Ces papiers d'Amérique(s) sont aussi à leur manière les papiers d'un jour.

Un journal, peut-être ? Un carnet, plus sûrement. Des notes et des impressions. Des textes gouvernés par la circonstance. Improvisés quand il faut. Mal écrits souvent, à la hâte ou sur le vif.

D’une intention encore mal éclaircie. Ils (se) cherchent moins quelque patronage littéraire qu'à découvrir cette intention.

Des papiers, encore. Drôle de matière. Moins emblème que dissonance, lorsqu’on les mesure à leurs ponctuations numériques. Il arrive toutefois qu'ils s’accordent avec le sens qu'ils possèdent en langue anglaise. Ils (re)deviennent alors une catégorie du discours.

Ce sont généralement plutôt des brèves, des citations ou des gloses. Des bouts d'expérience, qui deviennent par accident métaphores. Des morceaux d'actualité. Et pour tout dire, les digressions y occupent le centre.

Les dates qui leur répondent, aléatoires ou affectives, ne tiennent elles-mêmes que de fendre un peu des événements de nature très diverse, intimes ou publics, quelconques - incertains.

Pour l'essentiel, tout y est vu d'ici.

mardi 17 mai 2022

POÉTIQUE DES SAVOIRS

     Il y a pour moi à faire une poétique des savoirs, qui pèse de manière critique à la fois sur les politiques de la recherche et l’essor des contre-savoirs, l’épistémè capitaliste du consulting EDI, la promotion émotionnelle des savoirs expérientiels – des zones qui travaillent ensemble.

VIROLOGIE INTELLECTUELLE

      Aussi de Gad Saad, professeur à l’Université Concordia, Les nouveaux virus de la pensée: Wokisme, cancel culture, racialisme... et autres idéologies qui tuent le bon sens (Éditions FYP, avril 2022). Échange à ce sujet avec YG : la propension à l’usage non moins idéologique des métaphores biologiques ou organicistes (« virus » exactement comme chez Bock-Côté, ou même Lindsay) – qui déshistoricise d’emblée le regard sur l’objet, et oriente polémiquement l’analyse.

CANCEL

   L’irritation profonde que je continue d’éprouver devant ce mot impropre, et idéologiquement chargé, venu de la gauche, instrumentalisé par les culture warriors de la droite et de l’alt-right (voir l’entretien avec Stéphane Baillargeon) ; plus concept en devenir – à condition de le sortir de la polémologie publique ; les essais qui apparaissent ici ou là : Laure Murat, Judith Lussier et plus récemment : Julie Assouly, La Cancel Culture. Quand les États-Unis révisent leur histoire (Presses Universitaires de Clermont, 2022). 

LE NOUVEAU COGNITARIAT

     Une enquête statistique, même primitive, sur l’internet montre que le terme de « langagier » (comme substantivation de l’adjectif qui s’oppose à « linguistique ») fait valoir une place particulière dans la société contemporaine de la connaissance. Ceux ou celles qui se dénomment de la sorte participent à une économie souvent dématérialisée, à travers les pratiques de traduction, de révision linguistique, d’aide à la lecture ou à la rédaction, autant de services proposés aux particuliers, aux entreprises, aux administrateurs publics. On est loin de la cléricature universitaire. Il s’agit plutôt ici d’un cognitariat très spécialisé (souvent des travailleurs autonomes ou à métiers polyvalents) qui est particulièrement présent dans l’espace numérique, en raison de l’expansion des outils technologiques (blogs, pages web, etc.).

LE CV DES LANGAGIERS

     Dans le champ linguistique, ces consultants prennent le nom de « langagiers » et plus souvent de « langagières », un item lexical que j’avais déjà repéré. À titre d’exemple symptomatique le Guide de communication inclusive du réseau UQ, j’ai établi l’inventaire des formations (aucune ne répond à la discipline requise, sciences du langage ou histoire de la langue) : en plus de la rédactrice principale, Julie Gagné (philosophie et relations internationales), Martin Blais (Téluq), titulaire de la Chaire de recherche sur la diversité sexuelle et la pluralité des genres, a été formé en psychologie, sexologie et sociologie ; Anne Beaulieu (Université du Québec à Montréal) est diplômée en anthropologie et administration des affaires ; Caroline Savard (Université du Québec à Trois-Rivières) vient de l’histoire et de la sociologie, elle est formée également en administration internationale, analyse et développement des organisations ; Charlène Deharbe (UQTR) : maîtrise et thèse de littérature française ; Karine Gagnon (Université du Québec à Chicoutimi) : communication publique et gestion des organisations ; Anne-Marie Ouellet (Université du Québec à Rimouski) : histoire ; Alissa Lauriault (École de technologie Supérieure) : études internationales et développement économique communautaire ; Caroline Leblanc (École nationale d’administration publique) : maîtrise en science ; et enfin Émilie Macot (UQAM) : anthropologie, administration publique et certificat professionnel en « diversité et inclusion » obtenu à Cornell. Appellation à contrôler, émanant d’une institution états-unienne.

CONSULTANT ET SAVANT

     En vérité, ce qui vient en substitution de la figure du savant (et qui à terme risque de la menacer, à mon avis), c’est la figure du consultant qui vend ses compétences et ses expériences sur des bases qui ne sont pas nécessairement celles d’un capital épistémique sanctionné institutionnellement par les diplômes et les formations. Or c’est cette figure du consultant qui tend à pénétrer le monde universitaire – cas d’hétéronomie comme il en allait des intrusions du discours journalistique dans l’espace académique. Cette figure du consultant est inséparable des mutations du capitalisme – d’un capitalisme cognitif et dématérialisé.

LE REGARD SANS EXPERTISE

     Cette attitude de contre-savoir est bien illustrée dans l’article mentionné plus bas par une écrivaine et professeure de littérature, Martine Delvaux, qui réagit positivement à cette polémique de 2020. Elle déclare d’abord qu’elle « rêve d’un monde où le genre ne sera plus important » et justifie ainsi la démarche : « Il est formidable que ce travail soit fait par des experts du domaine du droit, que la langue épicène soit cooptée par le juridique et qu’il y ait des vases communicants. » On se demande bien ce que signifie ici le fait que la langue épicène soit cooptée par le juridique. Car en l’occurrence l’expertise des juristes se solde par une non-expertise linguistique. S’il y a avantage évidemment à (faire) entendre des questions que le linguiste de profession ne se pose pas, cette attitude comporte néanmoins des risques, même dans l’optique de l’usager en écriture inclusive. Elle entretient notamment l’illusion qu’il est possible de se dispenser d’un point de vue informé et spécifique sur l’objet langue, réglé sur un corps de principes et de concepts en partage et en débat dans la discipline concernée.

LES CONTRE-SAVOIRS

     Cette autre histoire que j’avais laissée de côté : une polémique en 2020 à la Ville de Montréal, les autorités municipales ayant sollicité les avis de Michaël Lessard et Suzanne Zaccour, rédacteurs d’une Grammaire non sexiste de la langue française, deux juristes militants qui ne sont ni linguistes ni grammairiens ni terminologues. Voir Émilie Dubreuil, Que défend la Ville de Montréal ? Le langage épicène ou le langage militant ? (Radio-Canada, 31 mai 2020) Par-delà l’effet de linguistique fantastique, la controverse est surtout révélatrice d’une demande qui ne distingue plus entre discours social et discours savant – et passe outre les exigences des disciplines, de leurs protocoles et traditions, mais aussi de leurs méthodes, outils, concepts, etc. Un cas parmi d’autres du rapport que la société actuelle entretient avec le savoir et les savoirs. Une tendance aux contre-savoirs ou para-savoirs.

AGENCE ET INFLUENCE

    Dans le même esprit, un Raphaël Haddad peut ainsi présenter son guide d’écriture inclusive au nom de Mots-Clés, son « agence de communication d’influence », et du travail conduit pour « ses client·e·s dans le cadre d’accompagnements en stabilisation, déploiement et attribution de formulations originales dans le vocabulaire ordinaire ou professionnel, entretenant leur position d’autorité. » (Manuel d’écriture inclusive, 2016, p. 4) – même si on peut s’interroger sur le sens exact de cette ronflante phraséologie.

AUDIENCE DESIGN

   Ce que le terme à la mode – celui de l’inclusion – doit au modèle de la communication, du design, de la publicité : la preuve par l’importation et l’expansion de certaines théories mises en pratique, la sociolinguistique de l’« audience design » développée notamment par Allan Bell (« Language Style as Audience Design », Language in Society, vol. 13-2, Cambridge University Press, 1984, p. 145-204). L’auteur considère sous ce terme les variations expressives qui ont lieu au cœur des interactions linguistiques. Il suit pour ce faire un modèle de communication – relativement rationnel bien que les combinatoires entre les instances peuvent se révéler complexes – qui s’organise par cercles concentriques autour du couple classique speaker (locuteur) et addressee (destinataire), mais également d’instances (actives ou passives) telles que l’auditor ou auditeur (mais non addressee, lui-même potentiellement speaker), l’overhearer, participant involontaire à la conversation, et encore l’eavesdropper, personnage indiscret ou illicite. Du dialogue ordinaire à la communication de masse, il s’agit dans tous les cas de repérer les « style shifts » ou ajustements stylistiques du discours qui s’opèrent en fonction du rang social occupé par les différents acteurs de l’échange, mais également les marqueurs d’identité ou d’appartenance (ingroup vs outgroup). Dans cette perspective, l’écriture inclusive par exemple participe d’une attention accrue dans la langue aux signaux d’empathie, de proximité ou de familiarité que le locuteur destine au public visé. Le mode de l’entreprise en a compris les avantages.

vendredi 13 mai 2022

L'AFFAIRE DRAPEAU

      Enfin, l’affaire de Martin Drapeau, professeur de psychologie à McGill, sort dans les médias avec force détails. Histoire terrifiante. Texte riche, informé et articulé d’Émilie Dubreuil : Martin Drapeau, un professeur en liberté d’enseignement surveillée (Radio-Canada, 13.05.2022). Ça fait boum partout au Québec. On est loin de la bullshit – c’est le mot – des recteurs d’universités, qui tiennent pour dérisoires les sondages de la commission Cloutier et voudraient nous faire croire à des épiphénomènes : circulez, citoyen, il n’y a rien à voir ! Bien sûr. On aura rarement entendu dans la bouche d'officiels autant de paroles irresponsables. À écouter lentrevue de Martin Drapeau non moins édifiante sur 98.5fm.

mercredi 11 mai 2022

MÉMOS

   Je mets le lien archive vers la lettre (complément ou continuité des deux articles coécrits dans La Presse et University Affairs) que j’ai adressée nominativement aux députés et membres de la Commission des relations aux citoyens au milieu des mémoires et textes déposés pour l’examen du projet de loi 32 sur le site de l’Assemblée nationale du Québec.

PL32 - AUDIENCES PUBLIQUES - COMMISSION PARLEMENTAIRE

         Suivi intense des consultations publiques menées au Parlement de Québec par la Commission des relations aux citoyens autour du PL32. Critiques et demandes marquées d’amendements mais la ligne qui s’en dégage est le consensus autour d’une loi. C’est probablement la commission Cloutier elle-même qui propose les mesures de correction et de compléments les plus adéquats et équilibrés : http://www.assnat.qc.ca/fr/video-audio/archives-parlementaires/travaux-commissions/AudioVideo-95077.html.

LE CHAMP DE BATAILLE

     Conversation il y a quelques jours avec le journaliste Stéphane Baillargeon sur la censure des livres dans le contexte des nouvelles guerres culturelles aux États-unis et plus largement en Amérique du Nord, la politisation des identités : autodafés, maccarthysme, wokeness, l’effet miroir entre la gauche et la droite, etc. Voir son article dans Le Devoir : Le livre comme champ de bataille (11.05.2022).

vendredi 6 mai 2022

ENTRETIEN RADIO SUR LE PL32

     Entretien d’Arnaud Bernadet avec Paul Fontaine, dans l’émission Quartier Libre (magazine indépendant des étudiantes et étudiants de l’Université de Montréal). Segment audio du 06.05.2022 : curseur à la 41.50 min – « La liberté universitaire ». Ce devait être initialement une table-ronde avec l’un des 120 signataires de la lettre ouverte du 23 avril dans La Presse (M. Delvaux et C. Larochelle). Hélas, aucun invité possible de ce côté-là…

jeudi 5 mai 2022

RÉPLIQUES ET CONTREPOINTS

      Le débat se poursuit autour des prises de position. Réponse d’Yves Gingras dans Le Débat au recteur Daniel Jutras : Le pouvoir d’autocorrection des universités a des limites (04.05.2022). Autre lecture du PL32 par Isabelle Arseneau et Arnaud Bernadet dans University Affairs : Les universités québécoises devant la loi (05.05.2022).

samedi 30 avril 2022

COMMISSION PARLEMENTAIRE

    On verra ce que réserve la phase législative, particulièrement les consultations qui sont programmées avec la commission parlementaire (Commission des relations avec les citoyens) les 10 et 11 mai 2022. Discussions autour du texte de loi 32, qui seront intéressantes à suivre.

DIVERSION

  L’étrange danse du ventre de certains recteurs d’universités, qui visent sans convaincre à faire diversion auprès du grand public. Ceux-là ne cessent de répéter leur opposition au principe même d’une loi statuant sur la liberté académique, sans vraiment se donner la peine de commenter ou de contester techniquement dans sa lettre le projet de loi 32. Exemplairement : Daniel Jutras, À quoi servent les universités ? (Le Devoir30.04.2022). Au reste, la position énoncée a été sensiblement la même. Le 10 février 2021, alors que les administrateurs, jusque-là silencieux, sont sommés de prendre position en faveur de la liberté académique dans l’espace médiatique : « On n’est pas au milieu d’une crise existentielle ». Et cette prophétie, l’auteur la répétera en août 2021 devant la commission Cloutier et quelques jours après que cette commission aura livré son rapport en décembre de la même année, sur la base de sondages. À n’en pas douter, il s’agit là d’une contribution majeure au débat national. Dans cette énième version, la stratégie d’opposition à la loi est cette fois plus contournée, moins frontale. On s’étonne juste de cette singulière vertu dont sont tout à coup dotées les universités, celle de « l’autocorrection ». Par quel miracle institutionnel quand on songe que les incidents ne cessent de se multiplier depuis 2011 au Canada, sans parler, plus nombreux encore, des États-Unis ? Désormais, il n'y a plus de crise ; on parle plutôt de « menaces passagères ». Et Jutras semble habité de cet extraordinaire potentiel divinatoire qu’il peut prévoir à l’avance que ces menaces ne dureront pas. Évidemment, celles-ci ne sont ni nommées ni décrites. On se demande bien par exemple si les pressions qu’exercent le monde de l’entreprise et les diktats de l’économisme sont bien des menaces passagères. Quant à l’imaginaire de l’arbre, il dissimule le présentisme du propos. Voilà un recteur qui semble oublier que la question de la loi, précisant les rapports des universités et de l’État, est sur la table depuis la Révolution tranquille et le rapport Parent de 1964, qu’elle est inséparable en conséquence de l’émergence du Québec moderne. Amnésie ?

mardi 26 avril 2022

RÉPLIQUE

   Nouvelle sortie dans La Presse (26.04.2022), Isabelle Arseneau et Arnaud Bernadet : Loi 32 : est-ce la fin de la liberté universitaire ? Réplique à une lecture de Martine Delvaux (UQAM) et Catherine Larochelle (Université de Montréal), et à leurs 120 signataires. Critique d’une interprétation résolument répressive et catastrophiste du texte du projet de loi, qui n’a aucun fondement. On songe ici à Mallarmé : « Je rétorquerai devant l’agression que des contemporains ne savent pas lire. » Oui, un peu de rigueur.

mardi 19 avril 2022

IL NE SE PASSE RIEN

    Cet air, des recteurs à certaines franges militantes, on nous le chante depuis des mois, c’est celui de la « panique morale » (sans preuve), ou du mythe de l’exception. Pas une semaine pourtant sans que la chronique universitaire ne soit alimentée auprès du grand public. Ici, retour sur le collectif des collègues d’Ottawa et Libertés malmenées ; là de graves incidents, pressions et saccages, à l’intérieur des unités étudiantes elles-mêmes de l’UQAM.

ÇA

       Échange, sans locuteurs précis, à soi-même, au lecteur, dans le « r0man », Sur la route avec Basho (Boréal, 2022) de Dany Laferrière, dans la manière graphique des derniers textes (Autoportrait de Paris avec chatL’exil vaut le voyage, etc.) : « Le jazz c’est ça. – Quoi ça ? – Ça. – Ça quoi ? – Tu peux me poser la même question jusqu’à la fin du jour… »

mercredi 6 avril 2022

ENJEUX

    Discours de la ministre Danielle McCann qui résume assez bien les enjeux autour de la loi : http://www.assnat.qc.ca/fr/video-audio/archives-parlementaires/activites-presse/AudioVideo-94539.html. Ce sont pour la plupart les éléments clefs du rapport Cloutier.

Réactions recueillies : https://www.ledevoir.com/societe/education/696291/quebec-depose-un-projet-de-loi-sur-la-liberte-universitaire.

L'AUTRE CHANTIER

     Dépôt sans vague et efficace au parlement, ovation aux membres de la Commission Cloutier – le texte de projet de loi en archive : Loi sur la liberté académique en milieu universitaire. Cet autre chantier à suivre donc.

mardi 5 avril 2022

LUCRE

      L’autre front est l’essor de l’industrie EDI. L’antiracisme qui se veut « critique » (voir le tic lexical de Critical Theory) se révèle résolument compatible avec le capitalisme. Comme il y a un capitalisme environnemental, qui voudrait se poser en alternative à l’épuisement des ressources naturelles, il existe un capitalisme diversitaire, dont les entreprises ont su prendre rapidement le tournant. À mettre en rapport avec le discours militant sur l’extractivisme épistémologique par ailleurs (divest – decolonize), cette exploitation des savoirs ancestraux des populations autochtones et « racisées » par les dominants, etc. Au début du millénaire, l’industrie EDI s’élevait aux USA à 8 milliards de dollars, elle est devenue exponentielle depuis. Voir Geneviève Tellier : « Comment l’industrie de l’EDI a contribué à créer une gouvernance universitaire woke » (Libertés malmenées, p. 260-283). Voir aussi Pamela Newkirk, Diversity, Inc. The Fight for Racial Equality in the Workplace, NY, Bold Type Books, 2020.

ÉTAGES

       Le dossier UL n’a cessé de grossir en réactions politiques et médiatiques. Par exemple : Ça va trop loin ou pas (Isabelle Hachey, 01.04.2022). Échange par ailleurs sur les différents étages du problème ÉDI. Il est aussi malaisé de l’expliquer au grand public que de le comprendre soi-même. La question est mal comprise, parce qu’elle est saisie sous l’angle de la discrimination positive (et les éternels arguments pro et contra). Le niveau politique, et le passage de l’interventionnisme correcteur à l’ingérence (du fédéral dans les compétences des provinces en éducation) ; le plan d’action Duncan et ses enjeux économiques et financiers pour les établissements qui n’en suivraient pas les échéanciers et directives. Le niveau historique : les plaintes déposées au vu des résultats du programme CRC et la nécessité incontestable d’améliorer la diversité des candidatures. Un repère par exemple : l’article de Chris Hannay dans The Globe and Mail, « Canadian Universities Fail to Meet Diversity Hiring Targets » (08.05.2016). Le niveau épistémologique et l’idéologie gouvernant la politique de la recherche : voir mon texte avec François Charbonneau : « Deux poids deux mesures ». Le niveau des sources : l’appui biaisé aux déclarations des organismes, l’exemple caricatural étant celui de The Equity Myth

DEVANT LA LOI

      Le chantier avance : dépôt d’un projet de loi sur la liberté académique, prévu ce mercredi 6 avril 2022, à l’Assemblée nationale à Québec : avis aux médias de la Ministre de l’Enseignement Supérieur et annonce de La Presse (05.04.2022). Est-ce un cap ? En attendant le contenu du texte, et ce que les gouvernants feront vraiment des recommandations contenues dans le rapport de la commission Cloutier. C’est l’autre volet, politique, et nécessairement plus complexe.

mercredi 30 mars 2022

UL

       À croire que les événements s’enchaînent dans les universités de semaine en semaine. On n’a même plus le temps de bâiller. Le tir est parti de la droite, suite à la sortie de l’humoriste Guy Nantel, mais il a ricoché sur l’ensemble du spectre politique – les effets du programme fédéral des Chaires de Recherche du Canada : Des hommes blancs exclus d’appels de candidatures à l’UL. En vérité, non seulement ce n’est pas la première annonce de l’Université Laval, mais c’est le nouveau régime généralisé à l’ensemble des campus, Québec inclusivement : les candidatures de femmes, d’Autochtones, de personnes en situation de handicap et de celles appartenant aux minorités visibles sont retenues, mais en mettant à l’écart les hommes blancs… Condamnation presque unanime de la classe politique québécoise : ici et . Réveil plutôt tardif des dirigeants alors que les dossiers EDI sont devenus préoccupants depuis 2017. La suite qu’on n'a pas envie de voir, spécialement le cadre idéologique. La mise en pratique du discours comme The Equity Myth. Voir mon article : « De la sociologie militante à la bureaucratie d’État » (BHL, automne 2022).

mardi 29 mars 2022

L'AFFAIRE CARLEY

    Du même niveau que les saillies polémiques d’Amir Attaran lan passé : « fascisme » et « dénazification de l’Ukraine » selon Michael J. Carley ; en face, liberté académique, fake news et révisionnisme historique : Malaise à l’UdeM, un professeur pro-Poutine défend l’invasion russe (Romain Schué, Radio-Canada : 23 mars 2022). Sans parler du camp des émotifs et des vertueux qui crient haro sur le professeur et ses positions, en appelant aussitôt aux sanctions (La Presse : 27.03.2022). Condensé typique, et surtout imbrication complexe entre liberté académique et liberté d’expression. Voir la lecture de droite également, qui joue nationalisme contre nationalisme (Le Journal de Montréal : 26.03.2022).

lundi 28 mars 2022

MENTION/USAGE

     Note de Butler dans Le pouvoir des mots / Excitable Speech : « Gottlob Frege a soutenu qu’il existe une distinction entre utiliser un terme et le mentionner, suggérant par là qu’il était possible de se référer à un terme, c’est-à-dire de le mentionner, sans pour autant l’utiliser à proprement parler. Cette distinction ne peut cependant être maintenue pour les discours de haine, dont la mention est toujours en même temps une forme d’usage. » (Éditions Amsterdam, 2017, p. 72-73). Ce faisant, l’auteure touche un point capital – mais sans pour autant démontrer l’objection qu’elle énonce (le sentiment plutôt à la lecture qu’elle cherche à rapidement discréditer une distinction, longuement débattue dans la tradition logique, qui semble contraire à ses thèses).

lundi 21 mars 2022

TROIS SLOGANS

      

          
         

   Plus de dix jours d’occupation dans le hall du pavillon des Arts de McGill, puis : plus rien, suite à une éclosion de covid ! Le mouvement activiste Divest, à la base d’abord environnementaliste – la justice climatique (ce concept oxymorique) – avait installé ses tentes dans l’ancienne résidence du fondateur. Le même phénomène, quelques jours plus tard, à l'Université de Montréal. Un matin, partout sur le campus, le long des murs, sur les fenêtres, les piliers, les messages anarchistes et les invectives anti-autoritaires (All Cops are Bastards !) comblaient ce vide soudain. Rappel de la statue du fondateur, peinturée au rouge le plus vif en juillet 2021, un geste légitimé par la rectrice Suzanne Fortier comme manière de s’exprimer des activistes eu égard au passé esclavagiste de James McGill. On piaffe surtout d’impatience à la prochaine sortie rhétorique de l’administration. Car celle-ci est restée bien muette. Ces pratiques s’inscrivent bien entendu dans l’histoire du vandalisme et en contrepoint du déboulonnage de statues auquel on a assisté en Europe, en Amérique du Nord, dans nombre d’anciennes colonies. Ce qui retient l’attention du promeneur c’est l’art formulaire des revendications, croisant les attaques décoloniales contre l’institution et des allusions répétées au mouvement social de 2011 : « Occupy everything. Occupy McGill ». La part d’utopie – au sens propre : occupy everything. En noir, en rouge, trois slogans sur les anciennes pierres grises pour finir : decolonize, divest, democratize. Rien ne sera venu de luniversité elle-même qui, en moins de 48 heures, aura rapidement effacé les traces du terrible crime. Les cancelleurs cancellés en quelque sorte...

vendredi 4 mars 2022

UN CONCEPT EN DÉBAT

   Liberté universitaire encore : là où les visions s’affrontent, et sur des terrains qui sont chaque fois spécifiques, double entretien, Yves Gingras, Voice of the Expert (19’ – 25.02.2022) ; Éric Fassin, à l’invitation de Mame Fatou-Niang, University of Buffalo, Department of Romance Languages and Literatures (14.02.2022).

https://www.youtube.com/watch?v=gqFkzQv97-0

https://ub.hosted.panopto.com/Panopto/Pages/Viewer.aspx?id=ad4b47eb-d04b-484a-8b4d-ae3d013d4886

LIBERTÉS MALMENÉES - OTTAWA

     

   
  Libertés malmenées. Chronique d’une année trouble à l’Université d’Ottawa, Montréal, Léméac, 2022, 402 p. Le collectif attendu, sous la supervision d’Anne Gilbert, Maxime Prévost, Geneviève Tellier, préface d’Yves Gingras, « La mission oubliée de l’université », et un long entretien avec Verushka Lieutenant-Duval, avec les contributions, entre témoignages et analyses, de Pierre Anctil, Nathalie Bélanger, Geneviève Boucher, Marc Brosseau, François Charbonneau, Nelson Charest, E.-Martin Meunier, Isaac Nahon-Sefaty, Sylvie Paquerot, Christian Vandendorpe. Un fétu de paille, par lequel enfin respirer, à chaque page, dans l’océan des sottises et des dogmatismes ambiants.

DÉGÂTS

  Dans la performance #MeToo et l’émergence de soi – comme singularité numérique et subjectivité féminine, etc. – s’entendent également les dégâts occasionnés par les théories de Butler et son approche en particulier (Austin – Derrida) sur le langage. Chantier à considérer : Excitable Speech – les questions de liberté d’expression, d’offenses, de minorités y sont programmées (notoirement dans leurs nombreuses confusions).

VISIBILITÉ

       Démontage systématique de Sabine Prokhoris : Le Mirage #MeToo (Le Cherche Midi, 2021). Intéressante remarque d’abord sur la pusillanimité des éditeurs à accepter le manuscrit et c’est tout sauf surprenant dans l’ambiance délétère actuelle. Ils se pissent tous dessus, et se défroquent au moindre geste d’indignation ou d’accusation. Les courageux se comptent de plus en plus sur les doigts de la main. Ensuite, l’ironie parfois hargneuse qui, éthiquement, constitue plus un urticant – et tend le texte vers le polémique, ce dont il n’a pas besoin. La démonstration que ce mouvement détourne les causes féministes est on ne peut plus convaincante. Ce qui a toujours été ma réserve contre le courant pseudo-progressiste de certaines social justice warriors auto-proclamées, en plus des lynchages à gogo sur les réseaux sociaux (sachant que le mouvement nest pas non plus homogène et toutes les militantes sur le même plan, il va sans dire). Ce qui retient l’attention en dernier lieu, ce sont évidemment les traits paradigmatiques qu’a instaurés un tel mouvement : la remise en cause de l’État de droit ; l’essor des tribunaux populaires ; la collection des expériences – MeToo – somme d’individus – qui n’est pas nécessairement le gage d’une véritable entité politique – et c’est l’un des problèmes majeurs de la call-out culture comme de la cancel culture ; surtout : « Le statut “invisibilisé” de “victime-de-prédateurs”, à rendre visible. Il s’agit alors, en disant “moi aussi”, d’une performance – c’est éclatant dans le cas d’Adèle Haenel – censée retourner le stigmate, devenu par ce geste raison sociale et “fierté” sinon identité. » (p. 106). Où s’entend l’amalgame aux conséquences politiques majeures, également perceptibles dans l’écriture inclusive (voir le rôle du point médian et des décompositions méta dans l’ordre morphologique : tou.te.s, etc.), entre la visibilité et la représentation du demos. Et puis les bobos de l’élite (le monde du cinéma), tous ces malheureux « dominés » de l’âge néolibéral, qui en ont le moins à souffrir, l’indulgence me manque. Autant deffets qui invisibilisent de très réelles violences par ailleurs.

IGNORANCE

    Une variante en est cet échange extraordinaire sur France-Inter (19.11.2021) avec Julie Neveux, linguiste militante à propos du pronom « iel », récemment entré dans le Petit Robert en ligne : « Bien sûr qu’on ne l’entend pas, ne l’a jamais entendu, et d’ailleurs le plus grand nombre n’a pas encore rencontré de personnes non-binaires, il faudrait peut-être organiser [petit rire] des rencontres. » Comme si l’ignorance du pronom induisait par nécessité l’ignorance des personnes non-binaires. Derrière la condescendance, « organiser des rencontres », ce qui s’entend c’est l’ethos conservateur de l’élite : éclairer le peuple – qui déguise à peine le mépris de classe. L’observation qui précède de peu cette remarque, et rapproche dans l’ordre non-genré « iel » de « je », « tu », « nous », « vous » met en oubli la réalité de l’accord morphosyntaxique (« Les deux filles se sont rencontrées quand elles avaient huit ans »). Surtout puisqu’il est question d’être désigné et d’identité à reconnaître, et au-delà de titre civil, ce fait précisément que « iel » au même titre que « il » ou « elle » relève de la non-personne et sort du cadre de l’interlocution, celui de je/tu ou les extensions nous/vous. Cela a trait au délocuté (binaire ou non-binaire). Une pensée linguistique de l’individuation résolument absente du propos…

DU STYLE

     Au rang des lieux communs, cette déclaration du Guide de la communication inclusive de l’UQAM : « C’est une communication qui a du style. Inclusivité et style peuvent faire bon ménage. Il suffit de trouver le bon équilibre entre les différents procédés de rédaction. Les textes y gagnent en qualité et en justesse de représentation. » (p. 44) L’optique est prioritairement celle des techniques d’expression. Mais la notion de « style » ne concerne pas uniquement les procédés expressifs de la langue et leur potentiel de communication. Ce qui a du style, c’est en plus d’être représentatif, d’être distingué : ce qui est inclusif est moins ce qui totalise et rassemble que ce qui différencie. Autrement dit, le scripteur qui s’énoncerait par cette nouvelle orthographie gagnerait une plus-value sociale et culturelle. C’est sous l’angle de cette distinction que doit se comprendre une déclaration telle que : « En embrassant la diversité et en la rendant visible, elle peut contribuer  à la fidélisation et au sentiment d’appartenance parce que davantage de personnes se sentent interpellées. C’est une communication rassembleuse qui peut stimuler la prise de parole et donner une voix plus forte à différents groupes. » (p. 45). Le sentiment d’appartenance : on ne saurait mieux avouer l’esprit de corps et le sens de la classe – celle qui a les instruments du savoir, de la langue, de la transmission, etc. À mes yeux, l’écriture inclusive, en plus des défis cognitifs posés par la reconnaissance élémentaire de certains morphèmes et par la didactique et l’apprentissage de ces formes – est sans doute ce qui révèle le plus clairement la dimension résolument élitaire de l’éveillisme et du mouvement de justice sociale. Le style de gauche, de cette (pseudo-)gauche qui se pique de célèbrer avec un lyrisme appuyé la diversité qu’elle fantasme d’abord pour elle-même.

jeudi 24 février 2022

SUBSTANCES

      Au fond, et pour y revenir une dernière fois, le couple masculin / féminin est l’objet d’une lecture comme substances – au lieu de prendre chacun des termes comme formes (et paire formelle). Exactement le genre de confusion que dénonçait Saussure il y a un siècle, et à sa suite les sciences du langage. 

LA CRITIQUE ESSENTIALISTE

     De ces paralogismes découlent immédiatement la critique essentialiste : la langue sexiste ou machiste. L’argument est aussi friable que des déclarations telles que « l’anglais, langue impérialiste » ou « le français, langue de la liberté » (l’argument des révolutionnaires français), ce qui entraîne inévitablement, au vu de l’histoire, qu’elle nen a pas moins été « la langue de la colonisation ». Mais dans un cas comme dans un autre, il s’agit d’une position spécieuse et même absurde, qui consiste à confondre la langue et ce qui n’est pas la langue, là où elle se trouve en effet impliquée. Une politique de la langue peut-être colonialiste, visant l’assimilant d’un peuple, d’une culture, mais la langue n’en est pas davantage cette politique de la langue.

BINAIRE

    « On peut difficilement être contre l’inclusion. Quand on y pense, la phrase voulant que le masculin l’emporte sur le féminin est quand même lourde de sens », souligne de son côté Vincent Larivière, professeur à l’Université de Montréal et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les transformations de la communication savante. » Je ne reviens pas sur l’énormité de la déclaration – le pléonasme qui la fonde : l’impossibilité d’être contre l’inclusion… Je reste consterné par ce discours qui se décline autour de l’accord, le masculin l’emporte sur le féminin, la règle de proximité. L’incompréhension de ce qu’est le genre comme catégorie morphosyntaxique au même titre que le nombre, le mode, le temps, l’aspect, la voix. Le masculin et le féminin : les représentations sexuées et anthropomorphisées ont été aussi projetés sur les rimes (voir Ronsard et bien d’autres sur la mollesse et le manque de virilité des « e »). Mais depuis quand une représentation (historique et culturelle) peut être tenue pour la réalité du fonctionnement empirique de la langue ? En vertu du modèle praguois, et des approches binaires en phonologie, le masculin et le féminin répondent à la relation du non-marqué / marqué. Il s’agit d’un couple fonctionnel, qui vaut pour n’importe quel signe – nominal, adjectival – jusqu’à la flexion des participes, et ne s’arrête pas aux noms de personnes. Consternants paralogismes.

LA LANGUE POUR LETTRÉS

     Surtout ce sont les pronostics qui sont les plus sidérants : « La professeure Lori Saint-Martin, du Département d’études littéraires de l’UQAM, estime toutefois que le mouvement vers une écriture “plus juste et plus inclusive” semble irréversible. “La langue est vivante. Elle évolue de toutes sortes de façons. Certaines sont heureuses, certaines ne le sont peut-être pas, mais on ne l’empêchera pas de changer, c’est sûr”, dit la professeure et écrivaine, qui s’intéresse au phénomène de l’écriture inclusive. » Aucun locuteur n’a évidemment le pouvoir de formuler ce genre de prophétie, qui relève plus de la conviction que de l’observation. Le propos est motivé par le fait que les étudiants de master et de doctorat de la professeure y recourent de plus en plus. Comme si ce groupe de scripteurs à lui seul était représentatif de l’ensemble de la communauté linguistique qui, à terme, sanctionne les usages. Mais le périmètre de la réflexion est symptomatique de cette justice linguistique : elle est aux mains d’une élite, qui a le contrôle d’un certain capital linguistique et graphique, qui a le contrôle sur sa reproduction et sa transmission. La promotion de la langue écrite (et le fait que l’inclusion soit faiblement théorisée du côté de la langue orale  en plus des propriétés sémiologiques respectives de chaque code oral/écrit et de la non-isomorphie qui les relie) n’est évidemment pas étranger aux enjeux débattus. L’écriture inclusive est l’expression d’une langue pour lettrés. Ceux qui nous rebattent les oreilles sur le pouvoir et la domination ne lexercent jamais mieux quen mettant en pratique voire en imposant de telles formes. En plus de mettre au jour les limites de l’observation linguistique elle-même, le propos trahit donc la sociologie même du regard porté au nom de la langue et de la communication inclusive.

FANTASMES

    Texte encore dans Le Devoir (23.02.2022) sur l’écriture inclusive adoptée par une revue de sociologie. Je suis frappé de voir combien les avis n’émanent jamais ou trop rarement de linguistes professionnels, alors que les positions énoncées vont à rebours du savoir minimal en ce domaine. Cette linguistique spontanée est l’une des utopies de notre temps : elle en dit beaucoup sur les fantasmes qui occupent nos sociétés et nos cultures, plus que sur la langue elle-même. 

lundi 21 février 2022

BRASIER FÉMINISTE

    Aussi : la destruction de nombreux ouvrages en 1998 à Hollins College (Virginie du Sud), à l’appel d’un « Collectif de femmes » : livres, périodiques, revues, des volumes de Schopenhauer, des pages de la Bible, des photos du Pape, tout ce qui portait atteinte de manière dégradante à la condition de la femme, jeté dans le feu (ibid., p. 380).

BIBLIOCASTES ET AUTRES ENRAGÉS

      Dans sa monumentale Histoire universelle de la destruction des livres (Fayard, 2008), dont les premiers signes sont aussi anciens que l’apparition de l’écriture elle-même, Fernando Baez note l’emploi de « bibliocauste » (p. 299). Il est contemporain des autodafés nazis, et en marque la condamnation. Le mot fait son entrée dans le Times du 22 mai 1933, suite aux premières actions spectaculaires du ministère Goebbels.

samedi 19 février 2022

LE CHARNIER DU TEMPS

    Dans le grand charnier du temps, celui où l’on entasse les cadavres, un cinéaste, un acteur silencieux et intime, tel critique, un poète, et non des moindres – Michel Deguy – disparaissent surtout ces noms qui ont dessiné un paysage intellectuel, qui l’ont modelé pendant plusieurs décennies, qu’on les admire ou les déteste, qu’on en soit proche ou lointain. Des repères ou des phares. Le sentiment mélancolique du désert, en retour, celui de devoir lutter, dans un corps-au-corps quotidien et épuisant, avec les impostures stériles ou clownesques du contemporain.

TOURS DE PASSE-PASSE

    Dans le même registre, si je regarde vers le débat français de 2017, ce morceau d’anthologie d’un article de Raphaël Haddad (directeur d’une agence de communication et auteur d’un manuel d’écriture inclusive), évoquant le sexisme et les inégalités inhérentes à la langue : « Les sciences humaines nous offrent sans doute une réponse probante: “Le discours n’est pas simplement ce qui traduit les luttes ou les systèmes de domination, mais ce pour quoi, ce par quoi on lutte, le pouvoir dont on cherche à s’emparer”, déclarait Michel Foucault lors de son entrée au Collège de France. Or, la langue française reste fondamentalement phallocentrique. » Et l’auteur d’enchaîner les preuves : « “des acteurs du développement durable ». Prévalence du masculin sur le féminin dans les accords en genre: “des femmes et des hommes sont allés”. Hésitations à mobiliser les formes féminines de certains noms de métiers ou de titres : rares sont celles et ceux qui emploient le terme “écrivaine”, et ne parlons pas de celui d’“entraineuse”! » (Ce que l’écriture inclusive peut apporter à l’égalité hommes-femmesHuffpost, 18.01.2017). Sans surprise : la référence à Foucault comme critique du pouvoir, mais lequel ? Car il faudrait démontrer que la langue exerce à l’état de système ce sexisme sur l’ensemble des locuteurs et spécialement des locutrices, poser que l’arbitraire du signe est masculin. Mais la véritable astuce rhétorique n’est pas là : elle est dans le passage, opéré en guise d’autorité par la citation, de discours à langue française. Au centre de sa théorie des rapports pouvoir-savoir la notion de discours chez Michel Foucault n’a jamais appelé une définition… linguistique. On parle d'autre chose ici.