Ces papiers d'Amérique(s) sont aussi à leur manière les papiers d'un jour.

Un journal, peut-être ? Un carnet, plus sûrement. Des notes et des impressions. Des textes gouvernés par la circonstance. Improvisés quand il faut. Mal écrits souvent, à la hâte ou sur le vif.

D’une intention encore mal éclaircie. Ils (se) cherchent moins quelque patronage littéraire qu'à découvrir cette intention.

Des papiers, encore. Drôle de matière. Moins emblème que dissonance, lorsqu’on les mesure à leurs ponctuations numériques. Il arrive toutefois qu'ils s’accordent avec le sens qu'ils possèdent en langue anglaise. Ils (re)deviennent alors une catégorie du discours.

Ce sont généralement plutôt des brèves, des citations ou des gloses. Des bouts d'expérience, qui deviennent par accident métaphores. Des morceaux d'actualité. Et pour tout dire, les digressions y occupent le centre.

Les dates qui leur répondent, aléatoires ou affectives, ne tiennent elles-mêmes que de fendre un peu des événements de nature très diverse, intimes ou publics, quelconques - incertains.

Pour l'essentiel, tout y est vu d'ici.

dimanche 5 février 2023

LA PASSION FÉDÉRATRICE

  La Tache (The Human Stain, 2000) de Phillip Roth : au milieu du parallèle d’ouverture entre la mésaventure de son personnage, universitaire accusé de racisme, et laffaire Monica Lewinski, cet ironique rappel que la grande passion fédératrice de l’Amérique est l’indignation vertueuse.

samedi 4 février 2023

HISTOIRE DE VIVRE

    L’Amérique me pèse singulièrement  par ce matin de froid à -42 en ressenti. Elle m’oppresse. La poitrine comprimée, je reprends le Journal de Kafka, histoire de vivre.

vendredi 3 février 2023

DE LA SUITE DANS LES IDÉES

    

  « Strenghten and support free speech on universities and college campuses ». C’était il y a 3 ans, et c’est une déclaration renouvelée de Demetrios Nicolaides, Minister of Advanced Education (gouvernement de l’Alberta) sur sa volonté d’assurer la liberté d’expression sur les campus et d’exiger un rapport des universités à ce sujet : Alberta News. Aussi : Radio-Canada (03.02.2023). Comme pour le Québec et le rapport Quirion, une action qui n’est ni spontanée ni isolée, mais s’inscrit dans la continuité des politiques concernant les établissements post-secondaires depuis 2019 (voir le discours sur le compte Twitter du ministre, 16.12.2019). Quatre observations : ce qui est en vue, ce sont les principes de Chicago, socle de référence ; échos à Charles Dummitt (Trent University) et Zachary Patterson (Concordia University), réservoir conservateur ; voir leur rapport qui s’inspirait pour partie de la commission Cloutier, que j’ai déjà signalé dans ce blog ; le dernier point, c’est la confusion et l’amalgame entre freedom of speech et academic freedom. Il est bien trop tôt pour le dire, mais on commence peut-être à assister à un début de ressac dans ce qui se passe depuis une dizaine d’années sur les campus. Cela transite par la loi, la classe politique et les gouvernances conservatrices. À observer en tous cas. Même sil est peu probable que les choses changent vraiment dans le ROC, tant que rien ne bouge aux États-Unis. Et il est intéressant que cela se produise  au palier provincial, nombre de sources de perturbation émanant du fédéral (voir les politiques EDI, en particulier).

jeudi 2 février 2023

MARKETING ÉTHIQUE

    Énième et très prévisible cancellation pour Widdowson (CBC, 02.02.2023). Dans ce schéma, ce qui se répète c’est bien entendu la posture de la direction universitaire qui arbitre entre le bien et le mal et réussit son coup de marketing éthique : « I would like to express my sincere appreciation to our community members for conducting themselves in such a peaceful and powerful manner ». 700 étudiants qui empêchent la conférencière de tenir son allocution. Cela s’appelle donc : faire une bonne mise. L’autre trait constant, qui est caractéristique des médias et de leur logique par slogans, c’est le feuilletage énonciatif dans lequel se perdent les déclarations de Widdowson – comme telles, absolument douteuses, sur les pensionnats, mais qui prennent probablement leur logique dans ses travaux spécialisés dans ce champ : Indigenizing the University ; Disrobing the Aboriginal Industry: The Deception Behind Indigenous Cultural Preservation. À vérifier, et que personne ne prend la peine de vérifier : quoi, où et comment ? L’autre bord, c’est aussi l’attitude de provocation de l’auteure, défiant l’institution qui a cancellé par avance sa conférence. Le publicitaire : autre gain, symétrie inverse de la direction. 

LETHBRIDGE

   L’affaire Frances Widdowson, aux propos controversés sur les pensionnats et positions critiques à l’encontre de Black Lives Matter : réaction de l’Université de Lethbridge contre la professeure qui y était invitée. Énième scénario. Ce qui est intéressant, c’est le move du ministre Demetrios Nicolaides et du gouvernement d’Alberta (Conservateurs) d’intervenir pour légiférer en faveur de la liberté d’expression sur les campus de la province ; et l’objection de l’opposition, Rachel Notley (NPD) : « As far as I'm concerned, the idea of of having someone come and speak at the university, particularly in Lethbridge, to a student body that consists of many Indigenous students about how they somehow benefited from residential schools, is deeply troubling to me.  » Ajoutant : « That is deeply hurtful communication. » La même logique de l’offense et de la blessure vs la voie légale qui s’appuie sur la Charte. Voir la mise au point d’Yves Gingras sur Radio-Canada, 01.02.2022.

samedi 28 janvier 2023

LA BUSINESS "EDI" DES UNIVERSITÉS

Nouvelle sortie avec Dr Martin Drapeau dans Le Devoir (28.01.2023) : EDI, la business de la vertu universitaire. Mise au point sur cette forme nouvelle du capitalisme néolibéral, qui détourne les universités de leurs missions fondamentales et dénature les objectifs de diversité, d’équité, d’inclusion.

vendredi 27 janvier 2023

GENS DE CULTURE

  Klemperer. « Comment a-t-il été possible que des hommes cultivés commettent une telle trahison envers la culture, la civilisation, toute l’humanité ? » (LTI, p. 341). Claude Simon et la bibliothèque de Leipzig. Plus loin, la typologie non des brutes sanguinaires mais des gens de culture au service des pires causes : « … je vois surtout la foule des hommes de lettres, des poètes, des journalistes, la foule des universitaires. Trahison, où que se porte le regard. » (id.) Le seul mode alors du philologue dans son carnet, c’est la liberté intérieure, et elle peut lui coûter la vie à chaque instant. Ce qui se voit aujourd’hui dans le cadre des démocraties dites libérales et leurs novlangues, ce sont autant d’universitaires, de poètes et hommes de lettres qui se font faiseurs d’opinion en pratiquant la « langue de la croyance » (p. 343). Il arrive qu’on se dise que l’on fait un mauvais rêve, et qu’on a tort sur toute la ligne, qu’on est à contretemps et à la marge, improductif. Il serait plus simple de se diluer dans le grand courant et de s’y oublier. Ce serait plus vivable aussi, en fait d’énergie et de santé. Mais : à quoi ça sert de penser ? Le défi est toujours de parvenir à faire de la langue de la croyance un objet, de le questionner en le mettant à distance. Mais la langue de la croyance, ça ne se parle pas seulement. Cela se respire. On en ressort soi-même changé au quotidien.

mercredi 25 janvier 2023

POINGS

     L’image devenue iconique des poings fermés et dressés, en forme de ralliement et de combat, qui circule partout – désormais un outil de marketing du capitalisme progressiste. Signe. Cette image active le souvenir ancien d’une conversation avec ma mère, qui racontait comment elle assistait, enfant, aux réunions du Parti communiste dans le milieu ouvrier qui était le sien : le sentiment éprouvé de participer à une messe, le malaise du conformisme religieux. Cela n’entame rien à mon admiration pour le parti des humbles et des sans-noms, des résistances et des luttes, et d’autant plus que j’ai cette chance et ce luxe de ne pas être dans la survie économique. Mais de cette lucidité de l’enfant je me fais aussi un héritage personnel. Une sorte de réserve libertaire et nécessaire, contre les idéologies et les techniques de contrôle, exercées en l’occurrence aujourd’hui par les élites. Ces élites dont, malgré que j’en aie, je fais aussi partie...

POUR LA POSTÉRITÉ

    

   Après le cas de University of California à propos du bannissement du mot « field », la direction de University of Derby qui avertit les étudiants que l’art dramatique (et le genre tragique, semble-t-il) serait potentiellement offensant, disons upsetting (raisons : violence, sexualité, etc.) À quel niveau de sottise sont rendus mes contemporains, et parmi eux les plus hypocritement puritains, je l’ignore. Mais il est tentant, et serait très certainement utile pour les générations futures, que je rassemble un recueil des anecdotes et des faits divers qui ont façonné la sensibilité woke des dernières décennies. Nos enfants et petits-enfants mesureraient jusqu’où nous sommes descendus. Une chose est sûre : le monde de la pensée et du savoir n’en ressort vraiment pas grandi.

dimanche 22 janvier 2023

RESPIRATIONS

  À surveiller : Lindsay. The Marxification of EducationProbablement de la même sauce que Race Marxism. Christophe Rioux sur France Culture à propos des Sensitivity Readers. Adam Hochman : « Racialization :A Concept to Defend ». À côté, rares mais réels petits bonheurs quand même : Splendeurs et misères des courtisanes. La conversion épique et malfaisante de Vautrin-Collin au service de la police et de la loi. Ishiguro. Lumière pâle sur les collines. Cette lucidité de la prose. Là où je respire, et m’oublie.

ÉTRANGETÉ

   Mélancolie aussi. Si je regarde rétrospectivement mes « choix », ils n’ont jamais été du côté de la majorité et du nombre – du discours dominant. À croire que je le fais exprès. C’est physique. De ce point de vue, j’aurais vraiment raté ce qu’on appelle la « carrière ». Il y a des gens qui ont le sens du placement, de ce qu’il faut investir, et à quel moment, et savent calculer en retour le rendement, qui capitalisent. Rien de tel. I don’t fit. I don’t belong here. C’est plutôt le sentiment d’étrangeté que j’éprouve à chaque fois. L’étrangeté comme condition de la dissidence.

PURETÉ

 Pureté de la gauche. Ce prurit idéologique, que j’observe chez des amis, rencontres, orateurs ou collègues. La peur presque panique du compromis, qui se mesure de plus en plus aux compromissions bien réelles de cette gauche du côté d’une version néolibérale du progrès. Faute d’avoir changé le réel, et le quotidien des citoyens. Être à la gauche de la gauche : un phénomène encore aggravé par l’échelle victimaire de l’idéologie woke. Combien cette attitude me rend ironique ou me laisse indifférent. L’impression intime que de ce côté-ci je suis sevré sinon lucide, que c’est d’une autre époque ; il y a dix ou quinze ans j’aurais été probablement dans la même attitude. Vanité. Cette mythologie de la pureté constitue à gauche la pire entrave au travail critique. Pour être lucide, le prix est peut-être d’avoir les mains sales.

L'ÉCONOMIE DÉMATÉRIALISÉE

    Les EDI allient deux composantes : un appareil idéologique avec ses catégories pavloviennes (« intersectionnalité », « racisme systémique », « culture du viol », « biais inconscients ») et le paradigme néolibéral du marché. Dans cette économie dématérialisée, qui fait des EDI le nouveau visage du capitalisme, il importe de comprendre le rôle des think tanks, des instituts ou réseaux (souvent nébuleux), firmes-conseils, start-ups, et l’opportunisme des conseillers et autres stratèges EDI. Cela va de la Fondation Ford au Réseau interuniversitaire du Québec EDI et son rapport pour des pratiques innovantes en EDI commandé et financé par… les Fonds de recherche du Québec : compendium de travaux issus d’une littérature elle-même militante (Malinda Smith et son Diversity GapThe Equity Myth, etc.), comparatif international entre les diverses institutions de recherche (Europe du Nord, France, Suisse, Afrique du Sud, Amériques, Pacifique) – et élément que je pointe car il devient de plus en plus agité : la politique de Universities New Zealand autour des savoirs maoris (à suivre).

L'ÉMOLLIENT COLLECTIF

     Klemperer. Ce principe « que la langue pense et poétise à notre place » (LTI, édition Pocket/Agora, 1996, p. 143). L’intérêt à la technicisation et mécanisation de la langue par les nazis (et on se souvient déjà de la célébration des machines et de la technologie par les futuristes italiens). Notre époque est plutôt à l’émotionnalisation de toute chose en toute chose. On applique collectivement le soft et l’émollient. Le coddling est une variante de cette époque de pleurnicheurs.

mercredi 18 janvier 2023

DU CLÉRICAL

     À propos de la fabrique de la pensée, et des novlangues contemporaines, cette observation critique de Wajdi Mouawad sur laquelle je tombe en relisant l’un de ses entretiens (Architecture d’un marcheur, Léméac, 2005, p. 21) : « Les chroniqueurs ont aujourd’hui remplacé les curés. Tout comme il existait une régularité dans la messe, de telle sorte que, au moment attendu par tous, le curé faisait son homélie pour dire aux gens quoi et comment penser, il existe aujourd’hui des chroniqueurs qui, dans tel journal le jeudi et dans tel autre le mardi et dans tel autre encore le vendredi, écrivent leur chronique – vite car ils sont aguerris à cette tâche – pour nous dire de quoi nous devons rire et nous moquer. Le Journal de Montréal, Le Devoir, La Presse, Voir, Ici, ont remplacé la messe. Le Québec est encore embourbé dans le clérical. »

SORTIE

   Sortie de la ministre de l’enseignement supérieur, Pascal Déry, suite à l’affaire Wintemute à l’Université McGill, passée maître dans la culture de l’annulation. Rappel à l’ordre concernant l’application de la loi 32 : « Aucune censure n’a sa place dans les milieux universitaires » (Le Devoir, 17.02.2023). Du fil à retordre. Le texte ménage les susceptibilités, mais il entretient les amalgames : entre la liberté universitaire et les EDI – la même soupe que sert l’administration mcgilloise pour justifier les pires reculs – mais aussi entre des versions différentes des EDI, celle du fédéral qui implique des politiques de discrimination positive (donc une logique aussi d’embauche, notamment via le programme CRC) et celle des FRQ, qui tient à l’évaluation des projets de recherche, à laquelle s’ajoutent – plus lourds encore – les ODD. Au reste, le paragraphe sur les FRQ relève de la communication, et tente de compenser l’inaction des ministères Déry et Fitzgibbon sur ce dossier. Le texte lui-même répond à l’agitation médiatique, notamment à droite, du côté de l’électorat de la majorité : Yasmine Abdelfadel ;  Richard Martineau ; TVA (avec. un lien, plus intéressant, vers un entretien à ce sujet de Martin Drapeau). Dans tous les cas, la même illusion sur les EDI : égalités des chances, agenda progressiste, etc. Toute une rhétorique dupe des belles impostures du capitalisme néolibéral et des stratégies de muselage sous couvert dun progrès quen réalité il ménage et contrôle étroitement. Il est peut-être temps d’expliquer ce qu’il en est vraiment des sacro-saintes EDI...

jeudi 12 janvier 2023

NOVLANGUES DU CONTEMPORAIN

   Dans sa LTI – la langue du IIIe Reich, source d’inspiration pour saisir et comprendre les novlangues ayant cours dans nos démocraties libérales, Victor Klemperer observe que le régime hitlérien a fait finalement peu usage des néologismes ; en revanche, en bon philologue, il remarque que les mots ou les locutions n’ont eu de cesse de changer de valeur. C’est très rigoureusement ce qui se passe dans le discours social des trois sociétés dAmérique du Nord, et dans la circulation des langues anglais-français ; il n’est que de songer à  « viol » dans « culture du viol » (rape culture), « race », « racisme » (avec « racisme systémique » et « racisation »), « décolonisation », « inclusion », « diversité », « équité », « épistémique » et « systémique » (mon couple préféré), « discrimination », sans parler de « violence » « oppression », ou « trauma ». Le dictionnaire du contemporain.

BONNE ANNÉE, ETC.

      

   Ces dernières semaines, les événements et les nouvelles se sont enchaînés. Les mêmes récits se répètent, bien entendu : dénoncé par PEN AMERICA et FIRE, le cas de Hamline University et d’Erika Lopez Prater autour de Mahomet, la pétition en ligne : https://chng.it/cg77VxbY9L. Le bannissement à University of Southern California du mot « field » pour cause de racisme. Don’t ask. Et last but not least, retour au pays, médaille d’or de la cancel culture au Québec (mais médaille d’argent au Canada, derrière l’Université d’Ottawa, toujours championne nationale, qui dit mieux d’ailleurs ?) l’Université McGill qui annule la conférence du juriste et militant gay Robert Wintemute (King’s College London) sous la pression d’une centaine de militants trans : CBC (09.01.2023). Ce sur quoi s’étendent beaucoup moins les médias, notamment anglophones, ce sont la présence badaude des policiers, les bousculades et autres insultes proférées ou écrites sur les murs. Variante des barbouillages de Divest l’an passé sur le campus. Ce qui retient comme toujours l’attention, c’est l’attitude pleutre et clientéliste de l’administration, incapable de faire appliquer les droits élémentaires, incapable d’instaurer un climat d’écoute minimale entre les divers partis. L’année commence en beauté, n’est-ce pas ? Le ton est donné en tous cas.

jeudi 5 janvier 2023

CINÉ POISSEUX

   Chien blanc, adaptation au cinéma par Anaïs Barbeau-Lavalette du roman du même titre de Romain Gary. On ne saurait mieux débaucher le talent artistique et liquider ses moyens dans le sirop moralisateur de l’époque. On ne saurait donner vision plus caricaturale de ce que sont un écrivain et une œuvre de littérature – de ce qu’elle fait. Images poisseuses. Si vous n’aviez pas compris, par un sens aigu et rigoureux de l’histoire, que la marche des Civil Rights et George Floyd, au fond c’est la même chose, on vous assène en conclusion de la poésie rythmée sur la bêtise humaine et l’espoir, des séquences de brutalités policières agrémentées de militantisme BLM. Car on vous fait pendant presque deux heures la leçon sur la culpabilité des intellectuels blancs et comment se battre pour la juste cause des communautés noires opprimées. On vous éveille. Malgré quelques trouvailles, des plans séquences en extérieur, et certains coups de griffe appréciables autour du personnage de Jean Seberg, gages d’une soudaine et rare complexité dans cette « œuvre », quel ennui ! Aucune distance. La lecture la plus dérisoirement présentiste qui soit. Et l’utopie sinon le fantasme de la rééducation du chien demeurent finalement sous-exploités. Ce film n’est pas une œuvre d’art, c’est un discours – le discours social de notre temps, ça pontifie, ça prêche, ça dégouline. Le discours que tiennent les apôtres de la sensibilité et autres curés du XXIe siècle – avec quelle suffisance. Celui qui me rend décidément étranger à mes contemporains. La bêtise est-elle là où l’on croit la dénoncer ?

samedi 31 décembre 2022

CLICS OBSCÈNES

     


  L’obscénité de l’argent et du capital, qui utilisent les handicaps, les maladies, etc., ici, la trisomie, comme plus-value d’humanisme et d’éthique. L’image comme promotion de l’altérité ou, si l’on veut, l’altérité mise en scène et réduite à l’image, mécanisme de vente et de consommation. Surexposition et survisibilité des signes au nom de l’inclusion (et on y est : c’est la catégorie cardinale des stratégies de communication). Ce nest plus langle « genre » ou « race », mais laxe capacitiste cette fois-ci. Exactement comme les publicités Benetton, pionnières en ce domaine, il y a deux ou trois décennies. Sans hasard ici, l’univers de la mode. L’obscénité de celles et ceux qui y applaudissent au nom du management EDI, et des codes de cette nouvelle idéologie du capitalisme. Le club des néo-progressistes et bien-pensants qui conversent à coups de likes et autres risibles thumbs-up. Ou comme disait ironiquement Barack Obama à propos de ces clics vertueux et pseudo-militants : « See how woke I am »...

RECONNAISSANCE

   À lire Glen Sean Coulthard, militant et penseur autochtone (nation dénée des Territoires du Nord-Ouest), Peau rouge, masques blancs (Lux, 2021) et sa critique – reprise à Fanon – de la politique de la reconnaissance, et des outils d’accommodation de l’État libéral, dans lesquels il voit une perpétuation des pratiques et de l’idéologie coloniales, le plus intéressant est la généalogie : Taylor – Sartre – Hegel surtout qui est l’inventeur de cette problématique. Si la reconnaissance est résolument dialogique, et en même temps inséparable de la dialectique du maître et de l’esclave, elle ressortit à une anthropologie sans langage (ce que ne perçoit pas lauteur, dont ce nest pas le champ de questions). À cette conception dialogique il manque donc une théorie des langues – condition d’une pensée de la culture et des cultures – et une théorie du discours – condition d’une pensée de l’altérité et de l’éthique. Eh oui, de la nécessité et de l’importance de la poétique – dans une question qui touche les rapports majorité/minorités, l’État, le droit, etc. 

MARCHÉ ET SENTIMENT

  Les sentiments du capitalisme d’Eva Illouz me semblent recadrer le fond historique et sociologique, sur lequel probablement prospère aujourd’hui le paradigme victimaire de la souffrance et de l’oppression. Cela fonctionne aussi, et avant tout, comme un marché, exactement comme l’amour et les réseaux amoureux dont parle l’auteure.

AUTRE COUP POUR RIEN

   La religion woke de Jean-François Braunstein. Longue hésitation avant d’engager la lecture de cet essai qui, sans être inintéressant, tombe dans les écueils habituels de la question. L’auteur perçoit bien l’histoire des Awakenings, mais décline l’analogie religieuse – selon les mêmes travers que John McWhorter et son personnage du « Elect ». C’est tout à fait caractéristique de travaux qui n’arrivent pas à cerner la spécificité de leur objet. Quant à la conclusion sur les valeurs de l’Occident, ce genre de propos civilisationniste est aussi désespérant que ce qu’il essaie de combattre. Je suis gavé et tanné de ce genre de livres médiocres.

vendredi 30 décembre 2022

LACUNES

  Incursion du côté de Race Marxism de Lindsay. Les repères y sont clairement établis : de la théorie critique Adorno-Horkheimer à la version dogmatique de la CRT, la transition Legal Studies et Critical Race Theory. Le point le plus pertinent est celui qui entoure cependant Marcuse et sa recherche d’un substitut au prolétariat du côté des minorités et de son couplage avec l’intelligentsia universitaire. Mais le rôle endossé par Gramsci est mal évalué, les raccourcis nombreux sur Hegel et l’hégélianisme de gauche au XIXe siècle, Marx lui-même. Le modèle progressiste-liberal passe sous silence la réalité des inégalités socioéconomiques, spécialement aux États-Unis, et leurs rapports actuels à la démographie des établissements postsecondaires. Presque pas un mot sur la globalization économiste et l’essor du néolibéralisme. Moins encore sur les corrélations entre le devenir multiculturel des démocraties occidentales, les revendications minoritaires, les luttes postcoloniales (avant d’être proprement décoloniales), les catégorisations raciales, etc. De sérieuses lacunes.

jeudi 22 décembre 2022

LE MONDE ABSURDE DES FONDS DE RECHERCHE DU QUÉBEC

   La controverse sur les critères EDI et ODD s’est poursuivie au long du mois de décembre. Réponse d’abord de Rémi Quirion et des trois directrices scientifiques à notre lettre sur « la mise au pas de la recherche » dans La Presse (I. Arseneau, A. Bernadet, Y. Gingras, T. Nootens) du 18 novembre dernier : « Réflexion sur le lien entre science et société » (8 décembre 2022). Les mêmes arguments creux et stéréotypés que les Fonds de Recherche répètent pour se défendre depuis le début de cette crise, sans voir qu’ils liquident le modèle de recherche fondamentale qu’ils sont censés promouvoir. En retour, nouveaux tirs de barrage, de toutes nuances idéologiques, et paroles des étudiants et demandeurs de bourse qui démontent une à une les mythologies publiques des Fonds de Recherche : Joseph Facal, « Universités : l’inquiétant silence des ministres Fitzgibbon et Déry » (Le Journal de Montréal, 14 décembre 2022) ; David Vachon, « De la neutralité idéologique ostentatoire » (Le Devoir, 19 décembre 2022) ; Maxime Colleret, « Les critères d’excellence scientifique suffisent » (La Presse, 20 décembre 2022) et Yves Gingras, « Du bon usage des politiques de la recherche scientifique » (Le Devoir, 22 décembre). Pour finir, composante nationale : plus de 850 signataires à notre lettre-pétition, à poursuivre en 2023. Chiffre éloquent, la pétition la plus importante dans le milieu universitaire remontant à avril 2012, elle avait alors récolté 500 signatures en appui aux étudiants en grève. C’est dire l’importance des enjeux.

vendredi 9 décembre 2022

L'ÂGE DES IDENTITÉS

   Sortie de L’Inconvénient, n°91, hiver 2022-2023 : L’Âge des identités. Contributions au dossier de Mauricio Segura, Arnaud Bernadet, Martine Béland, Alain Deneault, Patrice Lessard, Laurence Perron, Mathieu Bélisle.

samedi 3 décembre 2022

POINT À DISCUTER

      Dans un compte rendu tombant sur Liberté universitaire et justice sociale, et suivant un rapprochement avec Mœurs, une objection nous est opposée qui me paraît intéressante, selon laquelle il y aurait chez nous comme chez Deneault « le même idéal d’un espace épistémologique neutre dans lequel les idées pourraient être débattues en toute liberté. » On a peut-être manqué d’insister sur ce point. Mais on ne postule jamais l’existence d’une neutralité. Les discours ont tous une historicité, ils sont situés, et ils sont pris dans une dynamique de l’agôn. On acte la lecture marxiste qui présuppose en chaque débat des rapports de force et une inégalité des compétences ou des prises de parole. On la met aussitôt en question en ce sens que l’événement discursif, éthique et politique du débat n’est en aucun cas réductible à ces mêmes rapports de force qui le détermineraient à tous coups et auraient raison de lui. Voir également la distinction entre autorité et pouvoir. Ou les limites posées au modèle libéral abstrait du débat tel que reconstitué par Canto-Sperber par exemple. Il n’y a pas d’espace épistémologique neutre ; il n’y a que des espaces épistémologiques critiques et c’est à cette condition qu’il y a liberté. Ce qui est rappelé dans la séquence distinguant la sanction de la censure – qui me semble intrinsèquement privative.

PLANS

     Dans le quadrillage des pratiques et des paroles qu’opère le new management progressiste, s’enrichit peu à peu ma collection des plans EDI – administrations publiques, institutions culturelles (musées, bibliothèques), universités, organismes de recherche, etc. Le plus frappant, c’est qu’ils se ressemblent tous, les mêmes glossaires, les mêmes statements, la même rhétorique managériale, la pensée-slogan que je pourrai indéfiniment récrire moi-même les yeux fermés, l’expression de la pauvreté intellectuelle de notre temps. Ces plans s’accompagnent aussi de pratiques non moins douteuses : takeovers, renvois, bullying, etc. La petite économie de la violence. De tout cela il faudra faire la synthèse : travailler sur la « novlangue EDI », l’entrée est celle des discours et des « concepts », de leur histoire et de leur situation, en ciblant le nouveau capitalisme du « savoir » (ou plutôt des contre-savoirs) qui s’y trouve à l’œuvre.

À LA GAUCHE DU CAPITAL

     Dans le quadrillage des pratiques et des paroles qu’opère le new management progressiste, EDI et autres, il y a quelques contre-voix à l’extrême-gauche, sursauts lucides ou analyses convergentes qui me confortent dans le fait que je ne suis pas totalement fou à comprendre depuis deux ans que « le “wokisme” n’est absolument pas une “menace” pour le statu quo. Cette gauche postmoderne, identitaire et libérale est parfaitement soluble dans l’idéologie capitaliste. Ce n’est pas pour rien qu’une part importante du grand capital la défend. » Ou comme le rappelle, sur le mode énumératif, lauteur de larticle Marc-André Cyr : « Les éveilleurs qui dorment à moitié » (Pivot, 06.10.22) : « Ce ne sont pas uniquement des ateliers d’extrême gauche qui invitent les “blancs” à “checker leurs privilèges”, mais le magazine Châtelaine et les ressources humaines de nombreuses multinationales. Ce n’est pas un collectif décolonial qui affirme que “[c]e n’est pas à moi de dire à un Canadien racialisé qu’il ne devrait pas rendre les autres mal à l’aise par ses propos”, mais le premier ministre du Canada. Et ce ne sont pas des militants du black bloc qui ont brûlé, jeté et enterré 5000 livres prétendument “racistes”, mais bien un conseil scolaire ontarien dirigé par une proche du Parti libéral du Canada. » Cette collusion explique à mes yeux depuis le début, qu’en plus de l’enracinement culturel anglo-protestant, ce courant idéologique sera toujours plus présent au PLC, parti de possédants, et proche des intérêts du capital, qu’à QS par exemple. 

vendredi 2 décembre 2022

LE « CLUB DES SOCIALISTES BIENPENSANTS »

     Une expression – polémique – que je relève chez Pierre Vallières, et que je veux conserver tant elle me semble décrire à merveille la gauche néolibérale convertie, celle qui prêche à tout va au nom de l’éveil collectif : le « club des socialistes bienpensants ». Ils sont nombreux dans mon milieu, ceux qui se piquent d’être à la pointe du progrès social et environnemental, aussi longtemps qu’on touche le moins possible à l’ordre existant. Le symbolique suffit à ces révolutionnaires de goguette. Misère de la philosophie, comme disait Marx.

RÉACTIONS

     Réactions en continu au dossier des FRQ, ouvert par notre article collectif dans La Presse. Celle du Devoir par Patrick Moreau : Du danger de confondre recherche scientifique et militantisme (23.11.2022) ; celle de Joseph Facal pour le Journal de Montréal : « Universités : la loi 32 est foulée aux pieds ! » (25.11.2022). Martin Drapeau, qui revient hier sur son expérience et les critères arbitraires ODD et EDI que les FRQ ne parviennent pas à justifier eux-mêmes : Qub Radio (Benoît Dutrizac – segment 9). À suivre.

vendredi 18 novembre 2022

LA PÉTITION DES 143 ET PLUS

   La lettre des 143 signataires et plus, adressée le 27 avril aux Fonds de Recherche du Québec : pétition toujours ouverte.

LA MISE AU PAS DE LA RECHERCHE

      La mise au pas de la recherche  : nouvelle sortie, Isabelle Arseneau, Arnaud Bernadet, Yves Gingras, Thierry Nootens. Comment les Fonds de Recherche du Québec détournent les bourses de maîtrise et de doctorat de leur fonction première, aggravent la fracture sociale au nom des critères ODD et EDI (en pratiquant une parodie de « justice sociale »), et font reculer la liberté universitaire.

dimanche 6 novembre 2022

ENTRETIEN MARTIN DRAPEAU

Martin Drapeau sur TVA, exemples percutants sur les ravages idéologiques dans le milieu de la psychologie : Le Monde à l’envers (4 novembre 2022).

RESTORING ACADEMIC FREEDOM

         L’énoncé de Stanford (Stanford Academic Freedom Declaration) et ses signataires : Restoring Academic Freedom. Nom ajouté. Appuis remarquables : Haidt, Lukianoff, etc.

jeudi 3 novembre 2022

CÉRÉMONIE BRUNO CLAISSE (1946-2022)

     Au 3 novembre 2022. 15 h, salle omniculte du Grand Crématorium : 12 Avenue Paul Doumer, 54500 Vandœuvre-lès-Nancy. Texte d’hommage lu par sa fille Muriel.

Je l’archive ici contre l’oublieuse mémoire, et en raison de ce vers de Dante, que me rappelle Pascal Lefranc : « Pense à parler de nous chez les vivants. »

*

**


 

Henri Meschonnic, Bruno Claisse, Arnaud Bernadet. Novembre 1993.

 

*

**

 

Écrit le jour des morts

 

 

« Il y a des dettes, Bruno, impossibles à rembourser. La mienne commence à l’automne 1991, sous les voûtes grises et pluvieuses du Nord, à l’âge de 17 ans, un premier déracinement, ignorant encore que d’autres suivraient.

 

À cet âge où l’on n’est pas sérieux, j’ai fait la rencontre la plus inattendue. De celles qui font une trajectoire, presque un destin. Combien sont-ils ceux qui nous apprennent comme toi à penser ? ceux qui nous apprennent à vivre, et à faire face ? 

 

Des longues heures passées devant le tableau noir du lycée Albert Châtelet à Douai les souvenirs s’entremêlent. Il y eut le professeur, puis le mentor et enfin l’ami. La porte du 122 rue Jean de Gouy qui s’ouvrait sur des trésors de bibliothèques, au rez-de-chaussée comme à l’étage, les livres les plus improbables, achetés à de poussiéreux bouquinistes, tout droit sortis du XIXe siècle.

 

S’il y eut l’homme de lettres, il y eut aussi l’homme de rue. L’homme de juste colère, celui qui protestait, rappelait que le réel est inacceptable, et qu’il faut un autre monde commun. Le « dégagement rêvé ». Dans cette vie, toute entière dédiée à la poésie de révolte, le nom de Rimbaud n’est pas l’accident mais l’origine. C’est aussi le nom des amitiés : Steve, Michael, Yann, ceux qui ne sont plus, ceux qui sont encore.

 

À l’exigence se mêlait la générosité, ces vertus qui élèvent l’esprit et mettent chacun dans son aventure. Le flair aussi, et la capacité à valoriser chez de très jeunes le potentiel. À les pousser. Car c’était dans cette salle à la peinture défraîchie, bleu sur blanc, perchée au dernier étage du bâtiment – on y parvenait souvent à bout de souffle – que commençait la vraie formation intellectuelle. C’est là que tu m’as tout appris. Lire, cette chose si difficile.

 

D’innombrables séances à traquer « la » problématique du texte, romans ou drames, à déplier jusqu’à l’obsession chaque détail du sens et de la syntaxe. Sans parler du latiniste, figure jupitérienne, près de tonner à nos balbutiantes réponses : il valait mieux savoir distinguer déponents et passifs, être impeccables sur l’ablatif absolu ou le supin. 

 

À dire vrai, le goût de la littérature classique valait bien celui pour Baudelaire et les modernes. Comment ne pas évoquer la lettre 48 des Liaisons dangereuses, les tirades désenchantées de Suréna, la rencontre de Saint-Loup et du Narrateur dans la Recherche, et ces notations rythmiques au tableau sur des poèmes de Victor Hugo ? Le goût de la théorie : comment oublier les vingt minutes à attendre sur le quai de la gare, dans le froid humide de novembre, le train retardé d’où sortirait cet étrange personnage, aux allures de savant fou, Henri Meschonnic ? Autre choc décisif.

 

Tu as rejoint Yann, l’autre ami foudroyé. Tu laisses Monique, Muriel et toute sa famille dans l’absence. Quelque chose s’est brisé, Bruno, quelque chose qui ne se répare pas. Mais il n’y a peut-être pas d’absence ni de fin. Juste des passages.

 

Alors merci à toi, merci d’avoir été cet incroyable passeur dans nos vies, car “ce qui nous met au-delà de nous-mêmes / est le passeur” (Henri Meschonnic, Nous le passage, 1990). »

dimanche 30 octobre 2022

BRUNO CLAISSE "IN MEMORIAM"

   Silence et dette ce matin. Celui sans lequel on ne serait pas soi-même. Une rencontre qui imprime la trajectoire d’une vie.

    « Adieu », comme disait Rimbaud. 

    Après Yann. Mais qu’est-ce qui arrive ?

CRITIQUE ET TACTIQUE

     

Allocution passionnante de Stéphanie Roza, à l’occasion de la parution de son dernier livre, Lumières de la gauche, Éditions de la Sorbonne, 2022, dans une librairie du Plateau. L’autre versant de La Gauche contre les Lumières ?, plus historique cette fois. Échanges collectifs sur l’actualité, le délitement intellectuel du camp du progrès. La distance requise aussi par rapport au couple Horkheimer-Adorno et une tradition de pensée à laquelle j’ai été longtemps nourri. Retour sur les ambiguïtés de Foucault, notamment certains liens aux pensées contre-révolutionnaires, la proximité avec le camp des Nouveaux Philosophes, le pessimisme qui porte l’analyse des quadrillages, micro-pouvoirs, techniques de disciplinarisation. Il me semble qu’à l’époque Michel de Certeau est celui qui traque le plus lucidement cette faille : il admet la prémisse foucaldienne selon laquelle il y a des quadrillages, des pouvoirs, des assujettissements mais le contrepoids c’est le champ des tactiques, des procédures, l’ouvrier et la perruque : la politique des réémplois – la prise de parole – disjoindre les normes et valeurs des « langages » (économie, médias, savoirs, État, etc.). Il n’y pas de messianisme révolutionnaire à l’horizon, ce modèle déjoue et la dialectique marxiste et le nietzschéisme foucaldien ; quoique : la question sud-américaine prégnante chez Michel de Certeau. Dans tous les cas comment créer un monde commun autre, un monde commun sans être « un » mais multiple (les cultures minoritaires, les oubliés de l’histoire, des mystiques aux Indiens d’Amérique, etc.) Probablement la pensée, prise à la jonction du langage, de la culture, du politique, qui ma le plus marqué ces vingt dernières années.

vendredi 28 octobre 2022

L'AMBIVALENCE DU MULTIPLE

      Dans tous les cas, l’investigation philologique empêche de voir seulement dans la cancel culture une série de réactions cathartiques, l’expression d’un ressentiment ou d’une colère populaire. La traduction politique de ce problème tient dans l’accusation récurrente du côté des médias (surtout conservateurs, mais pas exclusivement), et parmi les dirigeants eux-mêmes, de « maccarthysme de gauche » avec sa chasse aux sorcières. En vertu de son caractère à la fois analogique et anachronique, une telle étiquette ne peut que manquer la singularité du phénomène. À cette perception s’attache enfin le lieu commun de la foule ou de la meute, notamment sous l’espèce de la woke mob ou online mob, désignant une entité collective désorganisée ou spontanée. Variante de la peur du peuple. De ses origines communautaires aux manœuvres d’ostracisme, la cancel culture apparaît donc comme multiple et ambivalente.