Ces papiers d'Amérique(s) sont aussi à leur manière les papiers d'un jour.

Un journal, peut-être ? Un carnet, plus sûrement. Des notes et des impressions. Des textes gouvernés par la circonstance. Improvisés quand il faut. Mal écrits souvent, à la hâte ou sur le vif.

D’une intention encore mal éclaircie. Ils (se) cherchent moins quelque patronage littéraire qu'à découvrir cette intention.

Des papiers, encore. Drôle de matière. Moins emblème que dissonance, lorsqu’on les mesure à leurs ponctuations numériques. Il arrive toutefois qu'ils s’accordent avec le sens qu'ils possèdent en langue anglaise. Ils (re)deviennent alors une catégorie du discours.

Ce sont généralement plutôt des brèves, des citations ou des gloses. Des bouts d'expérience, qui deviennent par accident métaphores. Des morceaux d'actualité. Et pour tout dire, les digressions y occupent le centre.

Les dates qui leur répondent, aléatoires ou affectives, ne tiennent elles-mêmes que de fendre un peu des événements de nature très diverse, intimes ou publics, quelconques - incertains.

Pour l'essentiel, tout y est vu d'ici.

lundi 11 janvier 2021

NEW DISCOURSES

    https://newdiscourses.com donc, le site fondé par le mathématicien James Lindsay. Ce qui m’arrête en premier lieu, c’est évidemment le rapport à la discursivité d’un versant épistémologique, institutionnel, social et politique considérable de la vie nord-américaine – et en premier lieu de la vie des idées. Ce qui m’intrigue en second lieu c’est le travail d’équipe, de scholars allant des sciences, du droit, de l’économie, de la philosophie jusqu’au cas du documentariste Mike Nayna qui avait couvert les événements d’Evergreen College autour de Bret Weinstein. Le dernier élément est le présupposé se rattachant à la tradition « liberal » de l’éducation et de l’université, selon un spectre allant de la gauche à la droite. Certains articles ont pu me mettre mal à l’aise par leurs réflexes nationalistes ou civilisationnistes. Mais l’intérêt réside dans l’ampleur de la dynamique contre-critique et analytique, l’activité non seulement d’élucidation mais surtout de démystification de la rhétorique et de l’idéologie de l’ultra-gauche autoritaire, classée en conscience « woke ». Ce que Lindsay appelle de son côté « Critical Social Justice Theory » ou sur un mode plus satirique « Grievance Studies » (subsumant par ce biais les travaux des Queer, Ethnic, Women, Black Studies, etc. et leur discours contre l’aliénation et l’injustice). En vérité, bien qu’elle soit sujet à débat, cette association entre « grievance » et critique met aussi le doigt sur une version très particulière des Cultural Studies et de leurs mutations et usages du côté des radicalités activistes, une démarche identifiée par les sociologues Campbell et Manning, la logique moraliste et victimaire. Il y a clairement convergence à ce niveau. En soi ce procès n’est pas nouveau ; mais la singularité de l’idéologie en cause (dont Lindsay affirme qu’elle ne se développe plus vraiment, elle s’institutionnalise plutôt rapidement – dans la sphère académique pour l’essentiel) est bien saisie. À dire vrai, je m’attendais à une lecture ouvertement réactionnaire. Or c’est une perception plutôt modérée qui ressort des textes de Lindsay comme de l’entretien d’une heure avec le journaliste Jan Jelielek (American Thought Leaders). Il s’agit certes d’une critique « libérale » de l’idéologie woke, sans connivence ni sympathie aucune, qui en pointe par conséquent de nombreuses failles et apories. Ce travail de décapage mis à part, il y a deux points de résistance à mes yeux. 1. Dans la généalogie de la CSJT qu’il dresse, Lindsay envisage trois jalons historiques et intellectuels : l’école de Francfort des années 30, l’héritage postmoderniste attaché à la French Theory (Foucault, Derrida, Lyotard), et Herbert Marcuse avec la « nouvelle gauche », auxquels il donne peut-être le rôle le plus prépondérant, notamment dans la critique des mécanismes d’oppression et l’économie de la violence. Sa lecture – très américaine – du socle européen n’est pas pour étonner, elle est toutefois gênante ; pas uniquement par la méconnaissance du corpus français, interprété d’ailleurs à travers l’optique derridéenne-déconstructionniste, mais également les travaux d’Adorno, Horkheimer, Benjamin dont les enjeux sont mal reconstitués. 2. Le paradigme science vs théorie, et Lindsay est mathématicien. Il s’attaque à un corps doctrinal qui s’est enraciné d’abord du côté des humanités, dont les traditions disciplinaires sont différentes sinon irréductibles. Il reste que les manques méthodologiques sont bien perçus, la substitution de la théorie par l’idéologie, enfin l’argument popperien de la falsifiabilité comme l’approche « evidence-based » ou « fact-based » opposent l’importance de la preuve et de la démonstration. Mais cette contre-argumentation n’exclut pas elle-même des présupposés positivistes. Quoi qu’il en soit, c’est peut-être le bilan politique qui se démarque le plus : c’est que si la droite identifie mieux les enjeux de l’idéologie woke d’après Lindsay, et on voit aisément pourquoi, cette dernière s’aliène aussi les gauches, marxiste, libertaire, sociale-libérale, etc. Ce qui est plutôt une bonne nouvelle. Au reste, James Lindsay en fait pour terminer une affaire de récit épistémologique, la critique de la Critical Social Justice Theory devant elle-même conduire à un autre « narrative ». New dans New Discourses, cest aussi un changement de paradigme, pas simplement un appel – mais une alternative à construire.

MÉTISSAGE

      Ce matin, je ne sais pourquoi, je songeai tout à coup à Django Reinhardt et au Jazz Manouche, à ce qu’une telle appellation – définitivement hybride au vu de l’histoire et du croisement des cultures – laisse entendre, et il y en aurait plein d’autres : un métissage, c’est-à-dire l’ordre ordinaire des créations artistiques, une catégorie éthique et politique passée sous silence dans ce débat où s’affrontent avec une violence disproportionnée les essentialismes.

DISRUPT

    Après English et Globish, voici le dictionnaire du Wokish, la langue de bois de la nouvelle « moraline » para-progressiste pour reprendre le terme de Nietzsche. J’évoquais récemment la sémantique de « disrupt » qui coexiste assez fréquemment avec « dismantle ». Je citerai volontiers presque in extenso le commentaire de James Lindsay sur son site NewDiscourses, découverte réellement intéressante, sur laquelle je reviendrai ultérieurement : « What it means by “disrupting” is disrupting the system of power, dominance, and oppression that it believes characterize our current system (broadly, the liberal order and Enlightenment rationalism—see also, science, truth, meritocraty, individualism, and objectivity). The underlying and cornerstone presupposition of Critical Theory is that the existing system is wholly corrupted by (largely hidden) systemic forces of oppression like racism, sexism, misogyny, white supremacy, heteronomativity, transphobia, fascism, and so on, and that their operation has to be identified and disrupted in order to free oppressed people (thus all people) from them (see also, liberation and revolution). » Plus loin : « Disruption is a proximate but not final goal for Critical Theories. It is what one is expected to do to interrupt that which creates, maintains, or legitimates systems of oppression in the moment (again, as Critical Theorists see things). For example, if someone using their freedom of speech and peaceable assembly to say things that Critical Theorists assess uphold systems of power, disruption would involve taking steps to silence, deplatform, call out, or cancel that speech, assembly, and/or speakers. » (https://newdiscourses.com/tftw-disrupt). Idem pour les textes et spécifiquement les textes littéraires.

 

EN MOTS SIMPLES

     Entretien avec le sociologue et politologue Joseph Facal (HEC, Montréal). En mots simples, la pédagogie du problème en 20 minutes : une voix lucide. On se sent moins seul. https://lesfrancstireurs.telequebec.tv/episodes/57361

dimanche 10 janvier 2021

L’UTOPIE DU NETTOYAGE CULTUREL : #DISRUPTTEXTS

    Le dernier cri de la « pensée » : https://disrupttexts.org et probablement une autre des pièces manquantes de ce puzzle. En soi, et si l’on regarde les énoncés de mission, la promotion de la diversité des corpus, spécialement des minorités, en regard du canon occidental – un lieu commun (au sens rhétorique) des Cultural Studies comme des Culture Wars depuis les années 80 : « Literature study in U.S. classrooms has largely focused on the experiences of White (and male) dominated society, as perpetuated through a traditional, Euro-centric canon. Ask: What voices—authors or characters—are marginalized or missing in our study? How are these perspectives authentic to the lived experiences of communities of color? » On peut discuter la sous-représentation dans les sphères éducatives et académiques que les quatre auteures (Tricia Ebarvia, Lorena Germán, Kimberly K. Parker, Julia E. Torres) mettent légitimement en cause. Nihil novi. On connaît depuis 40 ans cette chanson. Et l’angle insistant « literacy » et non « literature » ne doit pas non plus tromper sur les objectifs. Mais c’est évidemment les mutations de l’optique qui font problème. Au demeurant, la sémiotique même du titre avec le hashtag en est un premier indicateur, qui en rattache les activités à la dynamique des réseaux sociaux comme à leurs pratiques des contre-discours ou para-discours (sans même évoquer bien entendu dans sa riche polysémie : « disrupt »). Car bien que les fondatrices de #DisruptTexts  s’en défendent, « We do not believe in censorship and have never supported banning books. This claim is outright false. It is a mischaracterization of our work made to more easily attack us, serve an agenda, and discredit the need for antiracist education. », le mouvement dont il y aurait à apprécier exactement la visibilité et l’ampleur s’est déjà distingué précisément par des exclusions du corpus classique – et toutes les accusations dont se rendent coupables nombre de ses textes parmi les plus représentatifs : racisme et sexisme en tête, antisémitisme, discours offensants contre les handicapés, etc., toutes espèces de rejet ou de haine des différences. Ce qui est tenté n’est autre que l’arrimage d’une ancienne question à des pratiques classées dans ce qu’on appelle la Cancel Culture. Le plus important à relever est de même que les gestionnaires et élites dirigeantes relaient les techniques de censure, ce nouveau phénomène non simplement de décanonisation ou déhiérarchisation mais d’exclusion et de prescription prend racine de l’intérieur auprès de professionnels de l’éducation et de professeurs de highschools et de colleges. Les États-Unis étant un terrain d’expérimentation, je ne serai pas surpris qu’à plus ou moins longue échéance la question ne se répande au Canada et au Québec. Il faudrait cependant mieux cartographier les ancrages institutionnels de cette « campagne » idéologique et également spécifier les habitus des acteurs, capital scolaire et culturel, parcours, etc. L’exemple (caricatural par l’incompétence) retenu par les médias (notamment par la droite américaine), celui de Heather Levine, enseignante dans une école du Massachusetts, se glorifiant du fait qu’Homère ait été retiré du curriculum. https://www.cnsnews.com/blog/michael-w-chapman/high-school-teacher-boasts-banning-homers-odyssey-curriculum. Autre cas : Shakespeare, bien sûr. On est toutefois sensible aux justificatifs des différents acteurs qui d’eux-mêmes trahissent les équivoques entourant les représentations littéraires comme si elles constituaient des défenses, des incitations ou des apologies de visions du monde inacceptables, etc. Au-delà des stratégies publiques de prise de parole, ce qui importe est le maillage de ce discours (qu’il serait aisé (et trop rapide) de réduire à du « populisme »), non seulement dans certains milieux éducatifs mais du côté des activistes également. Sans doute le phénomène social est-il probablement circonscrit pour l’instant, il convient de ne pas en exagérer la portée ; mais ce qui importe est l’utopie qui le fonde, puisqu’opère ici une théorie politique de la culture, des cultures : non la promotion déclarée de la diversité mais en raison même des visées normatives (perceptibles aux modes de lecture ou de délecture des textes) une opération de grand nettoyage culturel. Voir l’explication du Capitaine Beatty dans Fahrenheit 451 – Bradbury n’ayant peut-être guère de crédit, j’imagine, puisqu’il fait lui-même partie des « classiques » à bannir…

CÉCITÉ

     Dents qui grincent, dents qui rient, à lire Sapiro à propos des États-Unis et de la France valider des notions, sans la prudence épistémologique élémentaire, comme ce lieu commun de « racisme institutionnel », ou cette observation quant au seuil plus élevé d’intolérance des nouvelles générations à l’égard des discriminations : « Le mot d’ordre “cancel culture” est ainsi largement répandu parmi les étudiant.e.s qui se disent choqué.e.s par l’usage, dans certaines œuvres du corpus classique, de termes ou d’expressions désormais bannies de notre vocabulaire, en raison de leurs connotations racistes ou sexistes (par exemple, le mot “nigger”). Cette histoire est néanmoins comparable aux combats contre l’antisémitisme en France et ceux plus récents contre l’islamophobie dans les deux pays. » (p. 18-19). Proposons-lui un billet d’avion gratuit Europe-Amérique pour soutenir une enquête de terrain. Parce que non : précisément – ce n’est pas exactement comparable. Cécité intellectuelle ? Ignorance des enjeux ? Déficit informatif ? D’une part, s’il y a sensibilité et intolérance (voir cependant l’expansion de ce motif, bien identifié désormais, celui de la Culture of Victimhood), la question est de savoir comment on les oriente l’une et l’autre – au plan pragmatique et politique – car l’analyse valide malgré elle la perspective et les usages de la Cancel Culture. D’autre part, vu l’incident d’Ottawa, l’exemple de « nigger » est non moins significatif : le même amalgame entre la présence incontestable de tel vocabulaire dans le corpus classique et la logique ordinaire des discriminations, entre la citation et l’emploi de mots, le manque de sensibilité à l’inverse aux discours sociaux dans lesquels sont immergés de tels textes, l’anthropologie, le genre de société comme l’épistémè dans lesquelles chacun évolue, tous n’étant pas sur le même plan. L’auteure fait l’économie qui est exactement celle des activistes, celle de l’historicité des discours et des représentations. Or c’est sur cette économie que s’enracine entre autres la violence des politiques d’élimination et d’épuration. Je trouve le propos malheureux.

vendredi 8 janvier 2021

DU DÉSIGNATEUR AU PERFORMATIF

Un point simple à clarifier tourne autour de l’assimilation de « nègre » à une « insulte ». Pourquoi depuis le début cela fait difficulté à mes yeux.  Il y a la dimension pragmatique bien sûr que j’évoquais plus tôt. Mais il y a surtout une impropriété lexicale (ou métalexicale) plus élémentaire encore derrière cette qualification inexacte au plan linguistique. Là encore, la zone de confusion se situe entre une dénomination ou plus rigoureusement une désignation injurieuse, dégradante, humiliante (incontestablement) – celle qui fait de « nègre » un sujet parlé – l’altérité muette dont j’ai déjà parlé – le délocuté des cultures blanches dominantes – et qui rend de fait justice à l’argument d’Achille Mbembe autour de ce qu’il appelle un « sujet de race » dans sa Critique de la raison nègre (ou au premier mouvement d’individuation historique fondée sur l’oppression et la déprédation, etc.) ;  donc, amalgame entre cette désignation et un acte du langage (ce qu’est véritablement une insulte au même titre qu’un ordre, une promesse, etc.), lequel suppose une énonciation, des sujets qui la produisent et la reçoivent, un contexte discursif, etc. – le signe s’ouvrant au régime des emplois et des valeurs (ce qui par ailleurs ouvre la possibilité du deuxième volet, l’individuation repérée par Mbembe, individuation critique et même polémique et subversive – la revendication du désignateur en contre-insulte par les communautés, les activistes, etc., c’est-à-dire le performatif éthico-politique au fond).

INCONSCIENT ÉPISTÉMIQUE

    Plaisir de la pensée. Gisèle Sapiro. Peut-on dissocier l’œuvre de l’auteur ? (Seuil, 2020). Sur la base des requêtes très morales du temps (leurs formes les plus radicales de #MeToo à la Cancel Culture), des controverses sous formes d’apologie ou de censure adressées à des œuvres contemporaines (cinématographiques, picturales, littéraires, critiques, philosophiques), la reprise d’une question somme toute traditionnelle, ou devenue telle depuis les romantismes européennes, Baudelaire, le Contre Sainte-Beuve de Proust, et les débats sur l’autonomie du champ littéraire comme ses effets de recul. Céline, Heidegger. En raison de cas complexes – Polanski, Matzneff, De Man, Jauss et sans doute le chapitre le plus passionnant, parce qu’il réclame doigté et nuance, Peter Handke, la relance du chantier s’énonce comme « histoire sociale de cet inconscient épistémique » (p. 229) qui gouverne les disciplines, les savoirs et les œuvres, accompagnée d’un nécessaire « travail d’anamnèse » (p. 230). Des objections sans doute relatives à la théorie du langage plus impliquée qu’exprimée (et singulièrement pauvre comme elle l’est déjà chez Bourdieu, au demeurant) ou le cadrage théorique des trois premiers chapitres, spécialement autour du nom propre (et le modèle logique de Kripke). Cette position néanmoins, relevant du strict bon sens (qui demande toujours, comme on sait, à être partagé…), que je mettrais volontiers en perspective des tentatives de sanction morale exercées ici sur les œuvres (indexations qui peuvent jouer d’autant le rôle de supplément critique au plan du capital symbolique des néo-censeurs) : « Plutôt que de censurer ou “supprimer” les œuvres, ce qui équivaudrait à les refouler, il est nécessaire de procéder à une analyse à la fois interne et externe, comme y invitait Bourdieu, en raison précisément de leurs relative autonomie, qui fait que l’intérêt expressif y est plus ou moins masqué et donc méconnaissable » (p. 230-231).

mardi 5 janvier 2021

MODE (MULTIPLE)

      Pessoa. « Pour un “Cancioneiro” » (« Je laisse à l’aveugle… ») : « Ainsi je vais m’accommodant / De tout ce que Dieu a créé, / Dieu connaît un mode multiple, / Modes multiples moi je suis » (Œuvres poétiques, p. 714). Évidemment inséparable des configurations plurielles du sujet (dont les jeux hétéronymiques ne sont eux-mêmes que des variantes), c’est la notion de « mode » qui retient l’attention du lecteur ; point philologique à vérifier dans l’original portugais. Forme du texte source ou recherche de la traduction ? Travail de l’écho, travail de l’écoute s’il est vrai que « mode multiple » se trame dans le pronom personnel « moi » et la périphrase verbale « vais m’accommodant » par le réseau consonantique. À poursuivre.

lundi 4 janvier 2021

JABLONKA TOUT CONTRE MOI

    En camping-car d’Ivan Jablonka (2018). Cadeau familial d’abord. Lecture à émotions ensuite, violentes pour certaines, de celles qu’on éprouve trop rarement. Il est difficile de ne pas s’y « projeter » tant les similitudes de l’existence, les convergences de dates, les parallèles de tous ordres y abondent. Entre l’essai, le récit, l’autobiographie, et ce double régime de rétrospection et d’introspection qui favorise une autre démarche historiographique, sous forme expérimentale : une histoire du contre-moi et une socio-histoire de l’enfance, comme le pose l’auteur. Beaucoup à dire sur ce camping-car, le Volkswagen instrument de liberté, de vagabondage, de nomadisme, moyen d’explorer les cultures et les passés des sociétés, occasion de réfléchir à ce que veut dire aussi être Européen et être du monde aujourd’hui. Au fil des pages, le retour brutal, affectivement chargé, de la mémoire, des souvenirs, de soi comme cet autre irréversiblement perdu. Dans ce dialogue avec son propre passé, la filiation obsédante du père et du fils, et l’hymne d’amour au père ; quelque chose aussi qui a trait aux mutations de l’enfance puis de l’adolescence ; à ce que signifie finalement le fait de devenir à son tour un homme – et comment. Page conclusive splendide, dans le rituel de passage et de transmission à ses propres filles : « Et quand pour moi l’heure sera venue, j’aimerais reposer sur la banquette du camping-car lancé à pleine vitesse sur l’autoroute, et la mort sera une longue veillée à admirer les lumières d’une banlieue d’Europe – ces coulées d’or en fusion, visibles de l’espace, où nos vies s’égalisent. » (Seuil, coll. « Points », p. 166-167). Ce que dans le jargon de la poétique on nommerait l’évidence artistique. À prendre un léger recul, on se dit enfin que c’est là le genre de livre qu’on ne peut écrire ni lire lorsqu’on a 20 ans. Il nous échapperait. Il ne peut se dire que dans ce temps incertain et complexe qui n’est plus celui de la jeunesse, qui n’est pas encore celui de la vieillesse, le temps de qui a vécu sans avoir vraiment le début d’une sagesse, de qui a vécu assez pour faire confiance à la distance, à l’incertitude, à la patience. Beauté.

FLEURS DE RHÉTORIQUE

  On me dit que les fleuristes sont classés « commerce essentiel » selon la rhétorique en vigueur. Et rien de plus éphémère, de plus périssable sans doute que ces biens-là, qui attendent derrière les vitrines avant de brûler ou de faner. Cette phraséologie du politique (essentiel / non-essentiel) a été dans les derniers mois une cible satirique de choix, on le sait. Les salles de concert, les théâtres et les cinémas n’en demeurent pas moins à l’abandon – comme leurs acteurs laissés pour compte. Face à la logique des pertes et des profits, ce n’est pas uniquement le désastre humain et social qu’on mesure. Ce dernier est dans l’ordre de la pratique le résultat d’un discours et de représentations – un consensus devenu naturel – un ordre des choses qui n’est que rarement questionné. Ce qu’on appelle, vous savez, la « culture » – rubrique qui dans les journaux apparaît avant « Sport », « Maison » ou « Loisirs » mais après « International », « National », « Politique », et bien sûr « Économie », la grande religion de notre temps, et « Société ». La culture, c’est-à-dire le nom même du périphérique. Le luxe qui peut attendre dans une époque de crise…

SUMMERTIME

    De retour de l’hôpital : quiétude. Ella Fitzgerald & Louis Amstrong. Porgy and Bess. Cuivres, trompette et ce duo de voix absolument incroyables : « Summertime, and the livin’ is easy / Fish are jumpin’ and the cotton is high… » Au milieu de l’hiver et des premières neiges. Anthologie personnelle du bonheur.

ACTE DE LANGAGE

     De loin il y avait quelque chose qui depuis le début allait de travers, et occupait un lieu de mon esprit sans que je prenne vraiment la peine de le dénouer. C’est l’interprétation extensive depuis la controverse d’Ottawa sur « nègre » ; pas simplement la non-reconnaissance, pourtant élémentaire au plan méthodologique, entre signe en usage et signe en mention, non-reconnaissance dont les effets sont catastrophiques, on l’a assez répété ; mais la qualification d’un mot chargé par la haine raciale, le colonialisme, l’histoire de l’esclavage, etc. au rang immédiat de « racial slur ». Et dans les circonstances mises précisément en cause au cours de la polémique, cette caractérisation est absolument fausse. Mais voir dans « nègre » une insulte raciale, cela revient à l’interpréter a priori, sans égard pour le paradigme de ses valeurs et contre-valeurs. Dans les termes mêmes de la pragmatique, c’est encore lui donner le statut d’un acte de langage, ce qu’à lui seul le mot comme signe ne saurait être, sinon dans un cadre particulier. Acte de langage, cela suppose surtout que le mot est indexé sur une énonciation – non seulement un contexte social (il y a là un saut souvent commis qui fait l’impasse sur le langage et les langues) mais avant tout un contexte discursif – un locuteur, des interlocuteurs, etc. – bref, l’insulte pour être active doit être adressée. De nouveau, on a pris un emploi pour une essence.

mardi 29 décembre 2020

PARRÊSIA ET FRANC PARLER

      Foucault, ma respiration. Michel de Certeau évoquait volontiers son rire. Parmi les conférences données en 1982 à Toronto, sur la notion grecque de parrêsia, que Foucault s’essaie à traduire en anglais par « free speech » puis en français, plus fidèle à ses traits sémantiques d’origine, sous la forme du « franc parler », ceci qui jette une lumière inattendue sur les événements courants : « La parrêsia est la liberté de parler et de dire dans les assemblées politiques tout ce qu’on pense, et tout ce qu’on croit vrai ou utile pour la cité ou juste, sans être victime des retombées de ce qu’on a dit si les gens ne sont pas d’accord avec vous. » (Dire vrai sur soi-même, éd. cit., p. 228). Plus loin, passage que je préfère sinon savoure carrément (une idée on ne peut plus perverse me traverse soudain l’esprit…), que la parrêsia est « la liberté de critiquer le maître quand il dit des stupidités, quand il dit les pires choses » (ibid., p. 230). Quelques paragraphes plus bas, après avoir montré que le concept est inséparable de la cité démocratique, en avoir investigué l’usage dans l’ordre monarchique, Foucault ajoute que le parlement et la liberté de la presse dans les sociétés modernes pourraient être probablement les héritiers de la parrêsia dans le champ politique.

UN COURS

     Non sans colère profonde contre cette culture moraliste et victimaire, sa révolution conservatrice. Souvenir par exemple de la mise en scène projetée en classe de l’allemand Michael Talheimer pour le Théâtre de la Colline en 2011. Devant moi j’ai non moins d’une quarantaine d’étudiants, une minorité de Français, et pour le reste, des Canadiens et Québécois de toutes origines. Et la discussion autour de Combat de nègre et de chiens est passionnante. Un point en particulier : la scène au cours de laquelle Léone, qui célèbre lyriquement le noir comme couleur de l’amour (la scarification finale en inversera la valeur), se peint le visage. Réaction d’un public nord-américain autour des pratiques Black Face, etc. En regard de cette expérience, la nouvelle culture de la censure ne peut que les priver des instruments de savoir, des instruments de la critique, et potentiellement des instruments d’émancipation. Un cours de littérature, c’est ça – très modestement. Révolte.

COMBAT

    Échange il y a quelques semaines avec Michèle Monte, qui me signale un volume qu’elle a codirigé avec Émilie Devriendt et Marion Sandré pour la revue Mots (n. 116 / 2018), Dire ou ne pas dire la « race » en France aujourd’hui. Je repense soudain à Combat de nègre et de chiens dont on parle aussi. 1979. Mais à l’exemple de La nuit juste avant les forêts – ce récit de migrants marginaux sous-prolétaires qui peuplent les cités d’Occident – j’ai envie d’en retenir la même puissance « prophétique ». L’agôn et l’économie de la violence seraient les éléments les plus évocateurs aujourd’hui – le revers dans le drame de l’utopie assimilationniste que développe (non sans effets comiques bien sûr au cœur du cauchemar) la tirade de Horn lancée à Alboury, sa géographie et sa climatologie Nord/Sud. Est-ce qu’on n’y est pas précisément dans cet agôn, celui que développe aussi Dans la solitude des champs de coton entre le dealer et le client ? Et Koltès voulait un dealer noir (joué par Isaac de Bankolé dans la première mise en scène de Patrice Chéreau en 1986). Impressions qui me traversent en tous cas.

CRT ET IMPENSÉ

    Pour y revenir, parce que ce sera un dossier – parmi tant d’autres – et le temps à y consacrer en sus de compétences qui me font défaut à ce sujet – mais il ne s’agit pas à mes yeux d’intenter quelque faux procès aux CRT non plus. La visée première, en vertu d’un héritage méthodologique issu de la French Theory, notamment du versant déconstructionniste, c’est bien entendu de débusquer l’impensé ethnique au cœur de la loi (les particularismes qu’elle dissimule). La continuité est patente aussi avec la critique marxiste de la loi interprétée au rang d’une fiction servant les intérêts de la classe sociale dominante. Mais le nœud du problème – mon malaise assez profond – au vu de la vulgate racialiste qui s’inspire aujourd’hui des CRT est peut-être ce point ambigu entre le « social » et l’« ethnique ». D’une part, il y a aussi un impensé social de l’ethnique : faire partie d’une bourgeoisie minoritaire progressiste au lieu d’un prolétariat immigrant, ce n’est pas du même ordre, pour recourir ici aux grands écarts (la dynamique des violences socio-écononiques). D’autre part, le social immerge plus directement dans l’historicité. C’est peut-être cette résistance que j’ai à considérer la présentation de Lionel Zevounou (« La question raciale chez les juristes américains. Autour des Critical Race Theories », 2020, dans La Vie des idées). Bien sûr, la leçon comparatiste, et spécialement la lecture française d’une question de la société américaine, qui a le don de mirriter comme effet dimport. Lecture qui veut cependant prendre à rebours les fondements laïcs et démocratiques de l’État républicain, produire « l’analyse de l’impensé racial du système juridique français » – ce qui en soi est intéressant – eu égard à ce fait que dès 1791 puis en 1848 les révolutionnaires ont été confrontés à la réalité coloniale et esclavagiste, eu égard aux post-colonialités du modèle français et à sa diversité comme société. Mais non sans réserves vis-à-vis de certains lieux communs qui ne sont pas discutés : les micro-agressions, le racisme systémique, ces tartes à la crème du présent, et un point philologique autour du terme de « race » (voir p. 4 et la thèse du consensus ontologique) – et il y a une différence sensible qui n’est pas soulevée sur ce point entre l’anglais et le français (langue dans laquelle le mot est extrêmement « entaché »), de sorte qu’on lit des choses comme « question raciale », etc., comme si cela allait de soi. Puis comme souvent le point de départ implicite passe entre deux modèles, USA et France, ces deux pays à société révolutionnée, dont l’un a misé sur les singularités communautaires et l’autre sur l’abstraction universaliste pour penser les différences voire corriger les injustices et les inégalités. Deux réponses qui ont leurs atouts et leurs défauts. Du côté des singularités, il dépend encore de la manière dont on les envisage selon qu’on les prend comme historicités ou comme essentialités. Il est possible dans l’écoute flottante que je peux avoir des débats ici et là que le Québec soit travaillé par cette double tradition. Il me semble avoir même lu un texte d’intervention de cet ordre dans Le Devoir, je ne sais plus. Ce qui est certain c’est que le paradigme racialiste qui est en train de s’installer sur les campus à la faveur de la culture victimaire généralise une pensée essentialisée des singularités. Il apparaît enfin que l’attitude dénoncée chez les gestionnaires du monde académique comme clientéliste a trait en vérité plus profondément à un voisinage sinon à une évidente familiarité avec les thèses des CRT (voir dans toute cette controverse le rôle des juristes, à commencer par le recteur de l’université d’Ottawa) et à la manière dont – en réponse aux militants activistes comme à l’ensemble de la communauté – ils en font usage politiquement.

lundi 28 décembre 2020

CULTURE VICTIMAIRE ET NOUVELLES « CULTURE WARS »

  Discussion avec Yves Gingras, qui me signale l’ouvrage complet (je n’avais eu accès qu’à un chapitre paru dans la revue de Comparative Sociology en 2014) des deux sociologues américains, Bradley Campbell et Jason Manning : The Rise of Victimhood Culture. Microaggressions, Safe Spaces, and the New Culture Wars (Palgrave Macmillan, 2018). C’est bien l’objet. L’air qu’on respire aussi.


dimanche 27 décembre 2020

CRT ET CRITICITÉ

     Probablement une des pièces manquantes du puzzle, les Critical Race Theories (rien que le nom…), qui ont émergé autour des années 80, Derrick Bell et cie. Et l’objet est familier à certains acteurs de la controverse, en premier lieu aux juristes, si j’en crois l’échange très tendu avec la représentante en matière d’équité de mon établissement, mais également le légendaire Jacques Frémont, défenseur à peu de frais des droits de la jeunesse et des minorités, etc. Probablement aussi un des socles de la culture woke et bien entendu une critique du droit, dans le sillage historique des Civil Rights. Or ces courants de pensée qui s’enracinent en priorité dans la situation de la société états-unienne ont comme présupposé commun l’anthropologie racialiste discutée ces derniers jours avec certaines topiques sensibles dans le discours social des acteurs, l’hostilité au modèle libéral de l’éducation, les savoirs légitimes étant aux mains de la population blanche, le postulat de racisme dit systémique, les credos de la culture victimaire, et un élément qui a retenu mon attention, non seulement parce qu’il a été très « controversial » et débattu dans les dernières décennies du XXe siècle, d’après ce que j’ai pu comprendre : l’accent mis sur l’expérience et le story-telling, au détriment des nouages logiques de l’argumentation traditionnelle. Non que le « narrative », le jeu du récit, ne puisse être un instrument de connaissance en soi ; mais il exige dans ce cas un protocole de lecture spécifique. Mais le dispositif semble obéir à une autre stratégie : il se place en opposition aux procédures discursives de la logique et du raisonnement – c’est la critique sur-racialisée et entièrement fantasmée du logos occidental ; une tentative d’évitement enfin, le contrôle ou la sanction de scientificité, la validité épistémique et à terme le potentiel heuristique des arguments et des démonstrations. C’est peut-être – stricte hypothèse à vérifier par des lectures systématiques – l’une des racines que je percevais dans la reprise de l’anthropologie coloniale XIXe siècle qui place le Blanc du côté de la Raison, le Noir et extensivement les minorités du côté de l’Émotion. Dans ce contexte, on est en droit de s’interroger sur la criticité que revendiquent de telles théories. En tous cas, je saisis mieux la cohérence entre ce primat de l’expérience, l’irrationalisme dans lequel il s’immerge, et la culture victimaire, la langue de la blessure et du ressenti qui l’entoure. Car il s’agit de créer un objet argumentativement indiscutable ou irrécusable (cf. ne pas oublier le prophète Jacques Frémont : « Les membres des groupes dominants n’ont tout simplement pas la légitimité pour décider ce qui constitue une micro-agression ») – un objet d’emblée soustrait à l’empire de la raison (blanche), qui aura donc à ce titre l’efficacité politique maximale. À suivre.

samedi 26 décembre 2020

LA LECTURE MANAGÉRIALE

     Un point de détail qui me revient, et me taraude depuis la lecture des déclarations du Provost Manfredi le 15 décembre suite à l’intervention de Julius Grey et consorts dans The Gazette comme à la publication ce même jour de notre article Isabelle Arseneau et moi-même dans La Presse : « McGill’s Statement on Academic Freedom has not shifted in its scope or application. This remains true even in the face of several public statements calling upon us to prioritize equity and inclusiveness over academic freedom, or vice versa. At McGill, none of these principles supersedes the other, nor is any of them absolute. Determining the limits of any of these principles always requires a contextual analysis. » Bien entendu, la pratique de censure invalide la première phrase. Ensuite, la stratégie d’ensemble consiste à se placer au-dessus de la mêlée et à renvoyer dos à dos les acteurs de la controverse. Ce qui m’arrête est plutôt l’énoncé à valeur gnomique : « At McGill, none of these principles supersedes the other, nor is any of them absolute. » Le raisonnement qui se présente comme une particularité locale (« At McGill »), et ne vise qu’à rassurer les membres de la communauté eu égard à leur position dans la polémique, est aussi imparable qu’efficace. Car il se règle très simplement sur des truismes. Mais aussi de faux parallèles : entre liberté académique et équité ou inclusion – l’amalgame séminal de la question. Ce qui est d’autant plus surprenant que seule la liberté académique peut définir ce qu’est véritablement une institution d’enseignement et de savoir comme l’université, elle en est constitutive ; l’équité et l’inclusion ont trait à son histoire ou à son évolution, au mode d’être ensemble sur le campus, sa réalité sociale, ce qui est non moins important mais très différent. Aucun des trois termes n’est en vérité sur le même plan. L’argumentation est truquée. Dire que de tels principes ne sont pas absolus relève de l’évidence, mais l’égalisation que cette assertion autorise aussitôt trahit par contre une lecture typiquement managériale des fondements du monde universitaire : il convient désormais de gérer des principes et des valeurs sur un plan essentiellement pratique. Ainsi s’explique que l’argument qui suit immédiatement esquive littéralement un débat dont les termes sont  défaillants et viciés : « Determining the limits of any of these principles always requires a contextual analysis ». La conversion du fondement en management s’achève logiquement en casuistique. Au lieu de tenir et représenter des principes dans leur complexité même, on cherche à résoudre des cas, on convoque des solutions

FINANCER LA CENSURE

  Une question au fond assez simple à adresser au législateur comme aux gestionnaires « éclairés » du monde universitaire est de savoir, dans le cadre d’une société démocratique et pluraliste telle que le Québec, si l’État a l’obligation de financer la censure du milieu académique. L’utopie déclinée par Bradbury est en passe d’être réalisée sur le mode discret et non douloureux (sous la forme de ce qu’on pourrait donc appeler une petite euthanasie du savoir). Sous couvert de consumérisme éducatif, et d’idéologie clientéliste, nos universités sont en train de résilier leur contrat avec l’État. On peut donner une traduction provocatrice et triviale au problème : dans quelle mesure les contribuables devraient-ils financer la censure ? dans quelle mesure devraient-ils soutenir des institutions, qui s’écartent de la mission qui leur a pourtant été confiée par la société, la liberté académique y figurant comme lune des conditions.

vendredi 25 décembre 2020

DIVERSITÉ, ETC.

        L’autre versant du dossier par Martin Drapeau : Diversité ou discrimination. De quoi fâcher les petits gestionnaires.

SCIENCE ET ACTIVISME

     Un des points de divergence n’est pas tant le diagnostic assez juste des enjeux attachés aux radicalités anti-racistes et leur anthropologie racialiste qui font du « décolonialisme » une « démonologie » avec ses « inquisiteurs » et ses « exorcistes ». Mais on a intérêt à maintenir la distinction science/activisme à tous niveaux. Poser que les « recherches postcoloniales » représentent comme le voudrait Taguieff « un mythe fabriqué par des militants et des communicants en quête de respectabilité et de postes dans les institutions universitaires » se révèle non moins simpliste que l’objet ciblé. S’y entend bien entendu une rivalité de compétence et de pensée – dans le domaine de l’histoire et de la critique historique notamment – entre l’épistémologie des Cultural Studies dont les mouvances postcoloniales sont issues et celle (plus européenne) de l’histoire des idées. Difficile cependant de réduire les argumentaires, d’Edward Saïd à Achille Mbembe en passant par Spivak et dautres, à  cette sociologie du calcul, si même il est vrai que la dynamique du savoir se trouve dans ce cas précis, et explicitement, inséparable d’une conquête du pouvoir.

LE TOUT-RACIALISABLE

    La composante déterminante de cette idéologie est probablement l’anthropologie racialisée sur laquelle elle s’appuie. La société comme culture ou lieu des cultures est d’abord un lieu des confrontations, des antagonismes, des violences. Il s’agit d’une totalité d’identités dans laquelle ces identités sont non seulement présupposées ontologiquement mais aussi préassignées éthiquement. Dans ce cadre, l’attribution ethnique précède toute tentative de prise de parole. Elle constitue l’a priori des formes d’individuation et d’association. Ces identités mises en tension sont traitées au rang d’essences. C’est ce que Taguieff comprend, il me semble, lorsqu’il déclare que ce « pseudo-antiracisme rend la pensée raciale acceptable ». D’un côté, les mécanismes de domination ressortissent nécessairement à une logique de discrimination, les termes sont tenus pour équivalents, ce qui fait déjà difficulté. Selon la cible déclarée, « l’Occident » se voit de la sorte pleinement « essentialisé en tant que raciste » et objet de contestations voire d’une « haine sans limites ». De l’autre, il s’agit peut-être d’une « nouvelle version, racialisée, du choc des civilisations, présupposant une conception manichéenne du monde qui se traduit culturellement et politiquement par une guerre des races, des ethnies, des religions. » Mais pour rappel, la thèse de Huntington disposait le concept de civilisation au lieu de celui de culture ; il actait le retrait de la vision universaliste qui a porté les sociétés occidentales, avec en ligne de mire entre autres les blocs islamiques. Mais dans cette anthropologie, même le religieux passe au second plan ; c’est la théorie de l’identité qui s’y exprime et tient pour naturel et essentiel le critère ethnique qui constitue désormais un obstacle. C’est en raison de cette radicalité essentialiste que ses expressions diverses comme discours social en font l’instrument d’une possible révolution conservatrice. Sur cette base, il découle aussi que l’ethnique devient l’interprétant des pratiques et des catégories par lesquelles une société pense ces mêmes pratiques, par lesquelles une société se pense. Un des effets, anecdotique mais parlant, – caricatural et pathétique aussi – de cette anthropologie, du tout-ethnique, c’est par exemple la révision terminologique dans les milieux informatiques – Goggle et Microsoft en tête – autour des notions Master / Slave ou Whitelist vs Blacklist (désormais remplacées par Allowlist et Blocklist). Ainsi réinterprétées, des oppositions de nature pourtant sémiotique servent bien entendu de couverture déontologique aux entreprises. Mais en vertu des termes qui la fondent, il n’existe pas de limites à cette anthropologie : nimporte quel objet y devient racialisable.

mercredi 23 décembre 2020

RACIALISME ET ANTIRACISME : DE LA PENSÉE-FOUTAISE

     Une amorce possible pour situer le débat autour des politiques racialistes, en termes de généalogie des idées notamment, ce serait l’entretien donné à Marianne (25.10.2020) par Pierre-André Taguieff à l’occasion de la publication de son essai L’Imposture décoloniale – avec tous les irritants et réserves de rigueur qu’on peut éprouver bien entendu : « Ce pseudo-antiracisme rend la pensée raciale acceptable ». Il reste qu’une double filiation semble nettement perçue : l’émergence de la critique antiraciste chez les militants afro-américains de la fin des années 60, qui ont promu l’idée de « racisme systémique » ou « racisme structurel » ; la convergence et les effets de continuité avec les mouvances communistes – d’obédience autoritaire, essentiellement stalinienne – et tiers-mondistes. D’un côté, se trouve pointée sous le terme de « racisme institutionnel », qui est devenu un lieu commun du discours public (et repris à l’ultra-gauche par les droites identitaires qui s’en servent ou non comme d’un paravent), « une arme symbolique » – je dirais personnellement : un gadget idéologique – le contraire en effet d’une « conceptualisation du racisme », c’est le plus important à souligner. La pensée-foutaise, qui ne permet pas de rendre compte du fait de ses indifférenciations caricaturales et de ses généralisations abusives des discriminations et même les laisse échapper. Le racisme systémique qui ressortit au mot d’ordre et aux jeux de ralliement, non à une analytique des pouvoirs et à une description des phénomènes d’aliénation socio-ethnique, ressortit au strict maintien de l’ordre. Une illustration presque parfaite de ce que serait une théorie traditionnelle dans l’ordre politique des cultures, dans l’ordre culturel du politique, si le mot « théorie » n’était vraiment de trop ici. De l’autre côté, on trouve l’articulation pertinente entre les caractéristiques de cette nouvelle doctrine « victimaire » (voir l’usage massif de la notion volatile de « micro-agression ») et « identitaire », qui a rompu avec « la tradition de combat avec les préjugés raciaux fondée sur l’universalisme des Lumières » et les conséquences – les déplis de la sophistique – du principe de l’antiracisme fondé sur la critique du racisme dit systémique : son ciblage presque exclusif sur les sociétés blanches, qui tient les cultures occidentales pour coupables eu égard aux récits de l’histoire (l’esclavage, les colonialismes, etc.), de sorte que tous les Blancs sont potentiellement racistes « jusqu’à preuve du contraire ». On passera sur ce fait qu’anthropologiquement le racisme se décline pourtant au pluriel – que les racismes se comptent autant que les cultures dont ils nomment les violences et les conflits, qu’ils sont multilatéraux et à ce titre toujours spécifiques. Ce qui n’enlève rien bien entendu au rôle historique des sociétés occidentales (dont on ne saurait cependant faire par ailleurs un englobant unique, sous peine de les réduire elles aussi culturellement). S’il est vrai que les « dominants » sont par nécessité des « racisants », alors comme le pose Taguieff à juste titre cela revient ici à nier « les responsabilités individuelles non sans faire obstacle à l’identification des vrais coupables » ; cela passe sous silence les noms de ceux qui en Europe ont dénoncé l’esclavage et le colonialisme… Cette sophistique, on le sait, emprunte à Robin DiAngelo et à sa topique de la White Fragility : exemple de « concept » au sens où l’entend le monde du marketing, mais qui a trouvé des terreaux favorables au gré des événements et des créneaux académiques. Le plus important dans cette discussion est ce qu’implantent de telles doctrines : une anthropologie racialisée, j’y reviendrai. Comme sur le point de vue franco-centré et euro-centré de Taguieff qui fait l’économie des situations américaines, alors qu’il mentionne au départ les activistes des années soixante. Pas un mot sur le trumpisme par exemple.