Ces papiers d'Amérique(s) sont aussi à leur manière les papiers d'un jour.

Un journal, peut-être ? Un carnet, plus sûrement. Des notes et des impressions. Des textes gouvernés par la circonstance. Improvisés quand il faut. Mal écrits souvent, à la hâte ou sur le vif.

D’une intention encore mal éclaircie. Ils (se) cherchent moins quelque patronage littéraire qu'à découvrir cette intention.

Des papiers, encore. Drôle de matière. Moins emblème que dissonance, lorsqu’on les mesure à leurs ponctuations numériques. Il arrive toutefois qu'ils s’accordent avec le sens qu'ils possèdent en langue anglaise. Ils (re)deviennent alors une catégorie du discours.

Ce sont généralement plutôt des brèves, des citations ou des gloses. Des bouts d'expérience, qui deviennent par accident métaphores. Des morceaux d'actualité. Et pour tout dire, les digressions y occupent le centre.

Les dates qui leur répondent, aléatoires ou affectives, ne tiennent elles-mêmes que de fendre un peu des événements de nature très diverse, intimes ou publics, quelconques - incertains.

Pour l'essentiel, tout y est vu d'ici.

jeudi 31 août 2023

PROPAGANDE

    


Canada’s Woke Nightmare : A Warning to the West (2023). Documentaire d’un journaliste britannique du Telegraph, rival du Guardian : de Vancouver à Montréal, un beau gloubi-bulga agrémenté d’entretiens avec Jordan Peterson. On y mélange la décriminalisation des drogues dures dans l’Ouest avec la gender ideology, Kamloops et le cas des residential schools, l’imputabilité étant sans cesse centrée sur le Premier Ministre et ses « radical reforms » (radical ? Fichtre !) sans prendre garde aux divers paliers décisionnels d’un État fédéral (municipalités, provinces). Non que je tienne le PMC, cet héritier fat, dans mon coeur, loin s’en faut. Mais les déclarations relèvent du sottisier habituel, et répondent aux niaiseries symétriques de la gauche woke : « we have become a totalitarian state ». On se demande comment il se fait que l’auteur d’une telle phrase peut aussi librement le dénoncer. Déjà-entendu. La séquence a cet intérêt néanmoins qu’outre les tensions qu’elle filtre, un esprit de division loin de l’imaginaire centriste traditionnellement associé au Canada, elle est révélatrice de la manière dont la droite est en train de se réveiller et du backlash en cours. Un point plus intéressant : l’hypothèse selon laquelle le Canada est le pays qui s’est positionné le plus à l’avant du « progressisme » woke, devant la Nouvelle-Zélande et l’Australie même. La version est en effet bien différente de celle des États-Unis. Au tableau manque la question du Québec bien sûr, mais le documentaire est construit du point de vue anglais et anglophone.

lundi 28 août 2023

UNIVERSEL REPORTAGE

Étrange, au fond, ce goût sinon cet engouement pour l’actuelle guerre des mots, qui m’occupe l’esprit depuis deux ou trois ans. Je ne lis plus que cela (ou presque). Être du côté de l’universel reportage plus que de la parole essentielle. En vérité, l’un éclaire l’autre, et réciproquement. Et je ne vois pas comment avancer le dossier langage – cultures – manières, et le passage récent par les sociologies et anthropologies (Durkheim, Bourdieu, De Certeau, etc.) à ce sujet, sans ce vaste champ de réflexion dans lequel, imprudent et mal armé, je barbote joyeusement. Il me semble que je traite du même problème sous un autre angle. Quoi qu'il en soit, j’emmerde la littérature – et les spécialistes de littérature surtout qui, pour le coup, sont dans leur tour d’ivoire à la manière de Gautier contemplant l’émeute qui tempête à sa vitre ou Le-con-te de Lisle – comme si de rien n’était. Fuck off les placets et autres sonnets futiles – que toujours j’adore bien entendu. 

CENTRE ET CONSENSUS

    Dans le livre-projet, partir de ce lieu commun du débat à propos du débat, qu’il est nécessairement polarisé, la question des dissensions, des déchirures (Alex Gagnon au Québec ; voir la position conciliatrice de Haidt et Lukianoff, obsédés par les divisions de la société états-unienne), les guerres culturelles (importées ici, et explicitement convoquées par le courant conservateur, Rioux, Beauregard) et ce qui leur est opposé par certains, l’utopie du centre voire de l’extrême-centre (Buzzetti), sans parler même des fantasmes de consensus. Une certaine idée de la démocratie. Une inquiétude aussi sur l’état de la conversation démocratique, la qualité critique du débat. N.B. Il serait intéressant à ce titre, et à presque 25 ans d’écart, de reprendre point par point la typologie de Culture Wars : nombre d’arguments similaires sur l’intolérance, les tactiques des deux camps, la diabolisation de l’ennemi (aujourd’hui, c’est mieux on a même les schmittiens de gauche), les stratégies rhétoriques, la difficulté à poser des nuances. Hunter parle d’une « grammaire » du discours public, dont il n’oublie pas de rappeler – ce qui me paraît essentiel – qu’il est produit, contrôlé et manipulé par les élites avant tout. Observer dans le détail aussi les paroles militantes d’universitaires, étudiants, juristes, architectes, politiciens, etc. à ce sujet – comment dans la trame du texte ça se construit. Encore il y a deux jours, Tamara Thermitus sur MLK, empilages d’amalgames, arguments désitués et déshistoriciés. Des comme cela, on en lit chaque jour à la pelle, prévisibles et programmatiques, mais ce serait intéressant d’examiner au plus près les procédés.

NATIONAL, SOCIAL, RACIAL

   Autre livre fort, avec mes contretemps et mes retards. Éric Martin, Un pays en commun (Écosociété, 2017). Comme philosophie politique – des plus classiques on ne peut se tromper, acteur et fondateur du courant Québec solidaire. Reprendre à la droite son bien : le peuple – la nation ; l’enracinement culturel non comme terroir mais résistance aux impérialismes anglo-américains (quid cependant de la leçon deleuzienne ?) ; un « socialisme d’ici » dans la veine de Fernand Dumont, et d’une tradition Révolution tranquille, y compris sur les références anticoloniales qui tournent explicitement le dos à la gauche postmoderne et à ses impasses. Renouage avec Parti pris. L’ici déixis du socialisme, je le prends de la sorte, l’ici-historicité. L’essai de réarticulation entre le social et le national, qu’il importe d’autant plus de souligner que dans le récit actuel s’affrontent explicitement le racial (le progressisme ethnodifférentialiste, de source très anglo-canadienne par ailleurs ; combinable au tournant woke d’une partie de la gauche états-unienne et de la gauche fédéraliste de ce côté-ci) et le national (le conservatisme ethnique canadien-français – Bock-Côté, Rioux et cie). Cette double version (de plus en plus essentialisée), raciale et nationale, a une faiblesse commune : l’historicité du social et des cultures très précisément. Sur ce versant, une des failles du livre est de ne pas mettre en débat le bloc postcolonial-décolonial, qui ne ressortit pas au même paradigme anticolonial Fanon-Memmi des années Parti pris. Et les lignes se sont beaucoup accusées depuis 2017. Mais là encore, comment penser un « pays en commun » et ses trois solitudes, anglaise, française et autochtone sans une théorie des langues et des cultures ?

HISTORICITÉ DU VIVANT

    Achille Mmembe, La communauté terrestre. Lecture jouissive dans la continuité de la Critique de la raison nègre entre autres. Penser les nouvelles façons d’habiter la terre, poursuite de la réflexion sur l’en-commun, dans la perspective plus globale du vivant – des vivants, articulant les questions de justice socioéconomique et l’écologie des territoires. Il faudrait reprendre point par point. Trois zones de résistance, à déplier très certainement : l’ouverture par l’anthropologie africaine et les mythes dit quelque chose de la subsistance du religieux dans l’approche ; et une tendance à la poétisation de la nature qui fait l’économie d’une conceptualisation à certains lieux précis d’achoppement. La réflexion sur l’identité est constamment énoncée à partir des populismes de droite et des suprémacisme raciaux. Soit, mais la question de l’identité et de l’identitaire à gauche est presque passée sous silence, alors qu’elle est représentative des nouvelles polarités idéologiques qui encadrent de plus en plus le débat public. L’assimilation presque constamment négative de l’État, des nations, des peuples à de dangereuses territorialisations-essentialisations, à l’opposé de l’en-commun ou de la communauté terrestre (les paramètres écologiques étant plus spontanément globaux). Le peuple n’est pas à tous les coups le Volk hitlérien ou la version anglosaxonne ultra-blanche du KKK. Vision malgré tout réductrice alors que passée l’euphorie néolibérale depuis 2008 ne cesse de s’entendre précisément un besoin collectif d’État. Et n’étaient les ambiguïtés autoritaires, comme les intérêts entre la santé, le capital et l’État, notamment pour ce qui regarde l’industrie pharmaceutique, la crise sanitaire de 2019-2021 a remis au premier plan le rôle décisionnaire et décisif des gouvernements, avec la question ouverte du bien public. Et pour finir, l’économie majeure dans l’axe du vivant demeure le langage, et les langues, comment penser l’en-commun en dehors de cette condition-là, et corrélativement des rapports langue(s) – culture(s) – peuple(s) – nation(s) ? Si elle remonte au moins à Humboldt, Herder et cie, une telle question appartient à tout sauf au passé. L’historicité du vivant – autrement.

mardi 15 août 2023

ÉQUITÉ (FAIRNESS) MON ŒIL

   Intéressante citation donnée par Dalhia Namian dans son beau pamphlet, La société de provocation. Essai sur l’obscénité des riches (Lux, 2023, p. 54) – titre emprunté sans hasard à Romain Gary dans Chien Blanc : « Comme l’exprimait Justin Trudeau en mai 2015 au Canadian Club de Toronto, un forum de discussion sur des enjeux sociaux qui rassemble annuellement les élites de Bay Street, dont les plus grand philanthropes : “Si nous n’offrons pas l’équité, les Canadiens finiront par envisager des options plus radicales.” » (« And I might say, if we don’t deliver fairness, Canadians will eventually entertain more radical options » Justin Trudeau on Fairness and the Economy ; curseur : 19’49’’). La cible obsessionnelle du discours est celle de la classe moyenne, aux contours sociologiques aussi mal définis qu’ambigus. Mais entre cette déclaration en début de premier mandat et le rose Tweet We’re team Barbie, qui a déclenché tant de réactions dans la logosphère des médiaux sociaux, je ne sais pas ce qui est le mieux. Le PM n’en manque jamais une. Le propos sur l’équité est révélateur du statut social que lui donne le pouvoir politique : ce qui peut d’abord prévenir de la radicalité et donner le sentiment de justice. Mais le sentiment de justice n’est pas la justice même. L’équité comme mécanisme pour mettre en oeuvre la valeur de fairness s’énonce devant les élites économiques, elle ne contribue pas tant à une redistribution ou à une correction socioéconomique qu’au maintien de l’ordre. Le changement serait minimal car il attenterait sinon d’autant  à la logique du capital.

TROIS VOLETS

    Dans cette grammaire du politique que j’évoquais il y a deux jours, et dont j’aperçois le premier volet autour des mots polémiques – avec ses trois blocs reliés (réveil militant, cancel culture, EDI), les deux autres battants seraient a) la question des rapports entre langage et reconnaissance – retour aux mots tabous non pas tant en eux-mêmes qu’en lien avec le récit racial et la conception dialogique de l’anthropologie de la reconnaissance, prise critique des théories multiculturelles ; b) la question des mots inclusifs et l’utopie des paralinguistiques expérimentales : les guides, manuels ou ouvrages à prétention savante visant à réapprendre à parler – la rééducation de la parole se conjuguant à une rééducation de l’homme dans le droit fil du management EDI.

dimanche 13 août 2023

TWICE COLONIZED

    Ouverture du 33e festival Présence Autochtone (08.08.2023) à Montréal et projection du film documentaire (Groenland, Danemark, Canada) de la danoise Lin Alluna, en présence de l’avocate militante Inuit Aaja Peter elle-même. Argument : « Suite au décès de son fils, Aaju Peter se lance dans une quête éperdue pour récupérer sa langue et sa culture, dont elle avait été coupée suite aux politiques coloniales d’assimilation. Se retrouver soi-même, panser ses blessures, surmonter les traumas, affronter le colonialisme, changer le monde : mission impossible? Twice Colonized, preuve à l’appui, étayée de sept ans de tournage, démontre que courage, émois, convictions peuvent se conjuguer pour influencer durablement le cours de l’histoire. » You’re born to this world to make a difference (trailer). En plein dans le mouvement mondial de la Résurgence autochtone, avec non pas cette double-consciousness mais triple-consciousness, en quelque sorte. Et l’activisme, cela ne m’échappe pas, est décrit par deux fois dans le récit, en son point précis de bascule : « my awakening ».

OBSERVATOIRE DE LA LIBERTÉ D’EXPRESSION

Et puisqu’on en parle, le lancement en cours de l’Observatoire de la liberté d’expression (Geneviève Nootens, Régis Coursin) abrité par l’UQAC, auquel je suis associé (https://www.uqac.ca/libobs/chercheurs-membres). Geste académique, parallèlement à la Chaire France-Québec sur la liberté d’expression. Geste inséparablement politique. À prendre aussi dans les pratiques du contemporain, j’avais déjà pointé cet élément : le genre même de l’observatoire.

SUR LA TABLE

     Sur la table, le classique de Hunter, Culture Wars ; l’idée se précise par ailleurs d’un livre sur la nouvelle langue progressiste du contemporain – sorte de philologie et de grammaire du politique – articulant les trois blocs « réveil militant », « cancel culture », « EDI ». Premier volet d’un triptyque, ici sur les mots polémiques, au fond. Maturité de la question, qui demande à s’énoncer, se logifier, se complexifier par l’écriture. Car le point de vue reste évidemment celui du langage, une critique du texte culturel, à l’heure où l’on parle tant de liberté d’expression et de polarisations diverses du débat.

TOURNER LES PAGES

     Dans la brise de fin d’été venue du fleuve, près de l’hibiscus couleur humble écarlate, à l’abri du soleil, sorte d’instant privilégié à l’avant des dégâts diluviens qui scandent désormais l’ordinaire du temps, le bonheur des lectures tuilées se conjugue au goût de la lenteur, du laisser-faire presque, tellement contre-nature dans mon cas : tourner les pages par esprit de résistance au précipité social du travail et de ses ritualités à venir. Dilater le calendrier. Merveille par exemple du Journal de Marie Uguay, hymne à la vie mesuré à la maladie comme à l’imminence de mourir, aux violences médicales de la mutilation. Écrire : créer des intensités. L’exemple même.

mercredi 2 août 2023

SORTIR

   Si l’on veut (faire) réentendre le récit de l’émancipation – la prise de parole – c’est à la condition peut-être de sortir de la rhétorique de la panique morale – concept normatif s’il en est comme l’avait de lui-même reconnu Stanley Cohen ; et qui ne sert qu’à une chose : confisquer le débat critique à gauche – et la critique de la théorie critique – symptôme évident de ses récentes orientations essentialistes et dogmatiques. Sortir enfin du couple universalisme progressiste – conservatisme identitaire.

TRAVERSÉES

     Heinich – prise 2. D’autres points à soulever en plus des saillies polémiques : le côté vieille dame à qui on ne l’a fait pas, celle qui a roulé sa bosse et apostrophe de haut les jeunes chercheurs ; un lieu commun des controverses qui associe l’émergence woke à des considérations générationnelles, ce qui ne se vérifie pas. Comme le coup lyrico-politique de Cusset « Debout la jeunesse du monde ». Laquelle, mon bonhomme ? De qui on parle ? Le raccourci intellectuel le plus problématique est celui qui va de l’identitarisme au communautarisme et au multiculturalisme. Et le communautarisme c’est vraiment une obsession du débat français, lié au décrochage du modèle républicain, encore récemment avec les révoltes et répressions urbaines du début de l’été. Alors que la question concerne bien davantage le rapport entre la gauche identitaire et l’individualisme néolibéral. Détail : dans l’emphase portée sur l’universalisme et le mythe républicain assimilationniste (contre le multiculturalisme qui serait séparatiste – ce qui me semble relever du fantasme et n’est jamais démontré ; le plus drôle, c’est que la version canadienne du multiculturalisme voit le séparatisme ailleurs : dans le nationalisme québécois par exemple…) – j’observe au passage qu’une part de ce discours est tenu par des auteurs Heinich – Taguieff – Szlamowicz de culture voire de confession juives – et on peut se demander s'il ne prend pas aussi par sensibilité dans l’histoire des communautés juives et de leurs rapports intégrationnistes à la nation depuis la Révolution française. D’autres cibles manquées dans le livre : la question des EDI est mal mesurée alors qu’elle est centrale ; de même pour la composante religieuse, alors qu’elle se trame depuis la théologie des réveils et le récit racial du XIXe siècle jusqu’aux protestantes de l’écriture inclusive des années 70-80 ; enfin, cet élément qui se clarifie de plus en plus : sous le terme woke, on ne désigne pas uniquement la gauche dite radicale, mais un nouveau paradigme progressiste, qui s’est déployé dans l’espace médiatique, politique, culturel, aussi bien que les forces du marché et certaines formes du capitalisme, occupant des positions beaucoup plus centristes et centrales que prévu. Des positions de pouvoir aptes à convertir la prise de parole en langage. En regard, une déclaration essentielle du livre : sur ce terrain, mais pas pour les raisons avancées au nom du pseudo-argument antitotalitaire, la bataille se gagne à gauche, et non à droite.

mercredi 19 juillet 2023

DIATRIBE

    Sur les côtes pauvres de l’Est maritime et son « grand désert d’hommes », exposé aux chaleurs et aux vents, lecture de Nathalie Heinich, Le wokisme serait-il un totalitarisme ? (Albin Michel, 2023). Au vu du titre, racoleur et commercial, question rhétorique dont l’auteure et le lecteur un peu avisé ont déjà la réponse, j’ai longtemps hésité à y entrer, même à me procurer l’ouvrage. Il a tous les traits de la littérature réactionnaire dont les publications se sont multipliées ces dernières années. On ne sort guère d’une logique de la diatribe malgré d’excellentes analyses critiques par ailleurs et quelques claques bien méritées à Cusset ou à Ogien. Soupir et lassitude à cette alternance de pamphlets et contre-pamphlets – et je remarque que c’est ce qui plaît au public. Cela pose en premier lieu la question du discours, de son historicité, de son statut aussi. Il me semble qu’on peut faire un vrai travail critique à la manière de Stéphanie Roza, au propos plus large, sans tomber dans tous ces travers. Il y faudrait une étude à la loupe, argument par argument. À commencer par les manques chez Nathalie Heinich, une réception obsessionnelle (et très française) de la question à travers le prisme états-unien (qui, en retour, se défend mal de l’accusation d’anti-américanisme) ; avec les simplifications de service (notamment sur le multiculturalisme) ; une ignorance complète de la situation canadienne-québécoise ; australienne ; et britannique. La notion de totalitarisme, sinon par autorité sous le patronage de Arendt, n’est pas vraiment définie. L’argumentation se place dans l’analogie. D’emblée. S’il y a des traits relevant du maoïsme ou du stalinisme, il ne s’agit pas d’une gauche totalitaire – ou alors ce serait un totalitarisme sans l’État… Au mieux s’agit-il en effet d’une gauche autoritaire. Mais à rester collée à l’idéologie, l’auteure manque une analytique du pouvoir. La riposte serait une alliance de la gauche antitotalitaire et de la droite libérale. Lorsque l’auteure en conclut (p. 163) : « La France se trouve ainsi à l’avant-garde d’un combat qui concerne aujourd’hui l’ensemble du monde occidental », je ne sais pas s’il faut en rire ou en pleurer. Le comble du ridicule qui dénonce de lui-même les particularismes de l’universalisme – à commencer par le nombrilisme français qui prétend parler du monde en parlant de la France – maladie nationale – et surtout plus gravement sa colonialité intellectuelle – celle-là même que les penseurs postcoloniaux et décoloniaux n’ont eu de cesse de démystifier en provincialisant l’Europe – le centre intellectuel n’étant plus là et depuis longtemps.

mercredi 12 juillet 2023

À QUI LA DIVERSITÉ PROFITE-T-ELLE LE PLUS ?

  Nouvelle sortie : A. Bernadet, « À qui la diversité profite-t-elle le plus ? » (Le Devoir, 12.07.2023). Retour sur la décision récente de la Cour suprême des États-Unis de mettre fin aux programmes d’affirmative action : l'occasion de réfléchir aux limites de la politique canadienne d'équité et des plans EDI dans les universités qui, sous leurs dehors progressistes, proposent en vérité une justice élitaire plus qu'une politique égalitaire.

jeudi 29 juin 2023

PLAINTE

    Un détail important de l’affaire, qui n’est pas mince en soi. L’article rapporte les objections de « reverse racism » de la part d’étudiants blancs et c’est l’un des leitmotive ressassés contre les politiques d’affirmative action. Mais l’élément central est que la plainte relayée par la Cour Suprême porte sur un groupe lui-même minoritaire, les étudiants d’origine asiatique : « Elle s’est prononcée dans le cadre d’une plainte déposée en 2014 contre les plus vieilles universités privée et publique des États-Unis, Harvard et celle de Caroline du Nord, accusées de discriminer les étudiants d'origine asiatique. Ces derniers, qui ont des résultats scolaires nettement supérieurs à la moyenne, seraient plus nombreux sur les campus si leurs performances étaient le seul critère de sélection, avait plaidé l'association Students for Fair Admission. » Association qui se réclame non moins de l’héritage des Civil Rights, ce qui est logique. Mais les années 80 étant passé par là, le débat porte sur l’alternative race conscious-based programs vs color blindness (avec son dualisme manichéen : la première serait progressiste, la seconde conservatrice). Au reste, la porte n’est pas complètement fermée par la Cour Suprême à des considérations sur les origines ethniques, le parcours du candidat, un peu dans la logique des années reaganiennes justement. We have seen all of this before.

NEGATIVE ACTION

   Sans surprise : « La Cour Suprême des États-Unis abolit la discrimination positive à l’université » (Radio-Canada, 29.06.2023). L’Amérique rétrograde. À contre-histoire. L’inflexion la plus spectaculaire en ce domaine avait eu lieu pendant les années Reagan, qui avaient imposé des contraintes et des limites aux programmes de Kennedy-Johnston. Là on est au cœur du backlash, avec ce qu’il a de démesuré. Et un backlash, c’est une tentative pour reprendre le pouvoir. Mais c’est le coût on ne peut plus prévisible des guerres culturelles qui ont occupé la décennie précédente. Les mêmes contre-stratégies que l’on perçoit à l’œuvre contre les politiques DEI dans les états républicains, que certains défendent en accusant la droite républicaine de fouler au pied la liberté académique. Ironie piquante pour ceux qui redécouvrent tout à coup les vertus du pluralisme et la nécessité de la diversité des points de vue. Intolérance à gauche. Violence à droite. D’un cas à l’autre, le piège se referme sur l’université et sur la démocratie. Triste bilan.

 

jeudi 22 juin 2023

DIRE LE BIEN

    Ce qui est intriguant dans les lignes directrices sur l’écriture inclusive du gouvernement fédéral, et la mise au point de l’inclusionnaire, c’est le sens à donner au mot-valise qui hybride donc « inclusion » et « dictionnaire » (en anglais : inclusion et dictionary). Le mot accomplit en quelque sorte l’acte d’inclusion lui-même. Il regroupe des entrées de déterminants, noms ou adjectifs sous la forme de tableaux à deux colonnes. D’un côté, la « phrase » dite « genrée », par exemple : « Les voyageurs n’aiment pas les contretemps ». De l’autre, les énoncés alternatifs : « Les personnes qui voyagent n’aiment pas les contretemps » ou « Quiconque voyage n’aime pas les contretemps ». Dans le cas de tous de « Bonjour à tous ! », il est proposé : « Bonjour ! », « Bonjour tout le monde ! », « Mesdames et Messieurs, bonjour ! » Dans la vision inclusiviste, cette occurrence demeure discutable toutefois, puisque le syntagme Mesdames et Messieurs écarterait ici en bonne logique les personnes non-binaires… Quant à « médecin », l’option donnée est de coupler les genres (en neutralisant toutefois l’accord nominal) : « Je dois prendre rendez-vous chez le médecin » devient « Je dois prendre rendez-vous avec un ou une médecin ». La périphrase s’impose entre « Le député doit être digne de confiance » et « Quand on représente la collectivité, il faut être digne de confiance ». Ces stratégies de récriture reposent sur le mythe de la synonymie alors qu’il n’existe pas entre les signes d’équivalence au sens étroit, mais seulement des différences pour reprendre Ferdinand de Saussure. En vérité, cette espèce de langue d’État est une utopie au sens où elle résume l’idéal normatif d’une sorte de bien dire qui consisterait moins, en l’occurrence, à dire bien (en raison d’une correctivité formelle de la phrase) qu’à dire le bien (en raison d’une expressivité éthique de la phrase).

DOCTRINE GLOBALE

    Ce n’est pas uniquement le déficit épistémique qui caractérise les approches inclusives en matière de langue, et la légitimité que les institutions d’État donnent à ces lacunes est évidemment des plus inquiétantes. Jean Szlamowicz est probablement – à date – celui qui a le mieux perçu le problème, ne serait-ce que parce qu’il fait un travail de traque discursive – et malgré certaines saillies ouvertement polémiques. Dans l’idéologie inclusiviste, qui est une idéologie de la langue, il comprend bien qu’il s’agit d’une « doctrine globale » (Les moutons de la pensée, 2022, p. 70). C’est-à-dire qu’en s’adressant au langage, cette doctrine se rapporte du même geste à la sexualité, à la race, à la société, au politique. Elle suit un principe d’explication mécanique et presque unique, incapable d’envisager les discours et les sujets qui s’y instancient autrement que sous l’angle des inégalités, des dominations et des oppressions. Un des symptômes institutionnels parmi d’autres, c’est qu’on voit des publications de linguistes militant(e)s (qui font dans la linguistique dite expérimentale, c’est plus branché – comprendre : non plus descriptive – à bas Saussure !, ce vieux con) dans des revues de sociologies féministes ou d’études queer, moins dans le domaine des sciences du langage au sens étroit (pour des raisons manifestes de sanction des compétences…) Et c’est  également révélateur du regard porté par certains courants des sciences sociales. À l’inverse, le langage est révélateur par ses multiples résistances des impensés d’un tel modèle anthropologique.

THÉO-LINGUISTIQUE

   L’écriture inclusive se règle pour l’essentiel sur une linguistique de la nomination, une énième variation du modèle épistémologique du signe. Elle se situe au point d’articulation du théologico-linguistique et du théologico-politique. Les manières de dire Dieu – et de le dire au féminin (Dieue) par exemple – ou en empruntant des pronoms non-binaires (iel) ne sont pas sensiblement différentes des manières de dire toute espèce d’altérité qui échapperait au binaire masculin – féminin. Et inversement. La question des pronoms de self-identification et la liste des néopronoms entrent dans ce cadre.

LA CHOSE LITTÉRAIRE

   Je suis récemment retombé sur cette expression (Henri Meschonnic). Sa banalité apparente, puisqu’elle active un mot on ne peut plus commun de la langue française. En vérité, la chose littéraire est le contraire de l’évidence conceptuelle. Elle désigne ce qui n’a pas encore de nom et demeure en l’état dans l’indéfini. La chose littéraire est ce qu’il y a à penser – ce qui est en devenir, et l’absolu contraire de la littérature puisqu’elle peut advenir dans le texte philosophique ou un document de droit, prend des formes diverses et imprévisibles. Elle n’est pas réservée à un corpus type ou caractéristique. La chose littéraire, c’est aussi ce qui résiste comme objet de connaissance, se dérobe sans cesse au regard qu’on porte sur elle. Elle est le je ne sais quoi qu’il y a à connaître. Le « ça » de Tristan Corbière.

L'ENTRE-DEUX

   Assez souvent, je pense à ces auteurs, nés dans le dernier tiers ou quart du siècle qui précède. Chateaubriand (1768). Proust (1871). Des noms qui résument l’inconfort de vivre entre deux temps, d’en ressentir les crises et les déchirements. Mémoires d’outre-tombe abondent plus particulièrement en ce genre d’exemples. Des œuvres en prise avec un siècle qui se défait et l’autre qui s’invente – un sens en cours, brisé et relancé, dont il n’est pas facile d’être le sujet – d’être simplement le contemporain, de le vivre sans en être uniquement le témoin passif.

L'AFFAIRE DANA RAY

   Elle était passée sous mon radar. C’est l’une des plus scandaleuses histoires de financement au fédéral. 1.2 million de dollars accordés par le CIHR au Centre d’accès à la santé WNHAC de l’Université Lakehead en Ontario. Techniques de guérison traditionnelles et « ways of knowing » autochtones « to address the impacts of colonialism », le cancer étant vu lui-même comme un « symptôme du colonialisme ». Ou comme le dit si brillamment la chercheuse Dana Ray qui pilote ce projet, « We need to stop framing prevalent risk factors of cancer as such and start thinking about them as symptoms of colonialism ». (Campus Connection, 18.11.21). On va en guérir des patients avec de tels principes. C’est beau quand même, la science décoloniale : une telle promesse d’avenir.

mercredi 21 juin 2023

DICTIONNAIRE

      Flaubert. À se mettre à l’écoute du discours social, particulièrement dans une société du consensus comme le Québec, qui négocie fort mal ses effets de polarisations (quelle société y parvient ?), même s’il fait preuve de beaucoup de résilience, on se prend néanmoins à réécrire le Dictionnaire des idées reçues (copier comme autrefois). On y consignerait par exemple : « Biodiversité, n.f. Fragile et menacée comme les espèces, quoi qu’on fasse » ; « Blanc, n.m. Oppresseur. Détient le pouvoir » ; « Femme, n.f. Toutes victimes de la culture du viol et du male gaze » ; « Entreprise, n.f. Église moderne, sans vitraux ni transepts » ; « Influenceur, n.m. Penseur qui se dispense de concepts » ; « Legault (François), n.p. Autonomiste, fédéraliste, nationaliste, père de toutes les valeurs québécoises ; Duplessiste dans l’âme » ; « Néolibéralisme, n.m. Malgré des crises répétées, la panacée économique des peuples » ; « Noir, n.m. Opprimé. Faire preuve d’empathie à son égard, même s’il roule en Porsche ou détient 51 % des capitaux de votre entreprise » ; « Patron, n.m. Assure l’emploi et la croissance. Veut toujours le bien de ses employés » ; « Poilièvre (Pierre), n.p. Populiste. Dangereux énergumène. Surtout ne pas voter pour lui dans trois ans » ; « Québécois, Québécoises, n.p. Uneducated People » ; « Racisme, n.m. Voir systémique » ; « Riches, n.m. Les admirer » ; « Trudeau (Justin), n.p. Ancien professeur d’art dramatique. Premier Ministre de l’excuse » ; « Woke, empr. Mot étranger. Sert le plus souvent d’insulte ». Etc. 

DU CÔTÉ PROTESTANT

   À ce stade, il est tentant de suivre la linguiste militante Julie Abbou lorsqu’elle déclare : « C’est dans les espaces de culture protestante […] que le rapport au langage sur ces questions de genre est le plus avancé. C’est le cas aux États-Unis, au Canada, et en Allemagne. Et ce qui est assez parlant, c’est de voir la situation en Suisse, avec ses trois régions linguistiques. En Suisse alémanique, on féminise très facilement, tandis qu’en Suisse romande et italienne, les résistances sont beaucoup plus fortes, ces deux langues étant liées à des cultures plus catholiques... » (Entretien avec Anne-Sylvie Sprenger, « L’écriture inclusive doit son nom à la théologie protestante », Réformés, 01.03.2021). En vérité, l’argument culturel risque de se heurter aux mêmes écueils que le comparatisme linguistique. Car du Canada à la Suisse on considère ici deux branches de l’ensemble indo-européen. Les langues germaniques (anglais, allemand) et les langues romanes (italien, français) ne répondent pas à des contraintes structurales similaires. La différence se situe surtout là.

THÉOLOGIE ET LINGUISTIQUE

   Dans le chantier de l’écriture inclusive, l’hypothèse pointée des origines religieuses non des pratiques elles-mêmes mais de l’expression inclusive language ou inclusive writing. L’idée est promue par les milieux protestants nord-américains au cours des années soixante-dix, alors traversés comme partout ailleurs par les revendications féministes. En 1979, sous la pression, le Conseil œcuménique des Églises des États-Unis publie un Inclusive Language Lectionary, recueil de textes liturgiques qui sont récrits pour mieux y associer les femmes dans les cérémonies (source : Fabien Trécourt, « Comment la théologie chrétienne a lancé l’écriture inclusive », Le Monde des religions, 21.02.2021). La démarche renoue probablement avec l’histoire de la philologie réformée depuis Luther, sa tradition d’exégèses et de traductions. Mais l’explication la plus plausible est sociale, et tient à l’accès progressif des femmes à la fonction pastorale. Non seulement il convient de s’adresser à égalité à ses « sœurs » et à ses « frères » mais, comme l’écrit l’Église unie du Canada, sur laquelle j’avais déjà travaillé, « l’histoire de la chrétienté est un récit de changement et de libération » : elle est plus encore tournée vers la défense des « droits des opprimés et des exclus » et doit, en conséquence, opter « pour un langage qui inclut, qui rend visible l’invisible. » (Le mot rend justice. Guide pour l’utilisation du langage inclusif, 1999, p. 8.) Ainsi, l’écriture est soumise à un double processus, puisqu’elle met en rapport la langue et l’appartenance : l’idée du commun se révèle d’abord inséparable de celle de communauté, sous sa forme la plus spiritualisée, la communauté religieuse dont le rôle a été déterminant dans le devenir des sociétés d’Amérique du Nord ; l’idée du commun suppose ensuite l’extension de la communauté des croyants à la communauté des humains, orientée cette fois vers l’universalité.

DÉMYSTIFIER

   Je renoue le fil de la conversation, après un long mois, alors que les effets de la fatigue et de la touffeur montréalaise – que je déteste profondément – se font déjà sentir. Au hasard de la lecture, Barthes et l’une des ses chroniques des années 1978-1979 pour Le Nouvel Observateur – « Démystifier » : « J’ai longtemps cru qu’un intellectuel moyen, comme moi, pouvait, devait lutter (ne serait-ce que vis-à-vis de lui-même) contre le déferlement des images collectives, la manipulation des affects. Cela s’appelait : démystifier. Je lutte encore, ici et là, mais au fond je n’y crois plus guère. » Je pourrais en faire un fragment d’autobiographie. Barthes ajoute : « Maintenant que le pouvoir est partout (…), au nom de quel parti démystifier ? Qui dénonce la manipulation fait lui-même partie d’un système de manipulation : récupéré, telle serait la définition du sujet contemporain. Il ne resterait plus alors qu’à faire entendre une voix d’à côté, d’ailleurs : une voix sans rapport » (Œuvres complètes, t. V, p. 648-649). Et malgré tout : la nécessité de la résistance critique. Parler d’ailleurs, je ne vois pas qu’on puisse jamais faire autrement. Mais on en a de plus en plus le sentiment, à observer en particulier l’inquiétante évolution des médias généraux, qui tendent à comprimer la diversité des points de vue et la dynamique de la contradiction. Le travail de la critique a rarement été là. Mais il est aussi vital de passer par ce genre de parole publique aussi.

jeudi 25 mai 2023

LA LEÇON MANQUANTE

    Dans la gauche néo- qui est avant tout une gauche rétro-, l’élément remarquable (et en soi compréhensible) est la résistance (viscérale) au commun assimilé à l’un – à l’homogène et à l’hégémonie – de possibles effets de pouvoir. Obsession foucaldienne – qui n’est pas la meilleure théorie en fait d’action. Elle cultive pas mal d’ambiguïtés à ce sujet. L’autre aporie est celle qui est résumée par Cusset : comment sortir la minorité de son état vers le commun ? Question absurde – apolitique – en soi. Car la minorité n’est jamais destinée qu’à être une minorité, elle ne veut et ne peut rien d’autre. La leçon manquante, et le lien entre le commun et le multiple, le commun pensé comme multiple, cela passe plus par De Certeau, Agamben, etc. L’ontologie historique-politique de la manière. L’historicité du singulier contre les singularités essentialisées.

VOMIR

Rarement le politique m’aura mis en cet état de crise intérieure. Je l’ai toujours tenu en lisière avec beaucoup de méfiance. Mais l’état du monde me donne envie de vomir ces temps-ci. Hoquets. Sans parler du débat public. Je serais tellement tenté de ne plus rien dire que l’inessentiel et de fermer ce blog qui n’a peut-être que trop durer (depuis 2016 quand même...), outre qu’il est inutile et ne sert qu’à moi. Un soulagement, même si c’est impossible au plan éthique. Mais très franchement. La bouée est peut-être dans l’humour. Cette remarque d’Henri Meschonnic, me chapitrant ironiquement sur mes juvéniles indignations (souvenir) : « Il ne faut jamais dire mort aux cons, Arnaud. On en a toujours besoin ». C’est une sagesse comme une autre après tout. Et comme toutes : à sa manière désabusée, mais efficace.

REPÉRAGES

 D’abord, Murielle Chatelier, « Le business de l’antiracisme » (La Presse, 25.05.2023), le discours (ou contre-discours) commence à avancer en ce domaine ; ensuite, le numéro 15 en ligne de Circula – revue d’idéologies linguistiques, « Regards linguistiques sur les mots polémiques » (dir. Geneviève Bernard Barbeau & Nadine Vincent), exactement ce que je cherche depuis un bout de temps : des études sur « woke », « racisme systémique », « Indien/Autochtone », etc. J’aimerais trouver l’équivalent côté anglo-canadien ou américain. Chute libre, en revanche, du côté de la Grammaire pour un français inclusif de Dupuy, Lessard, Zaccour : rare concentré de sottises et d’incompétences étalées (avec arrogance en plus), sans parler des approximations sur l’histoire de la langue française, confusions méthodologiques et même métalinguistiques, « radical », « déclinaison » et « racine » utilisées en morphologie dérivationnelle, primat du communicationnel, « outils » et « stratégies ». Enfin, au chapitre du charlatanisme intellectuel, dans le même registre, le volume de Raphaël Haddad aux éditions… Le Robert, geste éditorial signifiant : L’Écriture inclusive, et si on s’y mettait ? – avec les contributions notables de politistes (Clément Viktorovitch), de sociologues (Réjane Sénac), d’écrivains (Marie Darrieussecq), de littéraires (Éliane Viennot), de linguistes qui se présentent comme expérimentales (Céline Pozniak), sans oublier le paradigme communicationnel managérial-entrepreneurial, bien évidemment. Toujours intéressant de voir la langue et les regards sur la langue en révélateurs des modèles politiques de l’individuation, des imaginaires qui les accompagnent, notoirement de la question du commun et des minorités. En lisant cette manière de solder l’exigence minimale des savoirs, on ne peut s’empêcher de penser aux belles années de Tel Quel et du maoïsme fleurissant. D’emblée datées. Néo-post-gauche très d’arrière-garde. Les droites ont un magnifique boulevard devant elles, c’est déprimant. 

LA CULTURE MYTHIQUE

   Non moins intriguant le développement de l’auteur de la proposition de loi 1199 contre la réécriture idéologique des œuvres en faveur d’un remaniement du code de la propriété intellectuelle : Le Figaro – 17.05.2023. On a droit d’abord à la diatribe conservatrice contre le « wokisme » et la « cancel culture » dont le tribun de droite admet qu’ils sont eux-mêmes « pluriels » dans leurs manifestations – déboulonnages, censures, annulations, récritures – ce qui devrait en soi jeter le doute sur les concepts employés. Les accusations hyperboliques contre « la déconstruction de la civilisation et de l’anthropologie occidentale » – rien de moins, svp – jusqu’au « brasier » des « luttes intersectionnelles ». Bourdieu ciblé au nom du couple dominant-dominé comme si c’était lui qui l’avait inventé. Sans parler de sa résistance aux approches états-uniennes à angle racial. Que certains bourdieusiens aillent vers la CRT, c’est une autre affaire (voir les démêlés et déboires de publication de Stéphanie Roza à ce sujet). Après la police de la pensée, la « police de la sensibilité ». L’analogie avec le procès de Madame Bovary et le procureur Pinard est mal venue ; et c’est une stratégie courante à droite de reprendre à son compte les combats de la gauche, du moment que ces combats sont passés et appartiennent à l’histoire. Ne pas trop prendre de risques. L’opposition entre la « richesse de la confrontation aux œuvres de l’esprit » et « l’avidité mercantile » dans laquelle se placent les sensitivity readers est bien plus pertinente, même si aucune analyse véritable du capitalisme de la sensibilité, des liens entre les forces du marché et l’idéologie EDI n’est établie. Mais le propos bute encore sur deux points : l’appel au concept d’intertextualité et à Palimpsestes de Genette (ça y était presque : plutôt l’hypertextualité que l’intertextualité, mais bon, cette fois-ci les conseillers l’auront mieux renseigné que sur Bourdieu) masque ce problème corrélé que si la littérature procède du principe de récriture les réorientations idéologiques ou morales actuelles n’y dérogent pas, elles en sont partie intégrante (voir au Moyen Âge les Ovide et Virgile moralisés – nihil novi sub sole). Surtout, cela suppose une conception déshistoricisée et très idéalisée du texte et de la culture : dans ce circuit de la communication, on a l’impression de passer de l’auteur au lecteur et vice versa, dans une sorte de dialogue intime. Et puisqu’il est question d’Homère comme d’Agatha Christie, il y a un premier passeur, c’est le traducteur. Ensuite, c’est au tour des éditeurs, correcteurs, réviseurs, etc. L’histoire matérielle du livre y a suffisamment insisté (voir Roger Chartier). Ce qui est vu à juste titre : le mercantilisme de la « vertu affichée » et le « risque réputationnel », mais déclarer que « les œuvres de l’esprit deviennent des produits de marketing comme les autres », c’est découvrir tout à coup (et bien naïvement ou hypocritement) que les lois du marché s’appliquent au monde de la culture et le mettent sous pression. Sans blague. Ce serait bien de lire Les Règles de l’art justement. Le dernier volet est l’intervention par le droit, la distinction entre les droits patrimoniaux et les droits moraux imprescriptibles avec à l’horizon l’intégrité de l’œuvre – notion bien mythique. En dernier recours, c’est l’intervention et le contrôle de l’État qui sont envisagés – comme si l’État pouvait lui-même être intègre ou neutre… Ce que ça dit une fois de plus, c’est une conception politique (politisée) de la culture.