du schéma adultère, passé aux filtres d’innombrables intrigues (romanesques, pour commencer), à se ressaisir du banal au lieu de le répéter. À commencer par les silences de dialogues pauvrement exploités. Au fil des saisons, on reste froid et impassible face à cette vie tranquillement (et caricaturalement) néo-bourgeoise dont les seuls soucis sont la tromperie et la folie, un univers sans enjeux ni conflictualité sociale – ou guère. Et ces deux sommets : la partie de golf et ses ralentis qui occupent l’ennui du spectateur ; les scènes érotiques – particulièrement la première nuit avec son demi-obscur conventionnel, l’insert carte postale Toronto by night (vue sur le Lac et CN Tower), mêlé au toucher mélodique d’un piano déjà-entendu. La nudité des corps, le désir et la jouissance sur la ligne extrême de la platitude : l’amour soft ou hygiénique, la tentation proprette, épurée, récurée, à l’image de la douche que prennent, un peu embarrassés, les deux amants avant de consommer  – ou mieux encore : cette brosse à dents que ne manque pas d’acheter Lindsay-aux-yeux-bleus à Luc-aux-yeux-noirs... J’ai craint un instant qu’elle ne lui proposât un rince-bouche en vente dans tous les drugstores de la ville.

LE DONNÉ ET L'INVENTÉ

Saisie dans la relation topique de la peinture et du silence, se trouve par avance récusée l’objection logocentrique : « le langage est quelque chose qui se faufile partout. Il n’y a pas un moment où l’on peut dire : les mots s’arrêtent ici et l’on est donc délivré de la “pesanteur” du langage » (ibid., p. 163) ; de l’autre, corrélat obligé, ce silence dont la peinture assume le « rôle de producteur » (id.), générant des paroles « que des écrivains, plus tard, pourront écrire » s’il est vrai en outre – enseignement cette fois de la musique – que le silence n’est jamais « un donné, mais une invention » (p. 164).

TYPOLOGIE

   À « la recherche de ce qui n’existe pas encore » (Entretiens, t. II, p. 344), il y a à propos des séries plastiques d’Illustrations cette curieuse typologie personnelle, imagination de l’élémentaire ou nomenclature de physicien : d’un côté, les « textes liquides » qui peuvent durer dix pages mais au besoin en avoir vingt, et vont « se mélanger les uns aux autres » ; les « textes solides » qui vont « se détacher d’eux, qui sont publiés sans transformation » et se présentent comme « des blocs » et au contact de ces deux catégories « une espèce de poussière verbale » ou « les textes gazeux » (ibid., p. 121).

samedi 9 mars 2019

« … QUE LE LECTEUR SE PERDE AVANT DE S’Y RETROUVER »

Archive INA : Michel Butor Mobile et les USA, https://vimeo.com/239215354

LA PROJECTION DE MERCATOR

Degrés. Le premier narrateur et l’annonce de la leçon pivot sur la découverte et la conquête de l’Amérique – ce qui a provoqué cet événement ou « multiplication par deux soudainement des dimensions de l’univers » (Gallimard, 1960, p. 66) et la mise en crise de la représentation à travers la science par excellence de l’espace qu’est la géographie, ce principe « qu’il est impossible de représenter la terre avec précision sans la déformer » ou « sans employer un certain type de projection », la perception faussée par « la projection cylindrique, dite projection de Mercator » employée dans les planisphères qui tend à majorer « les surfaces des pays des zones tempérées et polaires au détriment de ceux de la zone équatoriale » (ibid., p. 56). Passée au romanesque, la loi mathématique et physique, dont les défauts pratiques ont été discutés, se noue à l’impensé idéologique. 

jeudi 7 mars 2019

RÉCIPROCITÉS

En évoquant cette organisation qui reposerait « sur une phrase maîtresse à quoi on va accrocher des notes » (et Butor précise aussitôt « d’ailleurs » que c’est la forme du Coup de dés), l’auteur passe à propos de 6 810 000 litres d’eau par seconde à la logique des « réciprocités » ou « structures réciproques » soit « une phrase ou un ensemble de phrases qui peut fonctionner comme note par rapport à un autre ensemble, et ceci réciproquement », d’où l’articulation entre « la stéréophonie instrumentale » (celle de la radio) et « la stéréophonie grammaticale de la structure même du texte » : organisations en constante variation comme les eaux de la cataracte de Niagara (ibid., p. 155-156). De livre en livre, cette quête de la phrase consiste à « obtenir des continus » (p. 157).

GRAMMAIRE DU RÉEL (II)

Ce qui est symptomatique pour décrire le pli opéré par Degrés puis Mobile, c’est le non-renoncement à la catégorie de phrase – et celle qui l’accompagne, la catégorie de grammaire qui se trouve étendue à la physique du livre, des « organisations très serrées d’éléments assez nombreux » (Entretiens, t. II, p. 154). De la grammaire de phrase à la grammaire de récit (matrice ou machine épistémologique des années 60, Barthes, Todorov, Greimas, Genette, etc.) jusqu’à la grammaire visuelle-typographique. Cette grammaire fabrique en vérité des espèces de phrases dont l’unité est encore à penser. Mais c’est ce qui explique que Butor puisse parler en débordant la métaphore elle-même de cette « grande phrase que sont les quatre romans » (p. 148) et, à l’inverse, pour Mobile d’une « seule phrase sans commencement ni fin » (p. 155) dans la tradition mallarméenne. S’il est vrai pour terminer que l’expérience américaine a conduit l’auteur « à une transformation de [s]a “grammaire” » (p. 151) – la modalisation des guillemets démarquant à la fois l’impropriété et la nécessité de ce terme. 

lundi 25 février 2019

POÉSIE ET LANGUE

Un collectif dirigé par Michel Favriaud : Poésie et langue : aspects théoriques et didactiques, revue Pratiques, nº179-180, Metz, décembre 2018. https://journals.openedition.org/pratiques/4539

samedi 23 février 2019

MY TAYLOR IS RICH



Charles Taylor, The Language Animal, Harvard University Press, 2016 ; L’Animal Langage, Montréal, Boréal, 2019.

lundi 18 février 2019

DURAS FILM




Maïté Snauwaert, La Douleur d’Emmanuel Finkiel, Gremese, 2019.

jeudi 14 février 2019

L'APPARAÎTRE

Foucault. Les mots et les choses. Nouvelle traversée. Combien magnifique prosateur. À chaque fois ce même effet. La ponctuation et cette manie très philosophique du point-virgule, le discontinu et l’enchaînement propositionnels ou simplement l’acte d’énoncer des objets du discours. La perplexité que suscite néanmoins la mise en scène inaugurale autour de Vélasquez entre visible et invisible (le livre du même nom, sous la signature posthume de Merleau-Ponty, a paru deux ans avant) : les fonctions regardantes, la représentation ou représentation de représentation à force de lignes, plans, pointillés et autres triangles, qui évacuent d’autant – n’étaient quelques mentions sur la lumière – la touche comme le coloris par exemple. Et tandis que l’auteur met en soupçon au profit de « désignations flottantes » (Gallimard, 1966, p. 24) ces utiles repères que seraient les noms propres – la logique de l’identité, établie dans la tradition : le roi Philippe IV et Marianna son épouse, doña Maria Augusta Sarmiente, etc., pour emprunter un « langage gris, anonyme, toujours méticuleux et répétitif », actant l’irréductibilité sinon l’incompatibilité du dire et du voir, et pour se replacer entre eux « dans l’infini de la tâche », ce n’est jamais cependant qu’à condition de « feindre de ne pas savoir qui se reflétera au fond de la glace » (p. 25) et quels sont ces personnages qui nous regardent. Mais précisément il est impossible de ne pas savoir au sens où dans ce savoir de la peinture le voir est déjà informé et informé par un dire – appartînt-il ou non à la tradition. S’il convient « d’interroger ce reflet » et le dispositif spéculaire du tableau, c’est en empruntant un code résolument dénominatif et descriptif, qui installe le lieu commun du questionnement herméneutique – la récurrence des modalisateurs, et dès les toutes premières lignes, « peut-être », « il se peut », « sans doute » (p. 19), etc., y construisent une fiction de l’apparaître – le spectacle comme événement et découverte, en cela conforme à bien des protocoles phénoménologiques. 

MALADIE

L’hécatombe générationnelle autour du Sida, qui infléchit le journal en obituaire, et une manière de négocier la séropositivité et l’inéluctable, l’obsession de la mort proche ou imminente, sur le mode de la dérision pathétique, de l’auto-ironie et du trait caustique comme de la mélancolie poignante ; destins brisés et croisés – parallèles en date du 20 avril 1989 : « Mort de Bernard-Marie Koltès. 40 ans. De quoi on vous le laisse deviner. Cela me bouleversa totalement et me laissa sur le flanc toute la journée. (Et Monique qui croit que je ne la vois pas et fait signe à son jeune camarade derrière mon dos, d’éviter le sujet.) » (p. 464)

CE QUE J'AIMERAIS POUVOIR ÉCRIRE

Dans l’énumération ordinaire, presque rituelle du Journal, des sorties, des lectures, des spectacles, des films, sorte de Pariscope personnel, jusque dans les contributions à Libération sous pseudonyme, ce sont les commentaires cinématographiques qui retiennent aussi l’attention. Ceci en particulier : « Le Sacrifice de Tarkovsky avec Erland Josephson. C’est magnifique et les images restent dans ma tête. Éprouvant aussi, surtout. les acteurs sont excellents (la comédienne qui joue la femme de Josephson, notamment). » avec sa conclusion : « C’est cela par-dessus tout que j’aimerais pouvoir écrire » (p. 211-212).

REGARD

Une scène au fil du calendrier et du quotidien raconté : « Il me regarde tristement, je l’imagine, à cause de ce que nous ne disons pas » (Journal, t. I, p. 415). À cause de ce que nous ne disons pas.

URBANITÉ ET SAVOIR-VIVRE

Ces notations successives, et insistantes, qui m’avaient arrêté (et troublé aussi) – forcément – à la première lecture déjà en 2007, non seulement à cause de la différence idéologique – à propos de Renaud Camus, avec lequel Lagarce entre pendant un temps en dialogue (et certes le virage 93-94 de Camus n’est pas encore pleinement amorcé, et ne doit pas dissimuler la perception au présent, ni les premiers compagnonnages à gauche comme la filiation homosexuelle, ou encore le soutien de Barthes à ses débuts, etc.) mais outre la correctivité linguistique – un certain idéal ou simplement une certaine idée de la langue – dans le Journal (celui de Lagarce, encore) R. Camus occupe presque la fonction d’un surmoi – il y a cet intérêt (en même que la découverte d’un manuel de savoir-vivre des années 30) pour Notes sur les manières du temps (P.O.L., 1985). Parenthèse : « Et je suis entièrement d’accord avec ce combat quotidien pour l’urbanité, la politesse, la courtoisie. » (t. I, p. 382). Mais comment l’entendent-ils vraiment l’un et l’autre ?

mercredi 13 février 2019

CHRONIQUE

Repris depuis quelques jours le premier volume du Journal (1977-1990) de Lagarce, en attendant de renouer le fil des entretiens de Butor. L’impression étrange malgré tout, vague malaise, et sensation infiniment drôle à (re)traverser ou plutôt revivre des événements collectifs. Au-delà de la sphère intime de l’écriture, et des constants appels ironiques ou mises en scène fictives avec le lecteur, – double de soi mais double à venir compte tenu du statut changeant du texte et des dispositions posthumes – le calendrier y prend inévitablement les allures d’une chronique nationale voire mondiale.

vendredi 8 février 2019

ACTUALITÉ

En considérant la notion ambiguë de l’actualité, entre autres pour se dessaisir de la version journalistique de la parole critique, l’auteur la soustrait à la logique de l’immédiat, il donne à repenser sur le long cours la catégorie du présent, plus largement l’idée même d’événement tel que, simultanément, il produit l’œuvre, se trouve produit par l’œuvre : « Lorsqu’on parle d’actualité, il me semble qu’on oublie une dimension très importante de cette actualité : l’échelle temporelle. Il y a plusieurs actualités superposées : l’actualité au jour le jour, l’actualité à la semaine, qui est l’actualité de l’hebdomadaire, et on sait bien que les hebdomadaires ne parlent pas tout à fait des mêmes événements que les journaux. De même il y a une actualité qu’on peut mesurer au mois et une autre qu’on peut mesurer à l’année. Et de même les travaux que je fais ont une échelle d’actualité assez variée, une échelle, je l’espère, de dizaine d’années. C’est donc dans dix ou dans vingt ans ou même plus tard que l’on verra l’actualité véritable de mes travaux. » (Entretiens, t. II, p. 43). Et il est remarquable que Butor désigne l’acte de création par ses travaux – en chantier, dans l’inachevé et l’ouvert. 

DU TEMPS POUR SENTIR

Observation capitale à la suite d’un entretien de 1969, sur la relation que nourrit l’écrivain avec les autres arts, à la peinture plus particulièrement, l’acte de reconnaissance des œuvres nouvelles : « Il faut du temps pour sentir. On découvre peu à peu la valeur d’une œuvre ou d’un mouvement et cela est plus difficile pour quelqu’un qui croit savoir que pour celui qui sait qu’il ne sait pas encore. » (Entretiens. 1969-1978, t. II, éditions Joseph K, 1999, p. 17). Le geste esthésique, scopique en l’occurrence, inséparable du processus critique d’évaluation, l’activité du corps même replacée dans l’historicité du savoir/non-savoir ; corrélativement, l’inconnaissance comme critique de la culture et des catégories de la culture aussi. 

LE DISCRET ET LE CONTINU

Si l’on envisage l’innombrable sous l’angle du dénombrement, on crée ou recrée des unités discrètes – et la notion ressortit à l’univers de la logique et des mathématiques avant d’être transférée vers la linguistique, – la question corrélée est : comment passe-t-on du rangement au répons ? comment l’un devient l’autre ?

jeudi 7 février 2019

L'INNOMBRABLE

Les « aventures de l’innombrable » (p. 230) trouvent leur principe dans l’élément pneumatique – le vent plus que l’eau chez Hugo. Mais elles confrontent l’infini à la parole : « Mais si c’est infini, doit-on pour autant renoncer à en parler ? » (p. 232). À un premier niveau, il y a déplacement de l’innombrable à l’infini, où l’innombrable constitue un modèle possible de l’infini, sans que chaque terme se recouvre exactement. À un deuxième niveau, cet infini est conçu comme structure et même mathématique : « un ensemble de fonctions » (id.) À un dernier niveau, l’infini procède du « dénombrement », il a trait à la « composante verticale » (p. 230) ou marquage poétique dans la prose – association au paradigme – la conférence de Jakobson prononcée à la fin des années cinquante paraît en anglais dans le volume de Sebeok en 1960 et dans la traduction de Ruwet dès 1963. De nouveau, l’ordre de l’énumération et de la liste : l’innombrable traité par dénombrement est une forme de « rangement » (p. 231) ou de répertoire ; un ensemble verbal qui devient également « répons » (p. 236), cette prosodie nouvelle de nature rythmique mais aussi graphique, inséparable des logiques de page et de « découpage » (p. 237).

CASCADES

Cette prosodie est à mettre en rapport avec « la diction » ou « million de gouttes d’eau » (p. 207) par lequel se trouve décrit les blocs d’alexandrins de La Légende des siècles. C’est l’analogie avec le cirque de Gavarnie, qui ouvre sur la « monumentalité du livre » (p. 238), en écho au chapitre « Ceci tuera cela » nouant architecture et imprimerie dans Notre-Dame de Paris. Impossible de ne pas songer aux chutes américaines, les pages sur Hugo suivant de peu l’essai sur « Chateaubriand et l’ancienne Amérique ». De Niagara à Gavarnie, « c’est la goutte d’eau qui tombe d’assise en assise, de page en page, de ligne en ligne, la goutte d’eau qui parfois se répand en nappe, la goutte d’encre en tache, la pluie de mots en noms monstres » (p. 206). Ou encore suivant le « dynamisme vertical de la colonne » les pages des poèmes de Hugo sont donc « littéralement des cascades de mots, les lignes de gradins sur lesquels l’eau de la parole se précipite, s’étalant parfois en flaques horizontales, mais en général dégringolant avec des secousses. Le vers est une goutte d’eau qui érode. » (p. 205). Littéralement ne qualifie rien d’autre qu’un travail de surmétaphorisation – et trope d’une œuvre pour l’autre – des « petites épopées » hugoliennes aux études américaines. Le million de gouttes d’eau autorise à première vue des associations attendues ou conventionnelles : saisi dans l’optique des 6 810 000 litres d’eau par seconde par exemple il désigne néanmoins le régime du continu ; il articule surtout l’individuel minuscule – car il y a à côté de l’immensité de l’Amérique (oversize) une américanité minuscule ou si l’on veut une épopée du détail comme les pois colorés des chemises des conducteurs filant sur les highways de Mobile– à ce que Butor appelle « l’innombrable » (p. 230). Pareillement, il y a des personnages ou des « hommes-gouttes » (p. 210) qui creusent chez Hugo, « le creuseur par excellence » (p. 211) étant le poète.

ANTIPHONIE

La « véritable prosodie nouvelle » (p. 236) que décèle Répertoire, II, dans la prose de Victor Hugo, spécialement Les Misérables avec ce que Butor identifie sous l’appellation de structures d’aria, donnant droit à des temps suspensifs et pensifs. Cette prosodie conjugue rythmes, répétitions, symétries à une disposition sous l’espèce de versets – des divisions paragraphiques aux scansions capitulaires. Plus loin, il est même question de « formes antiphonaires » où un « maître-mot » (id.) commande un verset sur deux.

mercredi 6 février 2019

ALONGEAIL

Le regard porté par Butor sur les écrivains du XVIe siècle est intriguant ; et proportionnellement significatif. Non seulement au titre d’une anthologie personnelle. Ainsi du court texte consacré à Rabelais dans Répertoire, II, qui retient ces phrases qui « vont s’allonger dans d’extraordinaires énumérations, par exemple la liste à deux voix des épithètes du mot “fol” dans le chapitre XXXVIII du Tiers Livre » (p. 138). Sur un autre plan du livre, Montaigne et la notion d’alongeail au cœur des Essais, ce qui court de l’écriture à la lecture – ajout sans correction comme il est dit au chapitre célèbre « De la vanité » (III, 9) : « Mon livre est toujours un : sauf qu’à mesure, qu’on se met à le renouveller, afin que l’achetteur ne s’en aille les mains du tout vuides, je me donne loy d’y attacher (comme ce n’est qu’une marqueterie mal jointe) quelque embleme supernuméraire. Ce ne sont que surpoids, qui ne condamnent point la premiere forme, mais donnent quelque prix particulier à chacune des suivantes, par une petite subtilité ambitieuse. » Voir.

AUTREMENT DIT

Diseurs en prose. Dit autrement : rassembler aussi bien des réflexions et notes théoriques que des études et travaux spécialisés sur quelques-uns des régimes singuliers de la voix en prose. Aussi bien par le passé Chateaubriand et Michelet que Duras, Beckett, Le Clézio ou Koltès. Maintenant Butor. Dans la ligne de mire : Yves Ravey au même titre que Victor Hugo. En assumant les écarts. Mais comme pour La phrase continuée, moins un récit pris dans l’histoire de la littérature que le champ d’une question. En marquant la continuité des deux pièces. Peut-être.

mardi 5 février 2019

DISEURS EN PROSE

Évidemment, il y aurait encore à distinguer totalité et ensemble, comme il en allait dans un tout autre registre et selon des motivations différentes pour Péguy. Le point capital reste néanmoins ici l’organicité de la phrase et de l’œuvre par le double intermédiaire de la page et du livre. À mettre cette étude qui prend forme dans ce projet aux contours eux-mêmes mal définis sur les diseurs en prose.