Ces papiers d'Amérique(s) sont aussi à leur manière les papiers d'un jour.

Un journal, peut-être ? Un carnet, plus sûrement. Des notes et des impressions. Des textes gouvernés par la circonstance. Improvisés quand il faut. Mal écrits souvent, à la hâte ou sur le vif.

D’une intention encore mal éclaircie. Ils (se) cherchent moins quelque patronage littéraire qu'à découvrir cette intention.

Des papiers, encore. Drôle de matière. Moins emblème que dissonance, lorsqu’on les mesure à leurs ponctuations numériques. Il arrive toutefois qu'ils s’accordent avec le sens qu'ils possèdent en langue anglaise. Ils (re)deviennent alors une catégorie du discours.

Ce sont généralement plutôt des brèves, des citations ou des gloses. Des bouts d'expérience, qui deviennent par accident métaphores. Des morceaux d'actualité. Et pour tout dire, les digressions y occupent le centre.

Les dates qui leur répondent, aléatoires ou affectives, ne tiennent elles-mêmes que de fendre un peu des événements de nature très diverse, intimes ou publics, quelconques - incertains.

Pour l'essentiel, tout y est vu d'ici.

samedi 2 juillet 2022

CRITIQUE DES SAVOIRS

    En ouverture de son essai Panique identitaire (PUF, 2022), Isabelle Barbéris déclare : « Sous la forme d’une critique de la culture et de ses productions symboliques, cet ouvrage tente d’y voir plus clair dans les rouages de l’âge identitaire et de son corollaire imaginaire, le régime identitaire des signifiants auxquels nous sommes exposés et qui nous façonnent » (p. 22). Dans le même ordre d’idée, mon projet serait d’esquisser une critique des savoirs envisagée comme éthique et politique des savoirs, et cela implique d’interroger le nouveau régime identitaire des savoirs – en passant notamment par ce lieu commun que sont non seulement l’injustice épistémique mais la décolonisation épistémique. Cette critique comme poétique (voir post du mois précédent) noue la question des rapports entre savoir et valeur, historicité des savoirs et historicité des valeurs. Critique ouverte sur le problème de l’inconnaissance (Barthes) comme régime de la pensée à rebours du caractère indiscutable et irréductible des identités.

HOMÉLIES ENVIRONNEMENTALES

   Dans ce qui anime tous ceux que Baudelaire appelait sarcastiquement les « entrepreneurs du bien public », il y a un double angle, le registre de l’équité et de la diversité, et celui du sustainable, l’écoresponsabilité (voir aussi les prêches mondiaux de Greta Thunberg, très woke generation justement, homélies suédoises avec leurs platitudes bienpensantes sur létat du monde, conjuguées aux génuflexions des foules genre Lourdes au XIXe siècle). C’est à ce niveau, à côté de la lutte contre la pauvreté et les inégalités, pour une éducation de qualité, l’accès à la santé, que s’enracinent les ODD ou objectifs de développement durable de l’ONU (voir De Guigné, p. 86 ssq). Il est pour le moins troublant de voir s’aligner sur le même régime les politiques de recherche, ainsi des critères ODD combinés aux EDI imposés par la Stratégie en matière d’équité, de diversité et d’inclusion 2021-2026 des Fonds de Recherche du Québec. Dossier en cours que j’aborderai dans ces pages ultérieurement…

L'AUTO-CORRECTION DU SAINT CAPITAL

    Un point remarquable de ce capitalisme moralisé est qu’il rend naturel l’ordre existant. Il se révèle d’autant moins contesté et contestable qu’il en devient apte finalement à se corriger. C’est probablement ce qui le rend le plus puissant et pernicieux. Voir par exemple la promotion de l’idée d’entreprise responsable ou de « finance éthique » (De Guigné, op. cit., p. 90). La capacité à adapter, assimiler et finalement dominer. Des notions à considérer sous cet angle : l’identity economics après lidentity politics ; ou la théorie du racial capitalism (cf. Nancy Leong, Harvard Law Review, juin 2013, vol. 126-8, p. 2151-2226).

CÔTÉ AUSTRALIEN

     À comparer côté australien avec la tentative de Carl Rhodes, professeur à la Business School de l’University of Technology de Sydney : Woke Capitalism. How Corporate Morality Is Sabotaging Democracy, Bristol University Press, 2022. 

MORALISER LE BUSINESS

    Analyse intéressante d’Anne de Guigné dans Le Capitalisme woke. Quand l’entreprise dit le bien et le mal, La Cité, 2022 : des États-Unis à l’Europe, le phénomène décrit qui consiste à « moraliser le business » (p. 121) sous l’effet souvent double d’un changement dans la sensibilité du personnel qui compose les conseils d’administration et à travers les attentes et comportements des consommateurs. Dans chaque cas, le rôle social voire sociétal des entreprises s’en trouve majoré en un temps où le pouvoir des États décline – malgré les reprises en main très autoritaires et les techniques de contrôle accrues des gouvernements au long de la crise sanitaire (2020-2022). On assiste plus encore à une politisation du rôle de l’entreprise qui traduit une forme de « privatisation de l’intérêt général » (p. 139). L’anthropologie identitaire sans cesse moralise la science et les savoirs, l’information et les médias, le milieu des affaires et de la production, l’art et ses créations.

lundi 27 juin 2022

LA PRIVATISATION DE LA CENSURE

      Sur les trois étages de la censure évoqués il y a quelques jours. Celui des groupes de pression, sous sa forme activiste ou non, ce que Monique Canto-Sperber appelle « la privatisation de la censure » (entretien France-Culture, 23.04.2021), celle qui consiste à défendre intérêts et sensibilités en faisant taire les autres et toutes les formes possibles de désaccords. C’est celui qui fait l’objet de plus de dénis à gauche, il me semble, le lieu commun alors invoqué étant celui des rapports entre censure et pouvoir, censure et État, argument incontestable mais qui permet de passer sous silence ou de dissimuler habilement d’autres mécanismes à l’œuvre. En regard jouent la parole libérée, et la levée des tabous, un ressort particulièrement exploité à droite, s’il le faut en ouvrant les vannes de la haine.

mercredi 22 juin 2022

DECOLONIZE YOUR BOOKSHELF

     

                                                                                  © Fungus Guy. Decolonize, Sault Ste. Marie, Ontario (2014).

Nouveau paradigme ? Tout autant rhétorique du slogan. Élan critique ? Manie lexicale et prêt-à-penser. Les bibliothèques en contiennent d’innombrables titres. En anglais (et il conviendrait de vérifier dans les diverses aires francophones), on trouve parmi maints titres « decolonize » ou « decolonizing »… les institutions : democracy mais aussi the state, the university, the public libraries, museums et corrélativement the classroom experience, etc. Aussi : les domaines et les objets tels que culture, knowledge, education, pedagogy, research, theory, plus spécifiquement : philosophy, law, literature, translation et Biblical Studies, music, sciences, sociology, geography et the map, social work, politics. Ou encore : therapy, mental health, wellness, childhood, yoga (!), international relations, solidarity, equity, wealth, conservation, imagination, data, futures, Christianity, evangelicalism, ecotheology, anarchism, feminism, gender, transgender, Latinx masculinities, etc. À remarquer que dans sa version canadienne, la decolonization va souvent de pair avec une autochtonisation.

INDIGEGOGY

   Mot-valise certes. Mais dernière variante surtout en matière de décolonisation de la pédagogie. Symptôme institutionnel également : le domaine du social work et notamment de l’education (ce haut lieu par ailleurs aux États-Unis et au Canada des problématiques antiracistes en regard des facultés de droit) Le terme a été lancé par Stan Wilson. Il est caractéristique d’un discours qui stipule non seulement l’existence de savoirs autochtones (par rapport aux savoirs occidentaux sinon – sur un mode plus explicitement racial que culturel – aux savoirs blancs) mais des manières de savoir (ways of knowing), ou encore des savoirs orientés vers une méthodologie pratique. Voir par exemple le Center for Indigegogy de l’Université Wilfrid Laurier.

PROPAGANDE RÉACTIONNAIRE

 À noter, l’imminente publication du livre de Francis Dupuis-Déri (https://luxediteur.com/catalogue/panique-a-luniversite) : Panique à l’université. Rectitude politique, wokes et autres menaces imaginaires (Montréal, lux, 2022) : « Plusieurs poussent des cris affolés à propos d’une Université soi-disant assiégée par les féministes et les antiracistes, qui menaceraient jusqu’à l’ensemble de la société au nom de la “rectitude politique”. Pour stimuler la panique collective, on agite des épouvantails – social justice warriors, islamo-gauchistes, wokes, gender studies – et on évoque les pires violences de l’histoire: chasse aux sorcières, lynchage, totalitarisme, extermination. Même des chefs d’État montent au front. Or, cette agitation repose non seulement sur des exagérations et des mensonges, mais elle relève d’une manipulation qui enferme l’esprit et entrave la curiosité intellectuelle, la liberté universitaire et le développement des savoirs. Pour y voir plus clair, cet essai s’intéresse à l’histoire ancienne et récente de l’Université. Il appelle à considérer la place réelle des études sur le genre et le racisme dans les réseaux universitaires – des salles de classe aux projets de recherche –, et met en lumière les forces qui mènent la charge aux États-Unis, en France et au Québec. Ultimement, il s’agit d’un exercice de déconstruction d’une propagande réactionnaire. » Des déclarations à mettre à l’épreuve des faits.

mardi 21 juin 2022

TEXTE AMENDÉ ET VOTÉ

     À la fois à titre comparatif, par rapport à la version non encore amendée du 6 avril, et pour archive, le texte voté par le parlement le 3 juin et sanctionné le 7 de ce mois de la Loi 32.

vendredi 17 juin 2022

BABEL ET LES RÉSEAUX SOCIAUX

      Article de fond, qu’il faudrait discuter en détail, de Jonathan Haidt dans The Atlantic (11.04.2022), récemment traduit dans Le Point en France : Why the Past 10 Years of American Life Have Been Uniquely Stupid? État des lieux sinistre de la démocratie américaine, en lien avec le nouveau régime de l’opinion produit par les réseaux sociaux, et les méthodologies virales mises en œuvres par les industries de la communication (Facebook, Twitter, etc.). En sous-texte, l’un des points darrivée, la scène du Capitole, le 6 janvier 2021. En plus des propositions finales, notamment législatives, et le besoin exprimé de « change ourselves and our communities », c’est de nouveau la perte du ciment républicain et de l’unité – et la pensée se décline sans hasard selon la logique du mythe et des langues (diversité et dispersion), la tour de Babel, là où l’enjeu fondamental concerne la conversation démocratique. À chaque fois, la pensée du singulier commun et, partant du politique, appelle une théorie du langage qui fait défaut. Au passage, suite à une étude de Hawkins et al., « Hidden Tribes : A Study of American’s Polarized Landscape » (2018), l’observation pertinente au plan sociologique portant sur les marges activistes de droite et de gauche, comme voix dominantes dans les médias sociaux : « These two extreme groups are similar in surprising ways. They are the whitest and richest of the seven groups, which suggests that America is being torn apart by a battle between two subsets of the elite who are not representative of the broader society. What’s more, they are the two groups that show the greatest homogeneity in their moral and political attitudes. »

COMMON GROUND

   En lisant Social (In)Justice (Pitchstone Publishing, Duke, 2022) de Lindsay et Pluckrose, sorte de compendium ou de synthèse de Cynical Theories, cela ne m’avait pas d’abord frappé, mais la même hantise de la société de l’affrontement, la peur de perdre le « common ground » – une posture assez proche du centrisme de Haidt et Lukianoff : « They’re still your classmates, peers, co-workers, friends, and family members, or maybe even your teachers and bosses. You likely have a lot in common. » Plus loin : « If both sides listen to each other in good faith, however, we can find common ground » (p. 16). De ces vertueuses injonctions et intentions (in good faith), qui font l’économie d’une théorie conjointe du langage et du politique, ce qui ressort c’est le sentiment de la précarité : l’aveu de fragilité. Des lignes de faille qu’on sent arriver au Canada, et qui se sont pour l’instant jouées en suivant la césure traditionnelle anglophones/francophones. Dans le commun groundse noue le continu entre le politique (le demos), la culture (le divers) et le langage (la communication et les langues). Pour une variante québécoise, un échange journalistique au double titre éloquent, de nouveau à propos d’un cas de « cancellation » : « Faut se parler » (10.06.2022) et « Faut vraiment se parler » (16.06.2022).

LES TROIS CENSURES

      Dans le phénomène dit de cancel culture, ce qui se trouve mis à jour ce sont trois niveaux de censure : celui de l’État, le plus connu, sur lequel on s’est longtemps focalisé en vertu du lien présupposé entre censure et pouvoir ; celui des institutions, décideurs et autres gestionnaires, qui font ingérence, de David Schor à Wendy Wesley en passant par les universités et les milieux de la culture ; celui des groupes de pression au nom d’une parole horizontale et inclusive (voir l’exemple récent de l’affaire Marty, dans laquelle n’interviennent ni l’État ni les administrateurs).

mardi 14 juin 2022

TOWARD A DIFFERENT LEFT

 

Fucking Cancelled (https://fuckingcancelled.libsyn.com). Trouvaille d’IA : les podcasts d’étudiants activistes, critiques du nexus, sorte de synthèse des modèles identitaires, médias sociaux et de la culture du bannissement. Fraîcheur des conversations dans leur bouillon spontané. « Fucking Cancelled is a podcast with three aims. First, we analyze and critique a phenomenon on the left that we call the nexus: a synthesis of identitarianism, social media, and cancel culture. Second, we offer emotional, spiritual, and ethical insights into the process of rejecting and exiting the nexus. Third, we move toward a different vision for the left grounded in solidarity, freedom, and responsibility. We are leftists who have spent many years inside the nexus. We have been too afraid to critique it and we have suffered the consequences of critiquing it. We know all too well the destructive impact the nexus has on our communities, our movements, our spiritual, emotional, and mental health, and our capacity to be responsible, ethical actors. We are also recovering addicts who live our lives by a set of spiritual and ethical principles which are starkly at odds with the rules of the nexus. We offer these principles as a guiding light toward a different left. Fucking Cancelled is a podcast for anyone who feels stifled or trapped by the authoritarian, punishing culture that dominates the left. It’s a podcast for anyone who is too afraid to say what they really think. It’s a podcast for people who have been cancelled, who are afraid of getting cancelled, or who have taken part in the cancellation of others and wondered if it was right. Fucking Cancelled is a podcast for leftists who dream of a left grounded in solidarity, freedom, and responsibility, rather than coercion, authoritarianism, and punishment. » Le vrai réveil, il est là, dans ces réactions, dans ces réflexions, les effets de distance. Le questionnement.

WOKE MOB ET GESTIONNAIRES

    Encore une histoire à dormir debout de « cancellation » rapportée par Tom Bartlett : Georgetown Reinstated Him After a Controversial Tweet. He Quit Anyway (The Chronicle of Higher Education, 07.06.2022), celle d’Ilya Shapiro à l’école de droit de l’Université Georgetown. Les invariants y sont rassemblés, le même narratif, un schéma actanciel qui se décline ainsi : intervention professorale et liberté d’expression, commentaires sur les médias sociaux, l’effet woke mob et haro, ingérence des décideurs et gestionnaires, suspension avec salaire, reprise conditionnelle du poste, etc. Pathetic (au sens anglais et français du terme). Lecture en vue, pour prendre la mesure et la genèse des mutations du free speech sur les campus états-uniens et nord-américains : Greg Lukianoff, Unlearning Liberty. Campus Censorship and The End of American Debate (New York, Encounter Books, 2014). Quatre ans avant The Coddling.

dimanche 12 juin 2022

ENTRETIEN SUR LA LOI 32

     Retour et mise au point sur la loi 32 visant à reconnaître, promouvoir et protéger la liberté universitaire : Normand Baillargeon, Conversation avec Yves Gingras (Le Devoir, 11 juin 2022). D’autant plus significatifs dans un quotidien qui a passé sous silence l’événement jusque-là, de même qu’il n’a dit mot en septembre 2021 des sondages publiés par la commission Cloutier sur la censure et l’autocensure des professeurs d’université... On appréciera au détour les coups de griffe donnés aux tenants de la panique morale – variante d’une gestion du désaccord ou tentative de « pathologisation du débat » public.

samedi 11 juin 2022

BROUILLON

     Dans l’écheveau des pistes et des lectures, encore. Vesperini sur la cancel culture. La critique woke (c’est-à-dire convenue) des wokes, version typiquement française et petite-bourgeoise de gauche. Superficiel. En outre : ce sentimentalisme qui  a pris la place d’une pensée véritablement critique et progressiste. Cette rhétorique me pue vraiment de plus en plus, et ne me rend guère indulgent, je dois l’admettreLe concept mis au centre n’est pas vraiment construit ni théorisé, en dépit de remarques pertinentes sur la statue de Jefferson, l’attaque contre les études classiques, ou « l’anthropologie puritaine » (p. 166) de la culture du bannissement. La plupart des travaux en ce domaine ne décollent vraiment pas jusque-là. Voir aussi quand même le roman d’Abel Quentin, Le Voyant d’Étampes, Éditions de l’Observatoire, 2021.

RECONNAISSANCE

    La promotion populaire, presque rituelle, des institutions, entreprises, organisations publiques, communautés et individus, de la reconnaissance ; et en premier lieu, celle des terres et des territoires. Telle université par exemple déclarant qu’elle est « located on land which has long served as a site of meeting and exchange amongst Indigenous peoples, including the Haudenosaunee and Anishinabeg nations. » Ou au bas de courriels administratifs. Jusqu’à l’équipe des Canadiens de Montréal envers la Nation mohawk (La Presse, 18.10.2021). Reconnaître. Et puis, après ? Le conservatisme que dissimulent ces déclarations vertueuses, dont l’emphase parfois larmoyante a des allures de prière chez certains. On se croirait à la messe, marmottant sur les bancs de l’église un missel à la main. Des militants ne s’y trompent pas : Glen Sean Coulthard, Peau rouge, masques blancs. Contre la politique coloniale de la reconnaissance, Lux, 2021. Ce qui m’importe : l’origine hégélienne du concept, en vertu d’une relation dialogique entre les sujets. À interroger au point de vue d’une poétique et politique de l’altérité, des liens entre éthique et langage.

EXTRACTIVISME

    Aussi : se mettre au clair avec le « concept » activiste d’extractivisme dans lequel entrent au départ une écopolitique et une critique du capitalisme (sur la base des ressources naturelles) mais qui se décline également à la manière décoloniale : la version nord-américaine, spécialement canadienne pour ce que j’en connais, associe cet extractivisme à la question des terres (l’histoire de leur conquête) et du processus de dépossession – s’alliant de la sorte à une approche autochtonisée. Et pour terminer : l’extractivisme épistémologique de la science occidentale sur d’autres savoirs (voir certains liens avec le lieu commun de l’appropriation culturelle).

DE- DE DECOLONIZE

    Dans l’écheveau des pistes et des lectures : faire un sort à la question décoloniale (et au continu-discontinu) postcolonial-décolonial – travailler sur quelques-uns des repères fondamentaux (Walter Mignolo, etc.) ; en vérité, il m’est moins essentiel dans l’immédiat de partir des économies théoriques que d’abord de la rhétorique des slogans ou des injonctions politiques : decolonize – décoloniser et la déclinaison ouverte des objets : décoloniser la science, les méthodologies, l’épistémologie (mâle-blanche, etc.), l’enseignement et les curricula, les bibliothèques (voir les délires états-uniens actuels en ce domaine), la culture, la société. Dans le préfixe, il y a la logique « à rebours » de l’histoire (le processus concret du settlement et la colonisation des catégories intellectuelles et culturelles), la contre-histoire ; il y a le geste privatif /subversif– critique et même polémique ; mais il n’entre pas dans ce négatif de valeur à tous les coups dialectique : le de de  decolonize-décoloniser peut aussi relever du cancel.

REPRÉSENTATIONS

     Cette autre observation de Piketty selon laquelle les divers groupes discriminés sont surreprésentés au sein des classes populaires. Impossible de ne pas mettre ce fait en rapport avec la rhétorique de l’affirmative action et l’obsession qui porte à l’inverse sur la sous-représentation de ces mêmes groupes dans les médias, à l’université, dans la classe politique ou les affaires. L’accent qui est porté sur la sous-représentation des groupes dans le monde des élites a pour fonction exacte d’occulter la surreprésentation des groupes du côté des classes pauvres ou dominées. Il permet de passer habilement sous silence le déficit des politiques correctives en matière de justice socioéconomique. C’est dans cet écart que s’enracine la moraline des sympathisants de gauche et autres donneurs de leçons. C’est encore de cette faille que se nourrit le virtue signalling, cette posture d’aveu de qui a depuis longtemps renoncé à changer le monde, et tire sa pleine jouissance au contraire de l’ordre existant.

LE VERTUISME INSTITUTIONNEL

     En regard, de quoi comprendre le piège collectif des idéologies, et des slogans comme le « racisme systémique », cet autre exemple catastrophique de vertuisme institutionnel, rapporté par Isabelle Hachey dans sa chronique : https://www.lapresse.ca/actualites/chroniques/2022-06-11/infirmieres-de-joliette-congediees/sacrifiees-sur-l-autel-de-la-vertu.php. Inutile d’appuyer sur les parallèles avec d’autres lieux ou milieux, ils sont trop évidents.

FAIT SOCIAL TOTAL

       Thomas Piketty, Mesurer le racisme vaincre les discriminations (Seuil, coll. « Libelle », 2022). On peut être en désaccord ou non avec l’appel à « inventer un nouveau modèle français et européen, transnational et universaliste » (p. 12) s’il est vrai que la tendance des chercheurs français consiste trop souvent à penser que les choses hexagonales sont nécessairement universelles, ou que ce qui se passe sur leur territoire se vérifie ailleurs (en ignorant superbement ou mésinterprétant alors cet ailleurs). Il reste que dans le cas de Piketty la pensée est au contraire adossée aux précautions comparatistes, propose une méthodologie, se dote d’instruments concrets de mesures. Loin des spéculations idéologiques, au lieu du dogme sur le « racisme systémique » par exemple, le racisme pris comme « fait social total ». Dans un contexte où sont privilégiés les faits, Piketty réinscrit la justice raciale dans la justice socioéconomique, seul moyen de lutter réellement contre les discriminations, à rebours du paradigme culturel. Pour cette raison que les catégorisations raciales et les catégorisations sociales sont historiquement liées ; que ces divisions socio-raciales ne se séparent pas à leur tour des écarts de statuts et de richesses.

samedi 4 juin 2022

POPULISME DE GAUCHE

   Le court essai d’Assouly sur la cancel culture. Prise juste sur les fractures de la société états-unienne, spécialement la question raciale, le lien à « la colère des groupes minoritaires en mal de justice et de reconnaissance » (p. 21) comme la demande de révision historique – donner voix aux exclus et aux vaincus de l'histoire. En marge : quelques contournements rhétoriques que l’on trouve également chez Laure Murat devant la violence abréactive et punitive – cette complaisance audible chez certains collègues, prêts à relativiser et à banaliser, l’attitude symptomatique d’une gauche incapable d’assumer ce fait qu’elle censure aujourd’hui au même titre que la droite, incapable par conséquent de pratiquer son autocritique. L’argumentation convainc peu lorsque l’auteure tend à qualifier la « censure populaire » sous l’angle de « dérives », « excès » ou « débordements ». La corrélation avec le courant woke est mieux saisie ; mais elle l’est plus au plan idéologique qu’au plan sociologique ; par contre, le phénomène est dûment caractérisé comme « populisme de gauche » (p. 36). Un élément capital est le tableau comparatif : la méprise qui entoure la réception de la cancel culture et du courant woke en France, « des concepts souvent inadaptés à nos problématiques » (p. 39). Voir la mésaventure personnelle à Mediapart à l’automne dernier (ou comment parler sur la base d’un malentendu). Il manque en contrepoint à cette analyse d’autres pays de référence : Royaume-Uni, Canada et Australie par exemple. Car c’est un enjeu particulier aux sociétés anglophones, il me semble. À rebours, la stratégie du pouvoir macroniste, de la controverse délirante sur l’islamo-gauchisme au colloque de la Sorbonne en janvier 2022 sur la déconstruction, sans parler d’autres épouvantails ridicules comme la French Theory, est bien pointée.

vendredi 3 juin 2022

LA LOI 32 ENFIN ADOPTÉE

      Mise au point concernant les rapports de forces parlementaires par Hugo Pilon-Larose (La Presse, 03.06.2022) en vue du vote du projet de loi 32. Se pourrait-il que le Québec écrive une page de son histoire ? C'est fait ce matin, au parlement, depuis 11 heures. La loi sur la liberté universitaire académique est enfin adoptée : 88 voix pour ; 0 voix contre ; 8 voix en abstention (Archives Assemblée nationale : vidéo – curseur à - 1h 35).

LA SORNETTE DES PRIVILÈGES

     À croire que certaines consciences se réveillent – les contre-discours sur les lieux communs autour des privilèges blancs, etc. «  What Happens When You Educate Liberals about White Privilege ? » (Zaid Jilani, Greater Good Magazine, Berkeley, 20.05.2022). Au-delà : ce que cela pointe surtout, c’est le conservatisme socio-économique d’une partie de la gauche, ralliée sous couvert de thématiques anti-discriminatoires, au néolibéralisme ambiant. Elle y aura perdu de vue ses utopies et le sens critique de l’histoire.

mardi 31 mai 2022

SAVOIR/POUVOIR

   Délicieuse simultanéité. L’université au centre et avec elle, plus que jamais, la dynamique savoir/pouvoir. D’un côté, à Québec, finalisation très consensuelle autour de la version amendée du projet de loi 32 sur la liberté académique universitaire ; de l’autre, à la Chambre des Communes à Ottawa, charge du Bloc Québécois qui dépose une motion sur le programme des Chaires de Recherche du Canada contre la politique EDI du gouvernement fédéral : motion d’opposition (31 mai 2022) par le député Maxime Blanchette-Joncas. Un vrai chassé-croisé. Plus inquiétant : un dialogue de sourds entre deux sociétés aussi. Enfin : l’absence de réponse des députés de la majorité sur la question de l’ingérence du pouvoir dans l’autonomie des institutions et contre la liberté universitaire.

samedi 28 mai 2022

FEUILLETON LÉGISLATIF

   Du nouveau dans le calendrier du PL32 déposé le 6 avril 2022. Adoption de principe le 24 mai 2022 et nouvelle version amendée (?), on l’espère en tous cas au vu des dernières déclarations à ce sujet de la ministre McCann (La Presse, 10.05.2022), soumise de nouveau en commission parlementaire pour étude détaillée, le 31 mai prochain : http://m.assnat.qc.ca/fr/travaux-parlementaires/projets-loi/projet-loi-32-42-2.html. Vote probable, jimagine, si cette version 2 passe le test. À suivre en tous cas.

jeudi 26 mai 2022

COALITION

      Dans la ligne d’observation, cet objet inédit et significatif de notre temps, la CAFA ou Coalition for The Academic Freedom in the Americas (Mexique, États-Unis, Canada). Initiative conjuguée de la Universidad de Monterrey, Scholars at Risk (New York) et du Centre de recherche et éducation en droits de la personne à l’Université d’Ottawa. Réseau international plurilingue d’étudiants, de professeurs, chercheurs et activistes, concernant toutes les formes d’attaque ou de restriction à la liberté académique, du contexte brésilien avec Bolsonaro aux tensions idéologiques des campus états-uniens ou canadiens par exemple.

lundi 23 mai 2022

LE SENTIMENT DU PÉRISSABLE

    Ce qui m’inquiète le plus c’est qu’à mesure que s’abaissent ainsi les lignes de démarcation entre recherche et militantisme (et le cas de l’écriture inclusive est éloquent – le langage ne pardonne pas), on assiste à un recul des réflexes critiques dans le milieu, qui favorise l’entrisme des contre-savoirs (et spécialement du capitalisme cognitif néolibéral dont l’effet woke à mes yeux n’est qu’une variante). D’où cette obsession que j’entretiens en retour vis-à-vis de l’emploi piégé de critical comme manie lexicale et signe pseudo-théorique – loin de la prime version Horkheimer-Adorno dont elle se réclame. Pourtant, l’expérience doit servir de repère : les années 68 et par exemple Tel Quel et le maoïsme. Il n’est peut-être rien de plus périssable que les idéologies. Et l’on se demande, perplexe, ce qui restera comme « outils » dans les mains d’une génération qui ne jure que par la justice sociale – en vérité sa justice de classe.

HÉTÉRONOMIE

   Entretien avec Jonas Follonier de la linguiste féministe, Danièle Manesse, L’écriture inclusive est annonciatrice d’une tyrannie (Causeur, 30 mars 2022). Un travail-bilan de démystification critique dans la suite du volume collectif dirigé avec Gilles Siouffi (Le masculin et le féminin dans la langue, 2019) : plus un projet politique que linguistique – à mes yeux, c’est même littéralement une utopie – et le phénomène mérite d’être observé pour cette raison même ; et enfin l’argument de « l’inculture ». Il est vrai qu’il se vérifie régulièrement, les inclusivistes ayant une vision souvent approximative de l’histoire de la langue, pour ne rien dire des connaissances de base en sciences du langage. Mais malgré ces failles il me semble qu’on est au-delà de l’inculture, dans un ensemble de pratiques significatives reconnaissables : l’entrée dans le champ du savoir de discours hétéronomes – relevant entre autres du consulting et de sa mainmise sur le monde de la recherche, avec la connivence de certains acteurs de ce monde. À comparer peut-être entre la controverse française et l’état du débat nord-américain. Car le milieu universitaire est le premier artisan sinon responsable de ces amalgames. Les para-savoirs ou les contre-savoirs, la question inclusiviste n’étant elle-même qu’un révélateur d’une dynamique et d’une évolution plus larges et complexes qu’il me semble urgent de prendre très au sérieux. Autrement dit, parler dinculture, c’est vrai mais c’est manquer aussitôt le problème.

dimanche 22 mai 2022

AUTRE SOURCE

      À ajouter après Julie Assouly, dans le monde francophone, Pierre Vesperini, Que faire du passé ? Réflexions sur la cancel culture, Paris, Fayard, 2022. Mais quand même, dans tous ces travaux, les mêmes exemples employés, l’analyse ne décolle guère. Dans cet ensemble, Lussier détient toujours la palme de la nullité, la "pensée" people. Mon problème depuis le début : est-ce même un concept ? de quoi parle-t-on exactement ?

LE DIALOGUE INÉQUITABLE

   Encore un cas de conférence annulée, et il est toujours extrêmement savoureux de voir les Européens goûter un peu aux stratégies de ce qu’il est convenu d’appeler la cancel culture. Cette fois-ci, à l’Université de Genève, Éric Marty, éditeur de Barthes, à l’occasion de son livre Le Sexe des Modernes. Pensée du Neutre et théorie du genre (Seuil, 2022), accusé par certains activistes d’être transphobe : interruptions et altercations, notes de l’invité déchirées – les versions des faits ne semblent pas convergentes ; le rectorat dépose une plainte pénale. Du côté des militants, ce lieu commun en soi complexe, mais lié à la culture victimaire : l’existence d’un dialogue « inéquitable », jusqu’à remettre en cause l’art de la rhétorique de conférenciers médiatisés, etc. (Une nouvelle conférence jugée transphobe bloquée à l’UNIGE, qui porte plainte – Radio Télévision Suisse. 18.05.2022).

mardi 17 mai 2022

POÉTIQUE DES SAVOIRS

     Il y a pour moi à faire une poétique des savoirs, qui pèse de manière critique à la fois sur les politiques de la recherche et l’essor des contre-savoirs, l’épistémè capitaliste du consulting EDI, la promotion émotionnelle des savoirs expérientiels – des zones qui travaillent ensemble.

VIROLOGIE INTELLECTUELLE

      Aussi de Gad Saad, professeur à l’Université Concordia, Les nouveaux virus de la pensée: Wokisme, cancel culture, racialisme... et autres idéologies qui tuent le bon sens (Éditions FYP, avril 2022). Échange à ce sujet avec YG : la propension à l’usage non moins idéologique des métaphores biologiques ou organicistes (« virus » exactement comme chez Bock-Côté, ou même Lindsay) – qui déshistoricise d’emblée le regard sur l’objet, et oriente polémiquement l’analyse.

CANCEL

   L’irritation profonde que je continue d’éprouver devant ce mot impropre, et idéologiquement chargé, venu de la gauche, instrumentalisé par les culture warriors de la droite et de l’alt-right (voir l’entretien avec Stéphane Baillargeon) ; plus concept en devenir – à condition de le sortir de la polémologie publique ; les essais qui apparaissent ici ou là : Laure Murat, Judith Lussier et plus récemment : Julie Assouly, La Cancel Culture. Quand les États-Unis révisent leur histoire (Presses Universitaires de Clermont, 2022). 

LE NOUVEAU COGNITARIAT

     Une enquête statistique, même primitive, sur l’internet montre que le terme de « langagier » (comme substantivation de l’adjectif qui s’oppose à « linguistique ») fait valoir une place particulière dans la société contemporaine de la connaissance. Ceux ou celles qui se dénomment de la sorte participent à une économie souvent dématérialisée, à travers les pratiques de traduction, de révision linguistique, d’aide à la lecture ou à la rédaction, autant de services proposés aux particuliers, aux entreprises, aux administrateurs publics. On est loin de la cléricature universitaire. Il s’agit plutôt ici d’un cognitariat très spécialisé (souvent des travailleurs autonomes ou à métiers polyvalents) qui est particulièrement présent dans l’espace numérique, en raison de l’expansion des outils technologiques (blogs, pages web, etc.).

LE CV DES LANGAGIERS

     Dans le champ linguistique, ces consultants prennent le nom de « langagiers » et plus souvent de « langagières », un item lexical que j’avais déjà repéré. À titre d’exemple symptomatique le Guide de communication inclusive du réseau UQ, j’ai établi l’inventaire des formations (aucune ne répond à la discipline requise, sciences du langage ou histoire de la langue) : en plus de la rédactrice principale, Julie Gagné (philosophie et relations internationales), Martin Blais (Téluq), titulaire de la Chaire de recherche sur la diversité sexuelle et la pluralité des genres, a été formé en psychologie, sexologie et sociologie ; Anne Beaulieu (Université du Québec à Montréal) est diplômée en anthropologie et administration des affaires ; Caroline Savard (Université du Québec à Trois-Rivières) vient de l’histoire et de la sociologie, elle est formée également en administration internationale, analyse et développement des organisations ; Charlène Deharbe (UQTR) : maîtrise et thèse de littérature française ; Karine Gagnon (Université du Québec à Chicoutimi) : communication publique et gestion des organisations ; Anne-Marie Ouellet (Université du Québec à Rimouski) : histoire ; Alissa Lauriault (École de technologie Supérieure) : études internationales et développement économique communautaire ; Caroline Leblanc (École nationale d’administration publique) : maîtrise en science ; et enfin Émilie Macot (UQAM) : anthropologie, administration publique et certificat professionnel en « diversité et inclusion » obtenu à Cornell. Appellation à contrôler, émanant d’une institution états-unienne.

CONSULTANT ET SAVANT

     En vérité, ce qui vient en substitution de la figure du savant (et qui à terme risque de la menacer, à mon avis), c’est la figure du consultant qui vend ses compétences et ses expériences sur des bases qui ne sont pas nécessairement celles d’un capital épistémique sanctionné institutionnellement par les diplômes et les formations. Or c’est cette figure du consultant qui tend à pénétrer le monde universitaire – cas d’hétéronomie comme il en allait des intrusions du discours journalistique dans l’espace académique. Cette figure du consultant est inséparable des mutations du capitalisme – d’un capitalisme cognitif et dématérialisé.

LE REGARD SANS EXPERTISE

     Cette attitude de contre-savoir est bien illustrée dans l’article mentionné plus bas par une écrivaine et professeure de littérature, Martine Delvaux, qui réagit positivement à cette polémique de 2020. Elle déclare d’abord qu’elle « rêve d’un monde où le genre ne sera plus important » et justifie ainsi la démarche : « Il est formidable que ce travail soit fait par des experts du domaine du droit, que la langue épicène soit cooptée par le juridique et qu’il y ait des vases communicants. » On se demande bien ce que signifie ici le fait que la langue épicène soit cooptée par le juridique. Car en l’occurrence l’expertise des juristes se solde par une non-expertise linguistique. S’il y a avantage évidemment à (faire) entendre des questions que le linguiste de profession ne se pose pas, cette attitude comporte néanmoins des risques, même dans l’optique de l’usager en écriture inclusive. Elle entretient notamment l’illusion qu’il est possible de se dispenser d’un point de vue informé et spécifique sur l’objet langue, réglé sur un corps de principes et de concepts en partage et en débat dans la discipline concernée.

LES CONTRE-SAVOIRS

     Cette autre histoire que j’avais laissée de côté : une polémique en 2020 à la Ville de Montréal, les autorités municipales ayant sollicité les avis de Michaël Lessard et Suzanne Zaccour, rédacteurs d’une Grammaire non sexiste de la langue française, deux juristes militants qui ne sont ni linguistes ni grammairiens ni terminologues. Voir Émilie Dubreuil, Que défend la Ville de Montréal ? Le langage épicène ou le langage militant ? (Radio-Canada, 31 mai 2020) Par-delà l’effet de linguistique fantastique, la controverse est surtout révélatrice d’une demande qui ne distingue plus entre discours social et discours savant – et passe outre les exigences des disciplines, de leurs protocoles et traditions, mais aussi de leurs méthodes, outils, concepts, etc. Un cas parmi d’autres du rapport que la société actuelle entretient avec le savoir et les savoirs. Une tendance aux contre-savoirs ou para-savoirs.

AGENCE ET INFLUENCE

    Dans le même esprit, un Raphaël Haddad peut ainsi présenter son guide d’écriture inclusive au nom de Mots-Clés, son « agence de communication d’influence », et du travail conduit pour « ses client·e·s dans le cadre d’accompagnements en stabilisation, déploiement et attribution de formulations originales dans le vocabulaire ordinaire ou professionnel, entretenant leur position d’autorité. » (Manuel d’écriture inclusive, 2016, p. 4) – même si on peut s’interroger sur le sens exact de cette ronflante phraséologie.

AUDIENCE DESIGN

   Ce que le terme à la mode – celui de l’inclusion – doit au modèle de la communication, du design, de la publicité : la preuve par l’importation et l’expansion de certaines théories mises en pratique, la sociolinguistique de l’« audience design » développée notamment par Allan Bell (« Language Style as Audience Design », Language in Society, vol. 13-2, Cambridge University Press, 1984, p. 145-204). L’auteur considère sous ce terme les variations expressives qui ont lieu au cœur des interactions linguistiques. Il suit pour ce faire un modèle de communication – relativement rationnel bien que les combinatoires entre les instances peuvent se révéler complexes – qui s’organise par cercles concentriques autour du couple classique speaker (locuteur) et addressee (destinataire), mais également d’instances (actives ou passives) telles que l’auditor ou auditeur (mais non addressee, lui-même potentiellement speaker), l’overhearer, participant involontaire à la conversation, et encore l’eavesdropper, personnage indiscret ou illicite. Du dialogue ordinaire à la communication de masse, il s’agit dans tous les cas de repérer les « style shifts » ou ajustements stylistiques du discours qui s’opèrent en fonction du rang social occupé par les différents acteurs de l’échange, mais également les marqueurs d’identité ou d’appartenance (ingroup vs outgroup). Dans cette perspective, l’écriture inclusive par exemple participe d’une attention accrue dans la langue aux signaux d’empathie, de proximité ou de familiarité que le locuteur destine au public visé. Le mode de l’entreprise en a compris les avantages.