Ces papiers d'Amérique(s) sont aussi à leur manière les papiers d'un jour.

Un journal, peut-être ? Un carnet, plus sûrement. Des notes et des impressions. Des textes gouvernés par la circonstance. Improvisés quand il faut. Mal écrits souvent, à la hâte ou sur le vif.

D’une intention encore mal éclaircie. Ils (se) cherchent moins quelque patronage littéraire qu'à découvrir cette intention.

Des papiers, encore. Drôle de matière. Moins emblème que dissonance, lorsqu’on les mesure à leurs ponctuations numériques. Il arrive toutefois qu'ils s’accordent avec le sens qu'ils possèdent en langue anglaise. Ils (re)deviennent alors une catégorie du discours.

Ce sont généralement plutôt des brèves, des citations ou des gloses. Des bouts d'expérience, qui deviennent par accident métaphores. Des morceaux d'actualité. Et pour tout dire, les digressions y occupent le centre.

Les dates qui leur répondent, aléatoires ou affectives, ne tiennent elles-mêmes que de fendre un peu des événements de nature très diverse, intimes ou publics, quelconques - incertains.

Pour l'essentiel, tout y est vu d'ici.

jeudi 6 décembre 2018

ANDRÉ CHÉNIER

La théâtralisation des chapitres – circulation / distribution des personnages, traits d’esprit et équivoques situationnelles – qui vaut bien l’usage très romanesque du discours didascalique dans les drames hugoliens eux-mêmes, contrepoint à la veine sociale ou pathétique – le grand-père Gillenormand, double symétrique de Valjean, aux convictions ultras, qui s’étouffe dans ses mots devant le petit-fils républicain – sortie au double sens : « M. Gillenormand, pris à la gorge par sa propre phrase, ne put continuer […] le vieillard se jeta, avec autant de vitesse que son âge le lui permit, hors de la chambre à coucher, en repoussa la porte derrière lui, et, pourpre, étranglant, écumant, les yeux hors de la tête, se trouva nez à nez avec l’honnête Basque qui cirait les bottes dans l’antichambre. Il saisit Basque au collet et lui cria en plein visage avec fureur : – Par les cent mille Javottes du diable, ces brigands l’ont assassiné ! – Qui, monsieur ? – André Chénier ! – Oui, monsieur, dit Basque épouvanté. » (p. 1155)

SANS NOM

Difficile de ne pas sangloter, en lecteur client du pathétique et du pathos, à la mort de Jean Valjean, qui clôt le roman ; plaisir de l’émotion gâté ou daté néanmoins par la scène familiale – très bourgeoise ou très XVIIIsiècle encore – Cosette et Marius « à genoux, éperdus, étouffés de larmes » (p. 1254) – l’art d’être grand-père et ses enfants d’adoption, en contemplant la lumière dans les ténèbres de la mort, les chandeliers volés à lévêque de Digne, et le crucifix, puis retour évocatoire aux « jeux » et aux « bons rires de l’enfance » qui deviennent de « l’ombre » (p. 1253) ; mais la réclamation testamentaire expirée : « […] vous n’oublierez pas que je suis un pauvre, vous me ferez enterrer dans le premier coin de terre venu sous une pierre pour marquer l’endroit. C’est là ma volonté. Pas de nom sur la pierre » (id.) – puis la « pierre toute nue » dans un coin invisible et peu fréquentée du Père-Lachaise près de « la fosse commune » : « aucun nom » (p. 1254) en paradigme de tous les sans-noms de l’histoire, celles et ceux qui la font vraiment  invisibles. La pierre sur laquelle, devenus illisibles, sont inscrits les vers de lauteur qui se présente simplement et uniquement comme « une main » (id.) sur le livre-monument au terme de plus de vingt ans décriture...

POUR LES VAINCUS

La justice du point de vue, dramatisée-démarquée visuellement par la ligne-paragraphe, au milieu du récit épique des barricades de 1832 et d’une méditation sur l’utopie : « Il faut bien que quelqu’un soit pour les vaincus » et ces vaincus de l’histoire et de la société sont aussi et en même temps les « grands essayeurs de l’avenir quand ils avortent » (Les Misérables, p. 1069).

mercredi 28 novembre 2018

LE GOUVERNEMENT DE LA CANAILLE

Ochlocratie / démocratie chez Hugo, en ouverture de la partie « Jean Valjean » : la multitude, la foule, la populace, la canaille – celle qui est parlée quelques années plus tard dans L’Éducation sentimentale au moment du sac des Tuileries de février 48 entre autres (voir le discours Hussonnet). Le pluriel amorphe et anarchique, sujet non-sujet collectif, à revers du peuple, et pourtant partie des « magnificences d’en bas » s’il est vrai que la populace a aussi sauvé Rome plus d’une fois ou que la canaille a suivi le Christ : « Il arrive quelquefois que, même contre les principes, même contre la liberté, l’égalité et la fraternité, même contre le vote universel, même contre le gouvernement de tous par tous, du fond de ses angoisses, de ses découragements, de ses dénûments, de ses fièvres, de ses détresses, de ses miasmes, de ses ignorances, de ses ténèbres, cette grande désespérée, la canaille, proteste, et que la populace livre bataille au peuple. / Les gueux attaquent le droit commun ; l’ochlocratie s’insurge contre le démos. » (Les Misérables, p. 1013). Passage donné en exemple du TLF, illustrant les expressions « désordres de l’ochlocratie » ou « dégénérer en ochlocratie » (http://cnrtl.fr/definition/ochlocratie) ; mais Hugo la recharge d’ambivalence précisément, lui restitue sa complexité – contre sa valeur uniment dévaluative. La canaille agit ainsi en « grande désespérée ». 

dimanche 25 novembre 2018

DANS LES CAVITÉS INSONDABLES

Au moment où se noue l’intrigue de 1832, qui rassemble sur le mode épique plusieurs lignes narratives du roman, longue cadence avec sa protase surdimensionnée qui condense et anticipe la mise en scène de cette « voix d’en bas » ou vox populi, en passant des entités collectives (associations, écoles) à « chacun », mouvement pris dans l’écriture, et la lecture rétrospective de l’histoire sociale entre les années 30 et 1862 : « Tandis qu’une bataille encore toute politique se préparait dans ce même emplacement qui avait vu déjà tant d’événements révolutionnaires, tandis que la jeunesse, les associations secrètes, les écoles, au nom des principes, et la classe moyenne, au nom des intérêts, s’approchaient pour se heurter, s’étreindre et se terrasser, tandis que chacun hâtait et appelait l’heure dernière et décisive de la crise, au loin et en dehors de ce quartier fatal, au plus profond des cavités insondables de ce vieux Paris misérable qui disparaît sous la splendeur du Paris heureux et opulent, on entendait gronder sourdement la sombre voix du peuple. » (Les Misérables, XIII, 3, p. 972).

vendredi 23 novembre 2018

L'ENVERS OU L'ENDROIT

Ce qui s’énumère entre le familier et l’étranger (et la praxéologie « approcher », « aborder », etc.) noue finalement la conversation aux manières : « […] parce que je suis l’étranger qui ne connaît pas la langue, ni les usages, ni ce qui ici est mal ou convenu, l’envers ou l’endroit, et qui agit comme ébloui, perdu » (p. 33). Voir l’affaire du zizi que fait boire l’étranger dans La Nuit

VENT

Dans la déclinaison continue entre le « commerce » et la « bataille », ou ce commerce qui s’achève en bataille, la réplique ironique et défensive du client : « Je veux bien payer le prix des choses ; mais je ne paie pas le vent, l’obscurité, le rien qui est entre nous » (p. 54). En poursuivant léconomie de limmatériel, le vent et le rien dégonflent l’enflure rhétorique (et ses ressources humoristiques), mais c’est le fil ténu auquel tiennent l’échange et l’économie relationnelle des orateurs ; et en retour, exactement ce que l’échange donne à reconnaître et à penser  dramatiquement. 

À DOUBLE ENTENTE

Ce qui pose un double problème : l’articulation en amont avec l’utopie de la Nuit, dont la parole est déclenchée par une rencontre d’une autre sorte (le système inaugural des temps : « Tu tournais le coin de la rue quand je t’ai vu ») ; l’articulation avec le régime dialogique de la « pièce », et ses imitations oratoires, souvent commentées – selon le rappel opéré au seuil de la lecture par le pastiche d’entrée lexicographique sur « deal » : « entente tacite », « signes conventionnels », « conversation à double sens » (p. 7). En surface, le tentant est d’indexer le contrat économique sur le contrat rhétorico-pragmatique de la parole (ou réciproquement) ; mais j’ai toujours pensé que ce n’était pas le lieu – précisément ; et que le champ de l’implicite (la catégorisation même de l’implicite) était lui-même pris au jeu.

L'ÉCONOMIE DES RAPPORTS

 Dans la solitude des champs de coton. « Le dealer. Si vous voulez savoir ce qui a été dès le début inscrit sur votre facture, et qu’il vous faudra payer avant de me tourner le dos, je vous dirai que c’est l’attente, et la patience, et l’article que le vendeur fait au client, et l’espoir de vendre, l’espoir surtout, qui fait de tout homme qui s’approche de tout homme avec une demande dans le regard un débiteur déjà. De toute promesse de vente se déduit la promesse d’acheter, et il y a le dédit pour qui rompt la promesse. » (p. 54). Bien sûr, la phraséologie financière comme trope de la relation et potentiellement de l’affect amoureux ; au degré optimal donc de la désaffection, tel que l’auteur l’entendait pour ce qu’il classait – les « sentiments éternels » – parmi les « conneries provisoires ». À travers le lieu commun, et « payer la facture », le contrat et la contractualité comme logique exclusive de la socialité, puisqu’il n’y a plus que cela qui unisse les solitudes, et la réponse du client consistera à repeupler la scène : « cherchons du monde » (p. 56). Le contrat entraîne avec lui une économie immatérielle, une économie qui ne relève plus des biens : attente ; patience ; espoir – comme ailleurs le désir. La tenir comme une lecture rase – littérale– de la société de ce temps.

FIL

Scène comique de métro, ce matin. Invisible à la plupart des endormis qui jonchent les bancs, se tassent sur les sièges, s’agrippent aux barres de la voiture cahotant dans l’odeur et le bruit. Le fil de l’un – certainement les écouteurs d’un Ipod version X ou Z vendue à grands cris dans tous les kiosques du supernumérique – se prend dans la fermeture du sac en cuir de l’autre, qui tournait le dos. Aïe. Les voilà pris, qui n’avaient rien en commun, ni rien à se dire. Gestes et signes : comment se dégager l’un de l’autre avant la prochaine correspondance ? Chacun y va de ses gestes et de ses stratégies, brutales ou délicates, alternativement, jusqu’à ce que le fil casse… J’ai compté : cinq bonnes stations, dix minutes embarrassées.

CONFLIT

Le profitable est que « theory does not give rise to harmonious solutions » (p. 132), et oblige à ce retour réflexif sur la méthodologie : « Repeatedly I have found myself ending a chapter by invoking a tension between factors or perspectives or lines of argument and concluding that you have to pursue each, shifting between alternatives that cannot be avoided but that gise rise to no synthesis. » (p. 133) – à la manière d’un dépassement ou surpassement hégélien – ou revers des stratégies ironiques et perplexes qu’on nous vendait il y a vingt ans sous le bon sens. Conserver la conflictualité des questions.

L'OUBLI DE SOI

Culler, encore : qu’au terme du parcours il est lucidement conclu que « theory [i]s endless », et qu’importe davantage « the prospect of further thought » (p. 133), contre celles ou ceux qui souhaiteraient en particulier « the death of theory » (p. 132), de sorte qu’ils n’aient plus à y faire face. Ce qui fait davantage souci, c’est peut-être d’écrire de la sorte une histoire de la théorie ou un « account » qui, s’il met assurément en tension des perspectives et des approches (pour certaines inconciliables sinon guère cumulables) et laisse émerger les questions, ne s’envisage guère cependant comme histoire critique de la théorie, travaillant à mettre en oubli son propre point de vue. Oubli souvent dicté par le genre (académique, commercial) du bréviaire.

dimanche 18 novembre 2018

FORCE DE L'EXIL

Le narrateur et l’historien. Tacite, maintenant. Du satiriste aux Annales : le vis-à-vis entre les « despotes » et les « penseurs » tel qu’il entraîne l’apparente digression sur la qualité de la parole, « enchaînée » et pour cette raison devenue « terrible » en retour : « L’écrivain double et triple son style quand le silence est imposé par un maître au peuple » (Les Misérables, p. 914). Comment la contrainte et l’exercice de la violence soustraient la prose à l’ampleur, et l’obligent à acquérir en densité, dans un corps-à-corps, ou lutte physique, logique du combat : « Moins d’envergure dans la phrase, plus d’intensité dans le coup. » (id.) Aux libertés perdues répondent « des accroissements de force » (id.)

samedi 17 novembre 2018

LA GRAVURE AU POUVOIR

L’opposition topique très XIXsiècle entre l’eau-forte et le burin, et le parallèle entre l’étape technique de la morsure sur cuivre ou zinc (le bain d’acide…) et le statut de la prose, dans sa vocation satirique entre autres, aux prises avec les lois du despotisme, de la Monarchie de Juillet à implicitement Napoléon III : « Comme les Nérons règnent à la manière noire, ils doivent être peints de même. Le travail au burin tout seul serait pâle ; il faut verser dans l’entaille une prose concentrée qui morde. » (Victor Hugo, Les Misérables, IVpartie, « L’idylle rue Plumet et l’épopée rue Saint-Denis », p. 913).

vendredi 9 novembre 2018

L'IMPASSE DE LA VALEUR

Ce qui fait le plus difficulté est peut-être ce qui est tenu implicitement au centre du propos, eu égard à l’inflexion contemporaine des disciplines concernées, et au diagnostic possible d’une crise : « the political and societal value of the humanities », spécialement à ce qui leur est attaché à la manière de lieux communs : « critical thinking, social responsability, or democratic citizenship » (p. 6) – Nussbaum et cie – en regard des représentations imposées : « the current image problem of the humanities : they are seen as a luxury pastime with little relevance for society » (id.) ou comme difficilement compatibles avec une logique comptable, de « measurable results » (p. 1). À rebours s’énonce la question théorique d’une éthique et d’une politique des savoirs et des disciplines, le continu individuel-collectif. Mais depuis quel champ discursif-épistémique ? Selon quel point de vue ? Etc. Le pointage par Dilthey et le legs de son « interpretative approach » (p. 6), entre comprendre et expliquer, semble comme zone de tension critique plus pertinent, dans la mesure où il a modelé « the minds of many » (id.) et continue de le faire à bien des égards.

LE SENS DE LA RELATIVITÉ

Le regard d’objectivation et de mise à distance dans le temps se conjugue à la déclinaison des altérités – nationales, culturelles, institutionnelles : « from antiquity to the present and from all regions and cultures »(p. 6). L’historiographie se veut résolument comparatiste, loin en particulier de « the Eurocentric worldview », bien que l’argument postcolonial, Edward Saïd à l’appui, cette vision ayant été informée par « the study of languages and civilizations » (p. 6), exigerait d’être détaillé : si l’enjeu n’est autre que la valeur des humanities, l’étude des langues et des « civilisations » est aussi ce qui a libéré le comparatisme et plus largement les relativismes culturels des savoirs dans les épistémologies occidentales. Ainsi posé, l’argument est trop massif pour ne pas être réversible. L’un des exemples les plus marquants en est probablement au XIXesiècle les linguistiques indo-européanistes, dont par ailleurs les conditions d’émergence et surtout de développement sont inséparables et favorisées par le modèle universitaire moderne dans sa version germanique entre autres. Il reste que « the value of the humanities » qui est postulée au long de l’éditorial est posée comme solidaire d’une « cultural consciousness » (id.). Une telle historiographie ne peut donc s’envisager elle-même qu’à travers le multiple des différences, en plaçant comme défi premier le problème de la définition même de son objet dès qu’on mesure la tradition euro-occidentale, sa double racine grecque et chrétienne, à l’« Islamic scholarship » – studia adabiya– (p. 3) ou aux six arts de Confucius pour l’aire chinoise. L’argument le plus incisif à ce sujet est encore le conditionnement empirique, réciproque entre culture – langue – savoir, notamment les limites spontanément imparties par une revue qui use de l’anglais comme lingua franca (et cette dénomination symptôme demanderait en soi clarification – elle est aussi une mythologie de la science, et des sciences) s’il est vrai par exemple que « the division between the humanities and the sciences is emphasized by the terminology itself » ou, par extension, à un autre niveau encore, que dans l’univers du « English-spoken scholarship » la dominante est d’associer « the humanities with historical approaches » (p. 4) plutôt qu’à des méthodes analytiques illustrées à l’inverse par l’école de Vienne, le formalisme russe ou le structuralisme français.

SAVOIRS AU PRÉSENT

En traversant le prometteur éditorial de la revue History of Humanities (2016) de R. Bod, J. Kursell, J. Maat et T. Weststeijn. D’abord, l’histoire des « humanities » (et je maintiens à dessein l’expression de langue anglaise) comme nouveau champ de recherche plutôt que comme simple retour ou repli réflexifs, opération qui entraîne inévitablement des enjeux attachés au « dialogue » entre les disciplines, la diversité des approches méthodologiques ou des présupposés épistémologiques. Des écarts également entre ceux qui trouveront légitime par exemple de « compare methods or principles stemming from different regions or periods » et ceux qui mettront l’accent plutôt sur les « cultural incommensurabilities » (p. 5). Etc. Quoi qu’il en soit, une « ambition » (id.) dans le projet qui contient son propre pari – et des risques par conséquent. À la racine de l’entreprise, le triple constat néanmoins : a. suite entre autres aux mouvements d’exportation des modèles occidentaux de savoirs et de disciplines (ce qui inclut les phénomènes corrélés d’ajustements, de résistances et d’assimilations, et en lisant on ne peut s’empêcher de songer au Japon et à la révolution Meiji par exemple), la question des humanities est devenue « a global state of affairs » (id.) ; b. la pluralité des disciplines contenues dans l’objet, l’instable coupure que suppose cet ensemble dans la variété des « groups of disciplines », ou l’hypothèse inverse d’un possible continuum avec « the natural or the social sciences » (p. 3) – lieu commun de la question – une diversité qui constitue la difficulté majeure de ce questionnement, quand elle ne le met pas préalablement en difficulté ce questionnement même (et il y a en soi un saut terminologique entre « sciences de la nature » - « sciences sociales », celles qui ont droit à ce statut, et les disciplines fédérées couramment sous l’appellatif humanities, problème que ne règle pas les différences philologiques entre les langues et les traditions culturelles et institutionnelles) ; c. l’ambivalence qui gouverne actuellement le devenir de ces savoirs et de ces pratiques dans les champs universitaires et scolastiques : d’un côté, l’évolution rapide de ces secteurs, par l’entremise notamment des « digital tools » qui les impactent (voir le nom même bien sûr de Digital Humanities), ou l’intersection ou mieux la « cross-fertilization between disciplines » comme il en va pour les « neuroscientific experiments » qui mettent autrement en lumière « our capacity for producing or appreciating music » (p. 1) ; de l’autre, l’inclinaison palpable, sinon le déclin des disciplines concernées, chute de la démographie étudiante, coupures budgétaires, suppression de départements – ce qui place aussitôt l’enquête historiographique à l’articulation savoir – pouvoir. Dans tous les cas, les récits au passé s’ordonnent autour d’une actualité vive de ces disciplines selon une prémisse posée à l’entame de l’article : « These are exciting times for the humanities » (id.)

mardi 6 novembre 2018

HISTOIRE(S) / DISCIPLINES : HUMANITIES

À noter l’émergence de la revue History of Humanities (2016), trois numéros à ce jour, deux volumes par an, édités par The University of Chicago Press. A New Field comme titrent Rens Bod, Julia Kursell, Jaap Maat, Thijs Weststeijn dans leur éditorial. https://www.journals.uchicago.edu/toc/hoh/current. À voir dans le détail très certainement. Symptôme de savoir ou méta-savoir à considérer lui-même dans son historicité.

lundi 5 novembre 2018

VERSETS D'AMOUR

L’imminence de la fin qui taraude, dépressive, le Journal de Lagarce, insistante, asphyxiante, mais nourrit la chronique du quotidien, tendue dans son face-à-face avec l’envie de vivre qui se met à prix dans l’acte d’écrire. En feuilletant le deuxième volume des dernières années, et certains passages annotés, ces versets d’amours que j’avais oubliés du 20 juillet 1990, très beaux, dans l’intensité et la densité de leur rythme, de leur ponctuation :

« Il va mourir, maintenant, maigre et tellement beau à la fois.

On fait doucement l’amour, en prenant toutes les mesures sécuritaires nécessaires. On prend un long bain, lui, posé sur moi comme un enfant malade, son corps superbe en train de se défaire.

On dort enlacés.

C’était comme le bonheur le plus grand d’être si paisibles et le désespoir encore de savoir qu’on se quitte.

On parle de nos parents, de nous, enfants – si différents – et de nos amours.

On s’abandonne. » (Les Solitaires intempestifs, 2008, t. II, p. 21)

jeudi 1 novembre 2018

UN MOT COMPLAISANT

Peuple. Maurice Blanchot : « Il y a déjà un abus dans le recours à ce mot complaisant » (La Communauté inavouable, Minuit, 1983, p. 54).
Voir autrement Gérard Bras et son titre-allusion, Les voies du peuple. Éléments d’une histoire conceptuelle, préface d’É. Balibar, Éditions Amsterdam, 2018.

mercredi 31 octobre 2018

FAÇONS

Sur l’autre volet, des « phrases elliptiques » aux « choses infimes », les petits riens – « manière de dire » de Lagarce. Ces répliques dans leur ponctuation à lire des comme des laisses ou des versets, le lecteur ne sait trop ; qui déclinent les façons de l’autre ; « leur manière » comme dit la mère – celle d’Antoine et Suzanne – brutal « mal dit ou dit trop vite » – la « manière trop abrupte » (Juste la fin du monde). Ce qui me ramène souvent à cette question de savoir pourquoi c’est chez les écrivains de théâtre (Beckett, Koltès, Lagarce entre autres) que cela pointe le plus clairement.

CAMARADE, JE T'AIME

Alors qu’il s’agit d’« y voir clair » (p. 314), et d’abord en soi-même, selon un réseau entremêlé de questions qui vont de l’amour (les bougainvilliers, la scène de la pirogue – ce que Koltès classe en « impressions esthétiques », id.) à la politique, il m’a toujours semblé que le locuteur de La Nuit juste avant les forêts, un an ou deux ans plus tôt, aux prises avec le « fouillis » et le « bordel » qui sont les siens, déportant vers lindicible, est déjà en avant de ces questions, « je te regarde, je t’aime, camarade, camarade » (Minuit, 1983, p. 63) – par l’envers, tous les déracinés, les poussés-au-cul-du-monde-venus-de-je-ne-sais-où, comme il est dit.

LE MARXISME QUI DOUTE

L’incertitude sur « la marche de l’histoire » (p. 312) ; non tant l’impossibilité pratique de la révolution que la réalité de sociétés et de cultures qui résistent à des théories de l’histoire et du politique qui n’ont pas été originellement élaborées en fonction de problématiques qu’à l’époque on appelle encore « tiers-mondistes » ou « quart-mondistes ». Ce qui se dispose sur un plan mondial et tend à inquiéter sinon périmer des catégories voire des concepts : « La classe ouvrière française est-elle révolutionnaire dans la lutte des classes mondiales ? » (p. 311). Etc. Le changement d’échelle de l’observation. De registre agonistique également à travers l’insistance humoristique ou sérieuse (et dans ce cas régulièrement énoncée sur le mode interrogatif) autour de l’idée de « lutte des classes ». À mesurer, confronter, comparer bien entendu à l’idée toute autre de combat dans « Combat de nègre et de chiens ». 

VOYAGE

Repris la lettre du 11 février 1978 à Hubert Gignoux ce matin et sa rhétorique excessivement soignée, le côté « morceau d’écriture » quand même, adressée au mentor et protecteur des années Strasbourg et après. Une dizaine de pages denses. La déclaration sur « la futilité » et « l’inutilité des voyages » (Lettres, 2009, p. 313), que démentirait à peu près toute la vie de Koltès certes, et une activité d’écriture qui s’est nourrie à ces dégagements, déplacements, par mythologie rimbaldienne interposée ; mais vient ici renverser le lieu commun du voyage comme formation et apprentissage, mis en balance par la connaissance que peut procurer l’ici : « un soir quelconque d’automne au bord de la Seine » (id.). La visée selon l’allusion à Lévi-Strauss : « une certaine tristesse, sous les Tropiques » (ibid., p. 321), qui autorise à rebours les scansions satiriques face à la réalité et aux discours du néo-colonialisme. L’effet diapositive. Tintin au Congo. Banania.

POÉSIE DÉLIVRÉE

Nicolas Valazza, La Poésie délivrée. Le livre en question du Parnasse à Mallarmé, Genève, Droz, 2018, 336 p. 

dimanche 28 octobre 2018

BRÉSIL COULEUR BRUNE

Jaune terni. Cela se dispense de commentaire, bien qu’une telle élection semble confirmer par l’histoire du pays, les années Lula, et ses spécificités sociales et géoculturelles, la triste cartographie politique qui se dessine trans-continentalement ces dernières années.

vendredi 26 octobre 2018

PHRASE NOCTURNE

Chéreau, mai 2010, à propos de La nuit juste avant les forêts (1977), mise en scène avec le comédien Romain Duris ; l’impossible ciblage initial au moment de la découverte du texte, simultanément à Combat de nègre et de chiens : ce qui s’impose « sous la forme intimidante d’une grande phrase unique de vingtcinq pages qui ne me donnait aucune porte pour y entrer, pas une fenêtre, pas un soupirail pour regarder à l’intérieur. » À vrai dire, 63 p. dans la version Minuit, et une phrase-fugue, avec thèmes, expositions, contre-expositions, strette, sans borne finale qui « parle de tout » et manque de tout, travaillée de l’intérieur par le silence et l’indicible à la mesure de son indiscontinuité, et qui reste phrase. (Patrice Chéreau au Louvre – les visages et les corps, 2010-2011). 

DÉFENSE DE LA CULTURE

Cette précision, à la même page, qui consonne étrangement même en son régime de comparaison et d’hypothèse, si on la rapporte à la double temporalité qui institue ici l’historicité du commentaire : « […] Ce trait apparaît déjà chez Tacite, bien que sous une forme beaucoup moins accusée ; et il a sans doute sa cause dans la position défensive à laquelle la culture antique est de plus en plus désespérément acculée ; devenue incapable d’enfanter une nouvelle espérance et une nouvelle vie, elle devait se borner à prendre des mesures susceptibles, au mieux, de retarder sa ruine et de préserver le statu quo. » De quelle culture parle Auerbach exactement ? La question mérite d’être posée si on la mesure aux corpus et à la longue « tradition » de « littérature occidentale » (abendländischen Literatur) dont, en romaniste, l’auteur fait à sa manière un récit.

jeudi 25 octobre 2018

TEMPS FEUILLETÉ

Auerbach en lecture feuilletée. À reprendre ce classique, longtemps cherché au milieu d’étagères empoussiérées, ce sont des recoins jusque-là sombres et invisibles, qui font tout à coup saillie. Comme ces pages de Mimésis sur Ammien Marcellin, historien latin du IVsiècle qui retient par son « réalisme sombre et suggestif », un « monde grimaçant et terrible » (Gallimard, coll. « Tel », 1968, p. 71-72), qui autorise la comparaison avec le moderne et lointain Kafka. Ce qu’Auerbach y perçoit c’est une « sinistre situation » et des « perspectives sans avenir » – une « historiographie qui ne montre jamais rien de libérateur » (ibid., p. 71). Un univers « oppressant » et « sans contrepoids » au point qu’il provoque ce court mais singulier développement général : « car s’il est vrai que les hommes sont capables de toutes les atrocités, il est vrai aussi que ces atrocités engendrent toujours des forces opposées et que dans toutes les époques d’horreur les grandes forces vitales de l’âme se sont aussi manifestées : amour et abnégation, héroïsme conscient et recherche obstinée des possibilités d’une existence plus pure » (id.). Dans toutes les époques, celle – militaire et génocidaire – qui va de 1942 à 1945 notamment, pendant laquelle s’écrit l’essentiel du livre, la lecture du passé y servant à déchiffrer avec angoisse le présent.

ÉVALUATION

Découverte amusée du papier de Jessica Nadeau, du 18 octobre 2018, dans Le Devoir, qui retrace le jugement prononcé par l’arbitre William Kaplan à l’issu d’un litige opposant l’Association de l’Université Ryerson et les administrateurs concernant les outils d’évaluation par les étudiants des professeurs d’université, particulièrement pour ce qui regarde les promotions ou l’obtention de la permanence : Échec à l’évaluation des professeurs universitaires. « Évaluation », comme « performance », son corrélat, ces maîtres mots de la novlangue académique. L’article pointe des « outils partiaux et discriminatoires » (notamment sur les critères relatifs au genre, à l’origine ethnique, etc.), inaptes en tous cas à produire des résultats absolument « fiables sur le plan scientifique ». L’arbitrage a procédé en prenant appui sur des « experts » (lesquels ? de quoi ? dans quel champ ? selon quels savoirs, points de vue ou données ? etc.) et un rapport de Richard L. Freishtat (Director of the Center for Teaching and Learning at UC Berkeley). Le plus curieux n’est pas tant le processus juridique que les interprétations qui le relaient. Bien entendu, les retombées possibles du côté institutionnel et syndical ; mais à écouter certains acteurs, tels du moins que les retrace le texte, l’idée même d’évaluation n’est pas fondamentalement contestée. Au mieux, elle apparaît comme un « mal nécessaire ». Nécessité… historique, qui en dit long sur l’incorporation (et la naturalisation) des pratiques. Un terme auquel il conviendrait encore de substituer « appréciation », ce qui représente un progrès spectaculaire, on en conviendra. Au reste, il est acquis que l’évaluation a un rôle à jouer dans « l’expérience globale » de l’étudiant ; ce n’est pas le fait d’évaluer mais les méthodes qui l’entourent qui sont mises en doute, et doivent par conséquent être revues. Ce point de résistance importe pour ce qui est décrit plus justement au courant de l’article comme des « sondages », en phase avec un modèle politique de démocratie communicationnelle. Et on le sait, c’est un fonds de commerce très rentable. Il existe de nombreuses entreprises spécialisées, durables ou précaires, qui offrent des services adéquats (achetés et consommés par les appareils denseignement et de savoir). Ces sondages qui s’adressent plutôt au registre de l’opinion matérialisent certes une forme de pouvoir de l’institution sur ses agents, ils représentent parmi d’autres une voie de contrôle de la société sur le monde universitaire. Leurs usages ou mésusages autorisent en tous cas cette observation philosophique de la part de l’arbitre : « […] certaines questions classiques sur les connaissances du professeur et sur le curriculum du cours sont “hautement problématiques”, car les étudiants n’ont pas nécessairement “l’expertise” nécessaire pour juger de ces aspects. » Non, en effet, puisqu’ils se sont inscrits à l’université pour apprendre et acquérir par définition cette « expertise » qu’ils ne possèdent pas… Il n’y a pas loin à penser que l’« évaluation » ainsi conçue est une variante de lutopie.


jeudi 18 octobre 2018

LANGUE DE KOLTÈS


André Petitjean, Approches linguistique et stylistique de l’œuvre de Bernard-Marie Koltès, Éditions Universitaires de Dijon, coll. « Langages », 2018, 219 p.

dimanche 14 octobre 2018

RELIGION

L’éloge de l’entreprise chez Horn, au moment de se séparer de Léone, scarifiée, dans Combats de nègre et de chiens : « À votre retour, je vous demande de ne pas trop parler. Pensez ce que vous voulez, mais ne faites pas de mal à l’entreprise. […] Je lui ai tout donné, moi, tout ; elle est tout, pour moi, tout. » (Minuit, 1983, p. 102-103). Culte où l’entreprise est chose sacrée et incorruptible ; transcendance dépassant les individus : tout – moi. Dans ce vis-à-vis qui fonde le plaidoyer, libéralisme et religion articulés – Horn se déverse tous les jours, dans les médias, dans la langue politique, l’économique, etc. 

jeudi 11 octobre 2018

ÉPREUVE

Épreuve devant une cour, certes d’échelle minime, mais où malgré tout je figure dans ce rôle indélicat et très déplaisant de l’accusé. Avec tout ce qui travaille la conscience, prend aux racines de l’éducation, mêlé au manque d’habitude, et tend à convertir une infraction imputée en moralité très intérieure de la faute. Théâtre du pouvoir d’abord. La Loi dans son fonctionnement ordinaire, la routine dont s’est dotée une société, et qui l’assure en retour d’une certaine cohérence. Je ne peux m’empêcher malgré l’attente du verdict final, d’observer d’un œil ethnographique le lieu et le milieu. La coupure ensuite induite par l’espace – les bancs du public, la « barre », la division spatiale entre le « ministère public » et « the prosecutor », la défense et les avocats, la position de la greffière, l'apparition annoncée et solennelle du ou de la juge. La frontière symbolique instaurée par la langue, ses registres propres, et la technicité des termes – exclusives du public – le monolinguisme ou le « monologisme » des acteurs. Ritualité. Entrées, sorties, appels, coups de sonnettes, négociations, compromis, interrogatoires, versions,  jusqu’à l’acte d'assermentation : « toute la vérité, rien que la vérité », etc. Rhétorique. Ce qui me revient au moment de plaider, et qu’il me surprend en dépit du décousu d’avoir tellement incorporé au fil des années : actio – memoria – inventio, quelque chose de ce fonds – appris. Le travail de surplomb pour finir du jugement – et ce qui m’interroge à la sortie : la grande solitude dans laquelle se trouve celle ou celui qui l’exerce même avec toutes les données, les instruments, les assistances matérielles et intellectuelles comme la formation dont il ou elle dispose (malgré ce fait que le jugement n'est jamais individuel ; mais le travail de la société sur elle-même).

mardi 9 octobre 2018

MÉDITATION VERTICALE

Arrêt sur cette splendide formule. Hugo, Les Misérables, IVpartie, livre troisième, ch. 8, avant que Valjean, de sortie matinale avec Cosette, ne soit ressaisi brutalement par son passé et le spectacle des bagnards : « […] il était tombé dans une de ces absorptions profondes où tout l’esprit se concentre, qui emprisonnent même le regard, et qui équivalent à quatre murs. Il y a des méditations qu’on pourrait nommer verticales ; quand on est au fond, il faut du temps pour revenir sur la terre. Jean Valjean était descendu dans une de ces songeries-là. » (Folio, 2017, p. 788-789). Contrepoint à la tempête sous un crâne ; abîme du moi ; ambiguïté annonciatrice de la scène avec les quatre murs  ambiguïté du pensif.

vendredi 28 septembre 2018

POINTS CRITIQUES - PODCASTS



Guillaume Ménard & Xavier Phaneuf-Jolicœur (Département de langue et littérature françaises, Université McGill).

“À quoi nous servent théorie et critique littéraires? Que gagnons-nous à les étudier, à les pratiquer? Peuvent-elles éclairer nos lectures et nos vies? Peuvent-elles agir hors des lieux savants et nous aider à franchir les écueils qui se dressent devant nous dans le monde qui est le nôtre? Animé par Xavier Phaneuf-Jolicoeur et Guillaume Ménard, et produit grâce au soutien du Département de langue et littérature françaises de l’Université McGill, Points critiques examine ces questions, de front ou de biais, dans le cadre d’entretiens individuels avec des chercheur·e·s qui nous éclairent sur des aspects ciblés de leurs champs d’intérêt et d’expertise.”

Liens :




À QUOI BON LA THÉORIE LITTÉRAIRE ? (VIII)

Ces questions sont-elles seulement pertinentes pour des universitaires qui s’intéressent à la littérature ? Ces débats « théoriques » ont-ils une importance (même inconsciente) hors des murs de l’université ?

On revient au titre de cet entretien et à sa réflexion liminaire : « À quoi bon la théorie ? ». Ce titre s’inspire du Salon de 1846 de Baudelaire et du chapitre : « À quoi bon la critique ? ». On sait que l’auteur vitupère à propos de dessins et de peintures contre la critique « froide et algébrique » qui prétend « tout expliquer ». Il lui oppose cette idée que « le meilleur compte rendu d’un tableau pourra être un sonnet ou une élégie ». Au sens où ce sont d’abord les œuvres qui inventent leurs poétiques. Baudelaire ne pense de critique possible qu’énoncée « à un point de vue exclusif » – le seul qui puisse paradoxalement rejoindre le public et exposer l’activité des œuvres.
En va-t-il autrement de la théorie ? Est-il possible de la circonscrire à une fonction descriptive et analytique en réservant les processus évaluatifs voire normatifs à la critique ? La théorie est critique par définition. Elle l’est par ce qu’elle cherche à savoir qui l’oblige à se mesurer aux savoirs qui ont pour objet l’homme de la littérature. Elle l’est encore par les enjeux qu’elle met au jour dans l’ordre de la culture, de la société, de l’éthique et du politique. La théorie ressortit pour cette double raison à une utopie. Les questions qu’elle pose ne sont pas la propriété unique et absolue du savant ou de l’intellectuel. S’il en était ainsi, il ne vaudrait pas la peine de s’en occuper. Ces questions sont celles de l’homme ordinaire. À l’épreuve d’un livre, lors de la publication en 2006 des Bienveillantes de Jonathan Littell, ces mémoires fictifs d’un officier SS, par exemple. Ou d’un spectacle : Oblivion de Sarah Vanhee, programmé à Québec ce mois-ci. L’artiste belge présente dans Le Devoirsa performance comme une écologie « métaphysique » : déchets, restes de table, excréments – paradigme de la société du jetable hantée par la production et la surproduction qui lui semble poser la question de savoir à quel moment on devient (ir)responsable de sa « merde »… (https://www.ledevoir.com/culture/theatre/528606/fta-theatre-invisible).
Bien entendu, comme n’importe quel discours, il est impossible de négliger la coupure épistémologique produite-produisante de l’analyse savante – les particularités d’un vocabulaire et d’une argumentation techniques, inséparables de la coupure institutionnelle. L’une et l’autre se renforcent et se doublent d’effets sociaux de légitimité et de pouvoir. On rencontre a contrariodes mécanismes de contestation, de sanction ou de désaffection vis-à-vis de ces savoirs ou de ces discours. Ainsi est-il non moins difficile de passer sous silence la perte d’attractivité actuelle de la littérature et des discours ou des savoirs sur la littérature. On y a fait allusion plus tôt. Or c’est peut-être à cet endroit que, silencieusement, s’exprime le plus notre besoin de théorie. Car c’est en replaçant la « littérature » – au lieu de la défendre – dans une théorie d’ensemble qui tient le social, le culturel, le politique et l’artistique, qu’on peut commencer à en faire un champ de questions, et à renouveler par conséquent le regard qu’on porte sur elle.
En 1985, dans un article de la revue Liberté, « Pour en finir avec les études littéraires », Marc Angenot émettait au nom de la « demande sociale » un constat qui se prétendait lucide, décrivant le stade de « coma dépassé » qu’auraient irréversiblement atteint les départements littéraires. Il faut croire que plus de trente ans après ceux-ci ont survécu malgré tout à l’obsolescence promise. Ce qui n’est peut-être guère rassurant, les disciplines concernées demeurent dans une situation exceptionnellement fragile. L’observation aujourd’hui s’étend au champ des humanités, et probablement aux sciences sociales elles-mêmes.
Mais il importe de voir quel rôle la théorie assume dans le récit qu’Angenot propose du déclin de la littérature, pour l’essentiel celui d’un « antidote à la crise » comblant le manque d’intérêt du public, dans la mesure où il serait plus « expédient » d’étudier Proust selon Deleuze ou Michelet d’après Barthes que les vraies œuvres, lesquelles se raréfieraient selon lui. Tandis que les raisons d’une telle infortune ne sont pas explicitées dans son article, on ne saurait mieux méconnaître et la fonction de la théorie et la fonction de la littérature…

À QUOI BON LA THÉORIE LITTÉRAIRE ? (VII)

Dans Politique du rythme, Politique du sujet, Henri Meschonnic réfléchit aux rapports indissociables entre poétique, éthique et politique ; que signifie cette tentative de penser « poétiquement le politique » (PRPS, p. 65) plutôt que l’inverse (réfléchir à la poétique depuis le politique) ? Cette démarche est largement redevable à l’œuvre d’Aristote ; quelle lecture particulière Meschonnic fait-il d’Aristote ? (PRPS, p. 26-30)

Entre le fait de penser politiquement le poétique et celui de penser poétiquement le politique, il y a cette différence de nature sémiologique et même herméneutique entre l’interprétant et l’interprété comme il en va pour ces deux entités massives que constituent la langue et la société chez Benveniste. Et ce n’est pas un hasard si Politique du rythme, politique du sujets’ouvre en rappelant la leçon des Problèmes de linguistique générale à ce sujet. La langue et la société ne sont guère comparables, s’il est vrai qu’elles forment deux systèmes de signes distincts, non équivalents, non réversibles et non convertibles entre eux. Alors que le sociologue par exemple poserait la société comme l’interprétant de la langue, qui n’en serait plus alors qu’une sous-composante, Benveniste fait l’hypothèse inverse. C’est la langue qui transforme la société en « notion intelligible ». Ou si l’on veut : la société ne devient « signifiante » que « dans et par la langue ». La preuve en est selon Benveniste qu’il est possible d’étudier la langue « pour elle-même sans se référer à son emploi dans la société », par exemple sur le plan phonologique ou morphosyntaxique, même si une telle étude peut rencontrer à terme des limites (voir les questions posées par le domaine de la sociolinguistique) ; mais l’inverse n’est pas vrai : « il est impossible de décrire la société, de décrire la culture hors de leurs expressions linguistiques ». De fait, la société ne peut s’objectiver, se catégoriser, s’analyser sans la médiation de la langue et de ses signes. Ou si l’on veut les signes de la société doivent être interprétés par les signes de la langue. La société ne peut en soi se réfléchir, elle ne commence à le faire qu’en (se) symbolisant. Cette différence peut être clarifiée par l’argument capital selon lequel il existe nécessairement une métalangue, alors qu’on ne trouve pas « de métasociété ».
Dans le même ordre d’idées, Meschonnic pose le poétique comme l’interprétant du social et même du politique. La théorie d’ensemble qu’il postule se fonde sur « la tenue corrélative, inséparable, de la rhétorique au sens d’Aristote, de la poétique même, de l’éthique et du politique » : plus encore, sa démarche consiste à « retrouver un lien empirique entre la pratique et la théorie de la chose littéraire, suivre le lien interne qui fait de la forme-sujet dans l’œuvre de langage un discours direct et indirect sur la forme-sujet du politique ». Un mot d’abord sur Aristote dont le nom vient d’être prononcé. Je ne crois pas qu’une telle proposition soit redevable en soi à Aristote. En revanche, la (re)lecture d’Aristote en procède, et finalement la conforte. Stratégie capitale s’il est vrai qu’Aristote fonde pour la tradition occidentale l’idée même de poétique, que Meschonnic s’efforce de soustraire à une logique des genres, l’épopée, la tragédie, etc., au même titre que la rhétorique qu’il prend non au rang de théorie des figures mais pour une dynamique du langage-action. Ce qui l’arrête chez Aristote, c’est que les quatre termes – poétique, rhétorique, éthique et politique – ne travaillent pas en complémentarité mais en interaction continue, au sens où ils se déterminent réciproquement : l’Éthiquetraite de la Poétiquecomme la Poétiquede la Politique.
Ainsi, le philosophe grec pose que « la rhétorique se compose d’une partie de la science analytique et de la partie morale de la politique » (Rhétorique, 1359b). Or si cet art est d’abord disposé « pour l’effet et en vue de l’auditeur » (1404a), il tend à changer les attitudes sociales et politiques. Dès lors qu’on la définit comme « l’étude morale qui mérite la dénomination de politique » (1356a), la rhétorique rend solidaires éthique et politique. En fait, l’inclusion réciproque des quatre catégories s’élabore sous le signe de l’action. Aristote l’interroge dans sa Poétiqueen termes de théâtralité : « comment agissent l’épopée, la tragédie, éléments de représentation comme éléments de langage » (Politique du rythme, politique du sujet). Il pense encore l’éthique et la politique sous l’angle de pratiques profitables, et non seulement de connaissances à atteindre. Dans sa Politique, Aristote établit « un lien entre le langage et la définition politique de l’homme » de sorte que l’être apolis est exclu de l’humanité. Autrement dit, la faculté symbolique définit la transcendance de l’homme sur l’animal et implique la polis. C’est dans ce cadre que l’art et l’action se révèlent indissociables. La preuve en est non la Poétique mais l’Éthique à Nicomaque(1140a) : « L’art concerne toujours un devenir, et s’appliquer à un art, c’est considérer la façon d’amener à l’existence une de ces choses qui sont susceptibles d’être ou de n’être pas, mais dont le principe d’existence réside dans l’artiste et non dans la chose produite. »
Dans l’artiste, et non dans la chose produite. C’est à déplacer et à reprendre ce problème, dans un cadre anthropologique et épistémologique que ne pouvait pas connaître bien sûr Aristote, que s’attache l’auteur de Politique du rythme, politique du sujet, en marquant d’emblée un autre écart : « la question esthétique de la valeur » est selon lui résolue par le philosophe avant d’être posée, « et résolue par l’éthique et la rhétorique plus que selon une considération d’historicité et de spécificité », question qui lui appartient par contre en propre. La théorie que Meschonnic cherche à construire entre action et individuation est la condition d’une invention de la valeur dans le champ littéraire et artistique pour qu’advienne une politique et une éthique de la valeur. Il y a une politique du poème, et une politique de la littérature, qui tiennent aux opérations de langage même – au faire et non au dit de l’œuvre. À ce titre, l’épopée du quotidien chez Guillevic ou le dialogue poétique selon Maeterlinck peuvent être aussi politiques que Châtiments de Hugo ou Les mains sales de Sartre. Apparemment invisible, le politique ressortit à l’acte de littérature par sa signifiance même.
À ce niveau, on pourrait même faire l’hypothèse qu’il y a autant de politiques qu’il existe de poétiques – sinon singulières du moins situées par des théories et des pratiques du langage. Valéry et le langage comme fête. L’onomatopéisme et la déconstruction de la syntaxe des futuristes italiens, passant de l’image à la harangue. Tel Quel et sa lexicalisation provocatrice du sexe et de la scatologie. Céline et l’ethos du style, qui a autorisé la déresponsabilisation de l’écrivain devant l’histoire. Mais une théorie et/ou une pratique du langage peuvent aussi impliquer une politique sans le savoir ni le choisir. On n’est pas ici dans l’ordre de l’engagement citoyen ou de la conscience historique. Ou comme le rappelle Meschonnic dans Critique du rythme : « Les écritures sont solidaires de leur risque. Elles ne savent pas d’avance quel est le “bon côté” ». Et il faut compter sur toutes celles qui ne prennent pas le risque.

À QUOI BON LA THÉORIE LITTÉRAIRE ? (VI)

Par quels ouvrages de Meschonnic conseilleriez-vous à nos auditeurs de commencer pour s’initier à son œuvre ? Pourquoi ?

Pratiquement, il existe bien des manières d’entrer dans cette théorie qui se dérobe à la synthèse, sans souci immédiat de la pédagogie, et progresse par syncopes et présupposés, en suivant une érudition vertigineuse et intimidante. À cette difficulté s’ajoute comme pour n’importe quelle forme de pensée la mutation des catégories et des concepts en usage. À titre d’exemple, l’emploi technique de « forme-sens » ou de « monisme », rapidement abandonné après le cycle Pour la poétique, au profit de la double notion de continu et d’empirique. Ainsi, il y a ce que les lecteurs cherchent et ce que les lecteurs trouvent. Mais on se tromperait si l’on se mettait en quête d’un ouvrage à caractère introductif. Il convient d’accepter l’immersion, quitte à éprouver le sentiment d’obscurité ou de panique. À titre personnel, outre ces deux volumes monuments que sont Critique du rythme et Politique du rythme, je livrerai pour finir quelques références plus affectives : Pour la poétique II et spécialement la section « Épistémologie de l’écriture » ; Le signe et le poème ; La rime et la vie ; Des mots et des mondes ; L’utopie du juif

« La question est : est-ce qu’on pense tout le politique, si on pense le politique seul, sans l’art, la littérature, le langage ? Est-ce qu’on pense l’éthique de même sans l’art, la littérature, le langage ? Et la réversibilité de ces questions, qui en fait une seule et la même, n’est pas matière à ricanement : est-ce qu’on pense l’art, la littérature, le langage sans qu’il manque quelque chose à cette pensée, si on les pense sans le politique, sans l’éthique ? Tout comme il manque quelque chose au politique sans l’éthique, et réversiblement. Surtout, comme il manque quelque chose au politique et à l’éthique ensemble sans une réflexion qui tienne l’un par l’autre le langage, la littérature, l’art » (Politique du rythme, politique du sujetLagrasse, Verdier, 1995, p. 14-15)

On pourrait s’en tenir ici au seul commentaire de la citation qui résume efficacement la thèse générale du livre. La première remarque à faire est le mal fondéde la question, ce qui la rend en même temps efficace : son caractère disconvenant et impertinent. Non que Meschonnic soit le seul à la poser, bien sûr. Mais il y a un évident déséquilibre entre les termes mis en présence, un poème ou une œuvre de littérature, choses a priori infimes et dérisoires, et le politique qui prend en charge les affaires courantes de la cité, ou l’éthique d’ordinaire préoccupée par les règles de la vie collective, les conduites de soi vis-à-vis d’autrui.
La deuxième remarque à introduire est le principe de solidarité, et même de « réversibilité », qui sert de postulat, et s’ajoute à cette incongruité première. Le marqueur essentiel en est l’adverbe « ensemble ». Et Meschonnic oppose régulièrement une théorie d’ensemble aux théories régionales ou locales, qu’assument les discours de spécialistes, aussi bien dans le champ du pouvoir que dans celui de la création. S’il prend à revers la séparation et l’hétérogénéité des catégories du politique, de l’éthique et du poétique, qu’il impute à l’héritage des Lumières en particulier, l’objectif qu’il poursuit n’est pas cependant d’établir une nouvelle dialectique, sous l’espèce d’une synthèse, mais de montrer qu’une théorie de la société ou du gouvernement, l’analyse des rapports entre identité et altérité, des liens entre les peuples et les cultures, ne sauraient faire l’économie d’une pensée du langage et de la littérature, et plus radicalement encore : qu’ils y trouvent, trop souvent sans le savoir, leur condition. Ou sinon leur condition du moins leur impensé.
Une troisième remarque en découle : cette tenue solidaire du poétique, du politique et de l’éthique s’énonce depuis « le langage, la littérature, l’art ». Outre l’inversion des termes au cours de la citation, il importe de souligner la présence d’un tiers : l’art qui devient alors un terme plus insistant dans l’œuvre, et marque même une inflexion sinon une étape dans l’œuvre de Meschonnic. Déjà en 1988 dans Modernité modernité. Avec certains points d’aboutissement comme Le rythme et la lumière avec Pierre Soulages (2000). Non que l’art représente une simplement extension de la littérature, sorte de prolongement de la théorie vers les arts, peinture, sculpture, musique, danse, etc. L’art est plutôt conçu comme champ problématique de la valeur en interaction avec l’éthique et le politique, et non pas posé en vertu des propriétés sensibles de chaque expression : le sonore, le plastique, le corporel, etc. On n’est pas davantage sorti du langage par la peinture ou la musique – mais c’est là une autre dispute que je laisse de côté. L’essentiel est de noter que si cela ne s’impose pas à première vue pour le langage (ce que corrigerait néanmoins le constat d’une pluralité des langues et, corrélativement, d’une pluralité des cultures), en revanche, la littérature et l’art mettent immédiatement à l’avant-scène la valeur pour en faire une question– la question qu’ont en charge d’inventer ou de réinventer chaque fois spécifiquement ce qu’on appelle les œuvres, ces objets dont l’appellation, le fonctionnement ou la reconnaissance même comme œuvres dépendent.
Ainsi s’éclairent finalement les lignes de Politique du rythme, politique du sujet : ne manque-t-il pas quelque chose « au politique sans l’éthique », mais ne manque-t-il pas quelque chose en retour « au politique et à l’éthique ensemble » sans la littérature et l’art ? Car ce que l’éthique détermine pour le politique, c’est précisément l’avènement de la valeur, là où se nouent individuel et collectif, identité et altérité. Et des formes politiques sans éthique, de nombreuses sociétés en font tragiquement l’expérience. Les médias les retracent en continu. Mais les démocraties n’en sont pas exceptées. À l’inverse, cette valeur considérée dans son pluriel interne peut-elle se penser sans la valeur envisagée comme singularité – celle de la littérature et de l’art. Comment du collectif peut-il se produire s’il a pour condition de l’individuel ? Comment le collectif peut-il advenir comme singulier, ou le singulier devenir du collectif ? Ce paradoxe est tout entier la question de l’art – et de la littérature. C’est pour cette raison que, dans les années qui suivront, Meschonnic sera de plus en plus enclin à définir le poème comme un acte éthique.