Ces papiers d'Amérique(s) sont aussi à leur manière les papiers d'un jour.

Un journal, peut-être ? Un carnet, plus sûrement. Des notes et des impressions. Des textes gouvernés par la circonstance. Improvisés quand il faut. Mal écrits souvent, à la hâte ou sur le vif.

D’une intention encore mal éclaircie. Ils (se) cherchent moins quelque patronage littéraire qu'à découvrir cette intention.

Des papiers, encore. Drôle de matière. Moins emblème que dissonance, lorsqu’on les mesure à leurs ponctuations numériques. Il arrive toutefois qu'ils s’accordent avec le sens qu'ils possèdent en langue anglaise. Ils (re)deviennent alors une catégorie du discours.

Ce sont généralement plutôt des brèves, des citations ou des gloses. Des bouts d'expérience, qui deviennent par accident métaphores. Des morceaux d'actualité. Et pour tout dire, les digressions y occupent le centre.

Les dates qui leur répondent, aléatoires ou affectives, ne tiennent elles-mêmes que de fendre un peu des événements de nature très diverse, intimes ou publics, quelconques - incertains.

Pour l'essentiel, tout y est vu d'ici.

lundi 31 août 2020

SOUFFLE

Échappée belle, discrète, de trois jours pour regagner vainement le souffle qui fait tellement défaut au corps anémié. Le mont Tremblant obstinément sous les nuées et les pluies, au milieu de mamelons frais et encore corsetés de toutes les nuances de vert de l’été avant le grand habillage festif de l’automne. Soit : pour qui est habitué à la topographie modeste et ancienne de la zone jurassienne par exemple, on est tenté de considérer ces hauteurs d’un œil finalement blasé. Et pourtant : il n’est pas de lieu idéal pour mieux réapprendre à respirer. Donner du temps à l’infinitésimal de l’instant. 

 Depuis, je suis redescendu de la montagne magique vers la plaine urbaine.  

dimanche 30 août 2020

RÉSISTANCE DE L'OEUVRE

  The Gold Rush. Charlie Chaplin. Ce même composite efficace de l’automate, du saltimbanque et du clown. Cultures populaires, soit. Historicité du cinéma aussi. Certes, historicité d’abord de la technique : le muet, évidemment, la bichromie. Les protocoles en usage de la lumière. Mais dans les cadrages et les plans, la frontalité doublée d’un principe de bilatéralité, (côté cour / côté jardin), qui marque encore la référence à l’univers du théâtre dans le traitement de l’image. Surtout, à travers les gags et les performances des acteurs, particulièrement la séquence absurde du chalet qui, sur la corde raide (voir le jeu comique du déséquilibre des poids et des corps, le principe de répétition, etc.), se trouve comme suspendu au-dessus du vide, et balance. Ou encore les apparitions-surprises de l’ours (sous l’espèce d’un costume qui ne fait plus guère illusion et opère pourtant), le plaisir d’entendre et de partager le rire de l’enfant de dix ans, assis à ses côtés. Résistance de l’œuvre de génération en génération. 

jeudi 27 août 2020

ÉTAGÈRES

     Comme en rêve, avec quelle simplicité visuelle, car le malade ou celui qui se déclare, ou plutôt se croit tel est d’abord oisif et se livre à de futiles passe-temps, reconstituer mentalement la bibliothèque de la mère comme en cercle autour de soi. Des piles où se sont d’abord réfugiées les frustrations de sa propre enfance, celles d’en avoir tout simplement manqué en milieu ouvrier, à part les prix d’excellence gagnés grâce aux résultats scolaires, encore offerts cependant par la IVe République. S’y immisce certes toute une sociologie. Mais également un rapport à la culture et aux « valeurs » qu’elle porte (ou qu’on lui attribue), du moins à une certaine idée de la culture, que je ne vois plus guère à l’œuvre actuellement. Ou moins (sans vouloir désespérer absolument). De tous ces ouvrages accumulés ou rangés, c’est la bibliothèque de l’étranger ou de l’ailleurs qui me retient le plus – la mère ne cessant de répéter qu’elle était fâchée avec Pascal et Montaigne, et finalement avec tous les classiques français (et longtemps je la crus volontiers avant de découvrir – ébahi – dans un sentiment d’injustice mêlé d’incompréhension – ces mêmes auteurs), sans même évoquer son rejet épileptique des littératures par trop expérimentales – des noms, venus d’ailleurs qui ont fait le familier de mes vertes années à mon tour (avant de devenir plus tard moi-même obstinément francisant…) : Gabriel Garcia Marquez, Carlos Fuentes, Milan Kundera, John Irving, William Styron, Tahar Ben Jelloun, Maryse Condé, etc. 

DÉCLARATION

Et pour préciser : selon le constat perplexe, désabusé – et que je trouve pour ma part même déprimant si on le mesure à la réalité des écrits dans ce domaine (words, words, words)– de Paul de Man au début de son essai « The Resistance to Theory » (The Resistance to Theory, University of Minnesota Press, 2009 [1986], 8th printing, p. 3) : « It was written at the request of the Committee on Research Activities of the MLA as a contribution to a collective volume entitled Introduction to Scholarship in Modern Languages and Literatures. I was asked to write the section on literary theory. Such essays are expected to follow a clearly determined program: they are supposed to provide the reader with a select but comprehensive list of the main trends and publications in the field, to synthesize and classify the main problematic areas and to lay out a critical and programmatic projection of the solutions which can be expected in the foreseeable future. All this with a keen awareness that, ten years later, someone will be asked to repeat the same exercise.» How boring, I should add…

DÉPOUILLE

 Un peu comme l’arbre au début du poème Vents. À sec, maigre sous l’espèce d’une stricte dépouille. Mais sans l’élan épique réclamé et obtenu qui suit dans la narration. Dans un repli sans force, plutôt discret et silencieux, qu’impose durablement la situation individuelle, tous ces plans et projets que je dispose à la marge, dans l’espoir de pouvoir quelque jour renouer. Sait-on jamais. Mais trois directions comme débuts d’une énumération fantasmatique. Au moins : a) De l’autre côté du langage. Essais sur quelques diseurs en prose, de longtemps amorcé ; b) La « force exacte », qui me tient le plus à cœur, le chassé-croisé Lagarce/Dolan ; c) Dialogiques, ou carnet d’observation du contemporain, sur le versant plus théorique, non tant pour opérer de nouvelles découpes cartographiques ou travailler à une possible réduction historiographique du champ dans lequel soi-même on se situe – rituel auquel sacrifient nombre de synthèses sur la théorie – très net dans le domaine anglophone – que privilégier les points d’écoute avec des œuvres-questions singulières.

vendredi 21 août 2020

L'INÉGALITÉ DES SORTS

 En cherchant une faille possible au milieu de mes veines, devenues sous l’épreuve noueuses et rétives, à placer une aiguille sanguinolente qu’elle retire pour la troisième ou quatrième fois de mon bras, elle me raconte l’histoire de cette adolescente de 15 ou 16 ans, victime de la même maladie : sa tentative de suicide et pour finir son internement en institution psychiatrique. Allongé, en personnage désespérément beckettien, qui se répète les mêmes phrases et obsessions depuis des semaines, il est soudain difficile de lui répondre. Non parce que les mêmes pensées vous ont au plus intense et sombre de la douleur traversé de même ; mais plutôt parce qu’on mesure inévitablement l’écart, combien l’on a soi-même déjà vécu à quarante ans passés, et abdiqué depuis longtemps cet imaginaire rectiligne, ce vouloir-vivre de l’adolescence, plus armé en conséquence, plus résistant aussi, conscient soudain de l’inégalité des sorts, ce qu’on appelle aussi injustement la chance.

DU RESTE

L’étrange pandémonium qu’a été en mémoire l’hôpital, m’obligeant à un exercice singulier de mimétisme avec mes propres héros littéraires, à commencer par le « pauvre encloué » christique de Mes hôpitaux que j’évoquais dans une autre brève il y a quelques jours ; cet étonnant enfer est aussi ce lieu paradoxal de retrait alors que la souffrance coïncide avec la jouissance. On vous y décharge de vous-même en s’occupant absolument de ce corps en dérive, loin des urgences sociales qui organisent le monde auquel vous apparteniez encore il y a peu. Ce qu’empire l’usage des médications et des drogues. La détresse se mêle alors à cet état contradictoire d’être soulagé du reste – sauf peut-être de soi, du moi et de ses haïssables et pesantes sensations. Dessaisi de l’(in)essentiel mais dans l’obligation de dialoguer avec son mal.

 

I'M NOT DYING

 C’est la voix de Michael, M. O’R… en ses consonances irlandaises, que j’entends soudain. De loin en moi. L’autre compagnon de lit après l’ami punjabi. On ne se voit que deux ou trois fois, rarement, à travers les rideaux épais qui font ressembler ces chambres aux hospices de religieuses. Ce geste de créer des séparations et des discrétions, du privé, comme à confesse, là où il a cessé en majeure partie d’exister. On s’entend. On parle quand l’envie ou la force nous vient. Il lui manque toute la rangée des dents de la mâchoire supérieure. La bouche ravagée, en train de pourrir, ce qui rend son élocution parfois difficile. Il me dit qu’il est traducteur, et précise du français vers l’anglais. L’ironie qui atteint décidément les gens de langage. Je pense à l’aphasie qui affligeait sur la fin Baudelaire. Michael revient de nouveau à sa maladie : « Lung cancer. » Et ajoute : « I’m not dying, you know. The doctor says I’m not ». Où est-il maintenant ? Dans la même alcôve, à siffler et expectorer douloureusement ? Peut-être.

jeudi 20 août 2020

ACCROUPISSEMENTS

De nuit, le corps grelottant, dans le silence alentour, à sentir sa propre merde, chaude, humide et liquide, couler lentement le long de ses jambes, jusqu’aux mollets, dans l’incapacité de pouvoir retrouver le contrôle sur soi-même. Trop tard : cette odeur insurmontable comme vomitoire... Deux doigts sur l’anus, à tenter de retenir en vain l’abject puant et pourrissant, comme on le ferait en guise de bouchon, à l’aide de sa main, d’une bouteille renversée, ou encore du siphon d’un évier. Alors que tout s’évide, que tout se vide.  La maladie si humiliante s’est ainsi tapie derrière chacun des viscères, elle se dissimule, près de resurgir à chaque instant, ironique par conséquent. Elle attend, signale narquoisement son existence par quelques giclées inattendues de sang, elle rappelle qu’elle n’est plus uniquement l’hôte, selon la vieille stratégie du parasite, mais qu’elle est devenue le maître. Elle déjoue les réflexes de la culture, les acquis de l’éducation. On est loin des accroupissements et autres pissotières rimbaldiennes. Un écoulement de la matière qui est un écroulement de soi. Puisque désormais tout lâche.

VULNUS

 L’autre expérience, inséparablement intellectuelle et physique, est cette découverte, tellement violente qu’elle réduirait presque au silence qui n’a vécu jusque-là que de petits et insignifiants soucis ordinaires, porté par l’illusion de l’équilibre du corps et le bien-être de l’esprit – ou presque (les blessures à la marge, disons) : le sentiment abrupt, béant, de la vulnérabilité. Se percevoir vulnérable. Qu’est-ce que c’est, à la fin ?

mercredi 19 août 2020

DU HAUT DE LA MONTAGNE

 

En l’état, j’éprouve les dernières lumières d’août, au moment où les chaleurs vacillent voire s’abattent, laissant déjà flotter dans l’air un avant-goût d’automne. Ces rares journées, aux couleurs précaires, se signalent parmi les plus douces, les plus jouissives. En attendant, j’ai quitté en esprit la plaine et gravi La Montagne magique. Cette microsociété de tuberculeux, à la fois pathétique et dérisoire, isolée dans les hauteurs d’un sanatorium suisse, vient comme à propos, avec toute la charge ironique de Thomas Mann : « C’est vrai que c’est une surprise pour moi d’apprendre que je suis un peu malade, il faut que je m’habitue d’abord à me sentir ici comme un pensionnaire en traitement, et vraiment comme l’un des vôtres, au lieu de n’être, comme j’en avais l’impression jusqu’à présent, qu’un invité. […] Quoi qu’il en soit, me voilà depuis hier à me demander dans quelles dispositions profondes j’étais à l’égard de tout, de la vie, tu comprends, et de ses exigences. » (Romans et nouvelles, t. II, La Pochothèque, 1995, p. 802). L’événement de se reconnaître malade, qu’est-ce que cela veut dire ? qu’est-ce que cela fait ?

CONTINUER

 Continuer au lieu de se plaindre. Chialer, comme ils disent ici, dans une langue peu châtiée. Peut-être achever cette totalité absurde, le dictionnaire d’auteur, et poursuivre ce court essai écrit parallèlement (et bien involontairement, par à-coups et accidents) sur Verlaine, poète du « recommencement » (Amour). C’est la notion qui en soi interpelle bien entendu, et vient concurrencer « re-début » dans la correspondance au même titre que l’imagerie de la résurrection. Une logique qui replace Verlaine dans son propre mythe de la rupture comme tellement d’écrivains. Ne plus y revenir en conséquence. Vider les placards des derniers ossements et toiles pendant qu’il en est encore temps. Ce que je lui dois. Épurer la dette. Et puis : malgré l'inexorable calendrier, trop d’années consacrées à cette œuvre, je le sais lucidement, je m’étonne quand même d’encore lire comme au premier jour, de cet « œil inhabitué » selon l’expression sublime de Péguy, l’œuvre. Par exemple « L’échelonnement des haies… » ou « Le son du cor s’afflige vers les bois… » Bref : en éprouver pour une dernière fois la belle résistance. Ce serait peut-être le plus thérapeutique à ce stade.

 

lundi 17 août 2020

D'AUTRES FOIS

 Fernando Pessoa (Œuvres poétiques, traduction française, édition Quillier, Pléiade, 2001, p. 60) – Albert Caeiro (« poèmes non assemblés ») : « D’autres fois j’entends passer le vent, / Et je trouve que rien que pour entendre passer le vent, ça vaut la peine d’être né. »

RÉCIT INTÉRIEUR

Mais quand même : jour après jour, être à ce point perdu, désorienté dans son propre récit intérieur (même ses légendes personnelles), avec lequel il convient cependant de renouer – et poursuivre, simplement, mais simplement – est-ce encore possible ? – comme le déroulé de la lecture elle-même. 

LÉTHÉ

 

Jankélévitch. Ce bréviaire, lu et relu, dans la vieille édition Flammarion, un peu dépareillée, je l’emporte comme un fétiche avec moi. Il me rassure, me réconforte. De cette affection, on peut guère mourir, on ne peut que souffrir. D’un village à l’autre, les pages se tournent. En face de cette baie. Non sans ostentation. Non sans crânerie au fond. Il faut bien monnayer son mal et apprendre à conjurer un peu les circonstances. Ce qui arrive sans prévenir. Faire du fleuve un nouveau Léthé.


PROCÉDER


La même pulsion ambulatoire que ma photographe obèse et pataude : l’esprit de satire n’empêche pas de traverser à son tour la route risquée, déplier le siège, faire face au fleuve-mer, en s’enveloppant avec volupté dans les plis et les replis humides de ses brouillards, en ouvrant quelque ouvrage à une page très déterminée, procéder – et procéder d’abord par oubli – oubli de soi et des autres au son résonateur des cornes, issu de nulle part. 


GENS DU NORD

 


7 h 50. J’observe obstinément les aiguilles sous l’écran de verre comme à l’hôpital. L’heure des comprimés. Tout se revoile lentement. Mais il est déjà tard ici. Ce sont gens du Nord, ajustés au rythme d’un soleil frais, même peu accueillant l’été. Matinaux à l’excès. Impossible de s'y habituer.

dimanche 16 août 2020

DÉPART

       Elle s’affaire autour de sa Harley Davidson, y fourre en hâte vêtements et vivres pour le prochain périple. Elle n’a pas remarqué le guetteur matinal du premier étage au-dessus d’elle, assis sur son balcon, qui écoute en boucle les adieux de Wotan. Un autre vagabond. Chaque fois que son amie la rejoint, l’odeur de shampoing aux senteurs variées et artificielles remonte depuis la chambre. Cuirs et cuirasses. Harnachements. Ceintures. Départ. 

BRUME

      L’inlassable spectacle de la brume qui coulisse lentement d’une rive à l’autre du Saint-Laurent, taquine. Un couple en surgit, là, à quelques mètres, surpris de croiser le seul banc de mouettes sur la plage. Tous jouets du visible et de l’invisible. 

ONGLES

La voisine de chambrée vient de quitter le motel. Elle prend la 362 nord et enjambe les traverses du chemin de fer, qui ne sert plus guère qu’au folklore. Obèse et pataude, elle écarte au maximum les doigts de pieds, fraîchement vernis comme en temps de guerre, rose ou grenat ?, en touchant les premiers grains de sable, dont elle doit trouver le contact froid et hostile malgré la saison.

LUMIÈRE(S)

 


Comme chaque matin, j’imagine. À peu près. Par déduction et raccourci. Ou paresse intellectuelle. Sinon cet incurable besoin de croire à l’identique. Car cette lumière ne cesse évidemment de changer. En vérité, elles sont plusieurs. Du moins m’éclairent-t-elles les dernières pages de La Bataille de Pharsale : « O. lit dans une Histoire de l’Art le chapitre sur les peintres allemands de la Renaissance : “Jamais ils ne vont par le plus droit chemin au seul essentiel et au plus logique. Le détail masque toujours l’ensemble, leur univers n’est pas continu, mais fait de fragments juxtaposés.” » (Paris, Minuit, 1969, p. 238)

4 H 47


 

Rubans ou stries d’aubes et d’aurores sur Charlevoix. Par temps d'insomnie. Il est 4 h 47 au petit matin. 

MA FAÇON DE SENTIR

 Lucien Leuwen (éd. Crouzet, p. 132) ; le leitmotiv (voir les adresses au lecteur et préfaces), « Mais je ne puis préférer l’Amérique à la France ; l’argent n’est pas tout pour moi, et la démocratie est trop âpre pour ma façon de sentir. »

samedi 18 juillet 2020

TRAITÉS

Baldwin (op. cit., p. 554-555) : tirade de Christopher, retour au présent narratif, années 60 – : « Non, que dalle. C’est l’esprit des gens, mon vieux, ce qu’ils ont dans la paillasse, c’est ça qui compte ; et ils ne veulent pas de nous, et ils ne nous aiment pas, et tu peux lire cela sur la tête de tous les flics. Et ces lois qu’ils font passer, pfff, c’est tout comme les traités qu’ils ont signés avec les Indiens. Rien que des mensonges, ils n’ont jamais eu la moindre intention de les respecter, ces traités, mon vieux, ils voulaient la terre et ils l’ont eue, et maintenant ils veulent la garder, même s’il leur faut coller tous ces branleurs de Noirs derrière des fils de fer barbelés, ou les abattre comme des chiens. »

BOMBE

Baldwin (op. cit., p. 426) : à l’annonce de la fin de la guerre, août 45, et des deux bombes sur Hiroshima et Nagazaki : « Et moi, je ne cessais de me dire : “Ils ne l’ont pas lâchée sur les Allemands. Les Allemands sont des Blancs. Ils l’ont lâchée sur des Japonais. Ils l’ont lâchée sur les Japonais au ventre jaune” ».

vendredi 17 juillet 2020

SA PROPRE HISTOIRE

Baldwin (op. cit., p. 406) :  « J’étais en train de découvrir ce que certains Noirs américains se doivent de découvrir : que le peuple qui avait détruit mon histoire avait aussi détruit sa propre histoire. »

HABITER L'AMÉRIQUE

Baldwin (op. cit., p. 226) :  « Un jour viendra peut-être, mais pas pour moi, où le sud de l’Amérique sera habitable. En attendant, eh bien, je mène une vie errante. Mais ce que j’allais dire, c’est que, aussi spectaculaires que soient les frontières dont je viens de parler, la plus dramatique, la plus horrible de toutes demeure cette frontière invisible qui sépare en deux les villes américaines, la ville blanche et la ville noire. »

PERSONNEL

B*** d’Haïti, ma préférée, à cause de son sens de l’humour, elle me donne généreusement, sans calcul de son énergie – ce rire qui fait la vie. Elle a commencé ici à 16 ans. Tout ce « personnel », comme on le nomme, aides soignants, préposés, infirmières, à perforer, laver, prodiguer les soins et les médicaments, selon une vigilance accrue et apprise des gestes quotidiens auprès des malades, les tient décidément au plus près du corps du peuple. C’est flagrant. Alors que les médecins qui se réservent une apparition elliptique et sacrée restent bourgeois – c’est-à-dire détenteurs et propriétaires des savoirs plus que des savoir-faire.

jeudi 16 juillet 2020

PLUS RIEN

J’ai perdu mon corps ce matin. Bien entendu, son reflet persiste encore dans le miroir de la salle de bains. Mais il me passe à travers désormais, vague, lointain, dans une sorte d’irresemblance, d’étrangeté, d’abord à mon visage et à ses traits – à son identité habituelle. AF me rappelle les pages de La Douleur, plus d’une analogie avec les survivants. Et à se vider depuis des semaines, la peau n’indique plus en effet que les os – la dernière masse irréductible après que les graisses et les muscles ont brûlé. Plus rien. 

mercredi 15 juillet 2020

COULEUR

« […] Cette famille sicilienne n’était pas encore parvenue à un stade lui permettant de comprendre parfaitement à quel point la couleur de la peau importait en Amérique, et cet établissement était donc le seul de la ville où les nègres venaient parfois manger et boire, ou plutôt c’était le seul endroit de la ville où les nègres et les Blancs mangeaient quelque fois ensemble. Seuls les membres les plus jeunes de la famille, et, parmi eux, surtout les femmes, commençaient à soupçonner ce que leur attitude risquait d’entraîner pour leur condition et pour l’avenir matériel de leurs enfants… » (Baldwin, L’Homme qui meurt, trad. J. Autret, Gallimard,1970-2019) p. 187-188)

UNDER YOUR DENTS

« Under your dents, svp ». 36.8° ce matin, ajoute-t-elle, en retirant le thermomètre. Jamais depuis mon arrivée il ne m’a été donné de pratiquer à ce point la langue de Babel. On a beau se ganter et se savonner, se palper ou se piquer la peau. Les idiomes frottent sans cesse. Ils n’entourent pas, ils font inconsciemment les actes médicaux. Et la plupart des aides soignantes, venues de Philippines, n’entendent guère ici le français, des mots, des expressions, sûrement pas les nuances qui me valent de me faire chapitrer par une infirmière, excédée d’avoir dû préparer une injection, alors que je lui avais simplement suggérer l’éventualité…

INTERPRÈTE

Agité, sans cesse il décroche le combiné du téléphone : « Allô, allô, allô… » De jour ou de nuit, le même rite. Quand il se rend compte qu’il n’y a pas d’autre voix que la sienne, il se replie de nouveau sur sa couche, tirant sur son visage les couvertures de l’hôpital, comme lové sous les néons que jamais il ne débranche. Il attend. Ou il fouille pour la centième fois ses vêtements dans un vieux sac élimé de faux cuir, tout ce qu’il a apporté avec lui. D’où vient-il ? Il attend. Les dialogues avec les infirmières sont à la fois cocasses et tragiques. Personne ne s’y retrouve, chacun repart à sa solitude. Lui plein de colère de n’être pas compris. Hier de désespoir le service a contacté un interprète. Car la maladie, elle aussi, exige d’être traduite.

BLOUSES

Difficile de trouver son chemin, entre l’épuisement du corps, les drogues administrées et les agitations intérieures, dans ce milieu : les blouses bleues, blanches, grises, rouges, cette sémiotique qui envahit la chambre du matin au soir me laisse perplexe par son caractère opaque et énigmatique ; elle multiplie à la manière d’un jeu les obstacles à saisir qui est du personnel technique et d’entretien, du corps infirmier, des médecins et des internes, le folklore vestimentaire imposé par les nouvelles mesures virologiques compliquant encore les règles de ce jeu. 

DÉPENDANCE

Si j’en crois le calendrier reporté par l’infirmière sur le tableau de feutre ce matin, mi-juillet déjà, voilà plus d’un mois que la douleur ne m’a pas quitté. On apprend peut-être à vivre avec ce qui est insurmontable, ce dont l’intensité et la violence étaient jusque-là inimaginables. Dans la prison de chair qui est devenue la mienne, ce n’est pourtant ni cette usure ni cette répétition qui abîment le plus mais la dépendance désormais organique de la pensée. Comme si l’état intérieur, et ce qui s’ensuit, lire, écrire, noter une idée, fixer son attention, de menues et ordinaires choses, déterminait par les sensations variablement supportables (la moindre contraction physiologique) les petits gestes de la vie, décidait de tout.

mardi 14 juillet 2020

BIBLIOTHÈQUE

Je repense ce matin à mon impossibilité de terminer depuis des mois Les Bienveillantes de Jonathan Littell, qui occupait le débat public il y a une dizaine d’années, en plongeant son lectorat « au cœur de l’équarissoir » (Gallimard, 2006, p. 14). Non à cause de mon contretemps – une des tendances idiosyncrasiques, que je cultive au fil des ans, et qui m’est souvent utile. Mais la lecture ainsi mise en échec m’est assez rare pour qu’elle interroge. Son inachèvement, péniblement autour des 400 p. et de la fin de la campagne de Russie pour le « héros ». Je ne crois pas que j’aurai ni le courage ni l’envie de poursuivre. Il est vrai que les microdétails d’une écriture très technique de l’Histoire, par les hiérarchies politico-militaires, les aspects érudits et documentés – et proprement ce sont les conversations sur les cultures, les comparatismes linguistiques et philologiques qui m’ont davantage arrêté – l’extrême complaisance descriptive en usage pour les massacres, toute une esthétisation du mal à laquelle se superpose caricaturalement dans l’ordre de la pulsion et des violences celle de l’homosexualité par exemple me tiennent en terre étrangère.

lundi 13 juillet 2020

FACE À SOI

Le plaisir d’uriner.

FLUX

Ma petite histoire, et ma petite santé, prises depuis deux mois dans le flux tendu de l’Histoire, en observatrices : le bal masqué de nos sociétés malades et le père qu’il faut incinérer, dont on jette un à un les papiers, les vêtements, les chaussures, toutes les traces de vivant ; « I can’t breathe… Mummy. » Sous le genou haineux du pouvoir, des très blancs Capitoles des Blancs qui ont débarqué il y a trois ans : une nation en colère, prête à débâtir à coups d’emblèmes, de signes, de statues, l’histoire obscène des vainqueurs.

AUTOUR

Autour de moi : les menus objets ; James Baldwin ; Erik Satie miniaturisé sur écouteurs et écran tactile ; les pillules et les solutions qui gouttent obstinément, et rescandent le temps au-dessus de ma tête ; mon voisin de chambrée qui, ayant lâché toute pudeur (sa dignité de malade ne l’a pas quitté, elle est ailleurs), erre dans les couloirs testicules à l’air, et invective en pendjabi les infirmières, incapables de lui répondre autrement qu’avec leur propre sabir, mélange d’espagnol et d’anglais ; la cancéreuse au bout du couloir hurle « Help ! Help ! » en cognant une tasse de thé sur sa tablette ambulatoire. Puis tout s’apaise enfin.

STORYTELLING

Revu ce soir, quand la drogue a cessé, Matthias et Maxime. Aussi, c’est en visionnant d’un œil et d’une oreille distraits le making of du Donovan, instrument le plus souvent promotionnel ou publicitaire, cette double remarque du réalisateur. L’une en apparence banale, rappel de la vocation collective du film, en manière de justification de son propre interventionnisme dans les différents départements (costumes, décor, photographie, etc.) : « Filmmaking is the sum of different arts and it’s a pleasure to combine them. » Ce qui pose la question du statut même de la signature auctoriale, de quoi exactement Dolan est le nom. L’autre, plus importante, après un éloge appuyé du cinéma américain familial des années 90 : « Plus ça va plus j’ai envie de faire de plans, d’offrir des plans au spectateur, des inserts d’une carafe d’eau, un détail. […] J’aime ça qu’il y ait beaucoup de plans, c’est le storytelling que moi j’aime. » Les cigarettes volant des cendriers ou les feuilles d’automne dans la rue dans Matthias et Maxime. Ce qui est une manière d’inverser pleinement la notion, en deçà des actions ou des péripéties bien entendu (s’il en est…), de nouer le récit à une échelle résolument micro, les objets et l’histoire qu’ils portent, en deçà des dialogues eux-mêmes.

DANS MON FOR INTÉRIEUR

Des mois d’absence, comme retiré dans mon for intérieur, silencieux, et me voici tout à coup jeté par l’obstination ironique et déséspérée du père à vouloir mourir à cet instant précis, me forçant presque à articuler, à sortir de moi-même, jeté au milieu de la mascarade universelle de la maladie et de la mort ; partout, dans les trains, au marché, sur les trottoirs, chez le coiffeur, tous devenus étrangers les uns aux autres, s’entretenant de la peur des autres et de nous-mêmes. Sur l’autoroute on lit même : « évitez tout contact ». Et si les corps s’éloignent, nous parlons tous sous couverts, inaudibles les uns aux autres.

LE DRAP

J’ai oublié de relire Le Drap d’Yves Ravey, son récit le plus dense et le plus intime, le récit du père, découvert il y a quelques années. 

LUNE

Dans la nuit du 17 au 18 mai, les rondeurs écarlates puis violacées de la lune sur l’aile grise et pâle du Boing 787. Comme un rituel irréel – est-ce la nuit ? est-ce le jour ? –, celui du retour et la préparation brutale et inattendue du deuil. Mais est-ce qu’un deuil, on peut s’y préparer, être préparé ?

GISANTS

Les deux lits qui se succèdent, celui du mort et du vivant, à des milliers de kilomètres : en quelques semaines, le père gisant qui se laisse partir, décharné, dépoulpé, désossé, qui n’a plus qu’à dire adieu sans prononcer, par de simples gestes et mouvements, obstinément muets et inconscients ; le fils, qui, lui, feint d’être véritablement mort, hérite ce corps par la maladie, il lui répond. Le parallèle en est brutalement évident, pieusement familial ou amoureusement caricatural. 

dimanche 12 juillet 2020

FENÊTRE

Décidément, cette année aura été sous les signes croisés de la mort et de la maladie. Ma fenêtre d’hôpital a perdu sa grandeur mallarméenne. Biffée par du tape orange et gris, elle dégouline de l’humidité persistante qui enserre la ville. Entre deux opioïdes, les avions qui balancent puis s’inclinent au terme de leur course transatlantique vers l’aéroport. Le reste que découpe la vue de ce septième étage laisse échapper des défilés de maisons plates et d’allées vertes, tristes malgré la lumière d’été et sans relief. 

CHANTIER

Cet espace exigu de parole, incertain, mais tellement négligé depuis des mois, c’est peut-être le seul endroit pour les quelques jours et semaines qu’il m’est possible d’investir si je dois le mesurer aux petites forces qu’il me faut lentement récupérer. Je serai tenté de le fermer provisoirement, comme ces panneaux signalisation qu’on plante sauvagement à l’entrée de chantiers détrempés et cahoteux que personne n’a envie de visiter. 

samedi 21 décembre 2019

TRISTAN


Benoît Houzé, Armelle Hérisson : Tristan Corbière, « Les Amours jaunes » (Neuilly, Atlande, octobre 2019, 429 p.)

mardi 17 décembre 2019

DESCENTE

De nouveau : la voix de l’hôtesse de l’air qu’on ne verra pas vraiment, mais qui va progressivement se détacher du fond sonore sous l’espèce d’une recommandation rituelle « nous allons commencer notre descente » et cet énoncé banal indique aussi le début du film. Mais il est aussi symbolique : la séquence s’ouvre en plein ciel sur les rêveries intérieures du personnage (ce que rappelleront les deux ballons rouges vus depuis l’arrière du taxi dans le montage parallèle du début) ; l’arrivée à la maison en est la chute, le retour à la réalité qui est celle des relations humaines, les difficultés à négocier avec les proches : la nécessité brutale de la confrontation.

HUBLOT

Il y a aussi ce geste, en apparence anodin, le regard à travers le hublot, qui ouvre la série des fenêtres (celle derrière laquelle se tient Antoine lorsque arrive le taxi, la jeune enfant au trampoline, la voiture garée et le ventilateur aux pales bleues dans la dominante du film, les verres dépolis et opaques de la salle de bains au moment de la conversation téléphonique, serrée sur la solitude et la peur de l’aveu à venir, le dialogue Suzanne-Antoine depuis la chambre du sous-sol fixé en contrechamp sur Louis en train de fumer dans le jardin, le plan métonymique, celui la véranda, la cigarette que tient la mère – dernier regard amusé et plein de tendresse du fils – après la dispute ; la seule qui soit ouverte, aux rideaux qui flottent sur les rêveries et les souvenirs de l’enfance, jusqu’à se refléter dans les yeux du personnage, accompagne l’étreinte brusquée de la mère dans l’abri, etc.). Ce regard à travers le hublot coïncide avec une séquence précise du « monologue intérieur » (mais tout autant destiné au spectateur) : « Il existe une variété de motivations, qui vous appartiennent, qui ne regardent personne d’autre que vous, qui vous poussent à partir dans la vie, à ne pas regarder en arrière. De la même manière, il existe une variété toute aussi grande de motivations qui vous poussent à revenir. » De même que s’énonce la trajectoire rebours après le départ et la distance, « ne pas regarder en arrière », mouvement contradictoire du personnage, c’est bien une tension entre l’ici et l’ailleurs qui est en jeu, ce que reprend plus loin Antoine : « Il veut être loin. Même quand il est dans le salon, il est loin » (1’18’’51’’’). L’absence aux autres se double dans la transition du voyage d’une absence au présent immédiat et concret, manifestée par la fixité songeuse mais persistante du regard devant soi ou vers le sol. Le spectacle, Louis l’imagine avant de le vivre en quelque sorte.

dimanche 15 décembre 2019

LA DISTANCE LA PLUS JUSTE

Cette autre remarque dont il faudra bien faire quelque chose, venue cette fois de Gaspard Ulliel, lors de la même conférence de presse de Cannes (mai 2016) à propos de la technique de cadrage et des plans surtout – resserrés, l’une des trouvailles majeures, et après la genèse que le réalisateur aura lui-même exposée et retracée au terme de plusieurs essais : « la distance la plus juste ». Cela n’a l’air de rien mais cela s’énonce sur un mode aussi apparemment banal que lagarcien – hanté par la question artistique de l’exactitude. 

NOTA BENE

Cette sonorité du silence a plus à avoir avec la « sonorité générale » d’une œuvre dont Péguy parle aussi bien à propos d’un poème que de la peinture. À terme ce n’est pas le sonore qui est l’enjeu. Inadéquat ou réducteur, ce qui revient au même, pour penser en retour le silence que l’image-mouvement fait.