Ces papiers d'Amérique(s) sont aussi à leur manière les papiers d'un jour.

Un journal, peut-être ? Un carnet, plus sûrement. Des notes et des impressions. Des textes gouvernés par la circonstance. Improvisés quand il faut. Mal écrits souvent, à la hâte ou sur le vif.

D’une intention encore mal éclaircie. Ils (se) cherchent moins quelque patronage littéraire qu'à découvrir cette intention.

Des papiers, encore. Drôle de matière. Moins emblème que dissonance, lorsqu’on les mesure à leurs ponctuations numériques. Il arrive toutefois qu'ils s’accordent avec le sens qu'ils possèdent en langue anglaise. Ils (re)deviennent alors une catégorie du discours.

Ce sont généralement plutôt des brèves, des citations ou des gloses. Des bouts d'expérience, qui deviennent par accident métaphores. Des morceaux d'actualité. Et pour tout dire, les digressions y occupent le centre.

Les dates qui leur répondent, aléatoires ou affectives, ne tiennent elles-mêmes que de fendre un peu des événements de nature très diverse, intimes ou publics, quelconques - incertains.

Pour l'essentiel, tout y est vu d'ici.

mercredi 2 août 2023

TRAVERSÉES

     Heinich – prise 2. D’autres points à soulever en plus des saillies polémiques : le côté vieille dame à qui on ne l’a fait pas, celle qui a roulé sa bosse et apostrophe de haut les jeunes chercheurs ; un lieu commun des controverses qui associe l’émergence woke à des considérations générationnelles, ce qui ne se vérifie pas. Comme le coup lyrico-politique de Cusset « Debout la jeunesse du monde ». Laquelle, mon bonhomme ? De qui on parle ? Le raccourci intellectuel le plus problématique est celui qui va de l’identitarisme au communautarisme et au multiculturalisme. Et le communautarisme c’est vraiment une obsession du débat français, lié au décrochage du modèle républicain, encore récemment avec les révoltes et répressions urbaines du début de l’été. Alors que la question concerne bien davantage le rapport entre la gauche identitaire et l’individualisme néolibéral. Détail : dans l’emphase portée sur l’universalisme et le mythe républicain assimilationniste (contre le multiculturalisme qui serait séparatiste – ce qui me semble relever du fantasme et n’est jamais démontré ; le plus drôle, c’est que la version canadienne du multiculturalisme voit le séparatisme ailleurs : dans le nationalisme québécois par exemple…) – j’observe au passage qu’une part de ce discours est tenu par des auteurs Heinich – Taguieff – Szlamowicz de culture voire de confession juives – et on peut se demander s'il ne prend pas aussi par sensibilité dans l’histoire des communautés juives et de leurs rapports intégrationnistes à la nation depuis la Révolution française. D’autres cibles manquées dans le livre : la question des EDI est mal mesurée alors qu’elle est centrale ; de même pour la composante religieuse, alors qu’elle se trame depuis la théologie des réveils et le récit racial du XIXe siècle jusqu’aux protestantes de l’écriture inclusive des années 70-80 ; enfin, cet élément qui se clarifie de plus en plus : sous le terme woke, on ne désigne pas uniquement la gauche dite radicale, mais un nouveau paradigme progressiste, qui s’est déployé dans l’espace médiatique, politique, culturel, aussi bien que les forces du marché et certaines formes du capitalisme, occupant des positions beaucoup plus centristes et centrales que prévu. Des positions de pouvoir aptes à convertir la prise de parole en langage. En regard, une déclaration essentielle du livre : sur ce terrain, mais pas pour les raisons avancées au nom du pseudo-argument antitotalitaire, la bataille se gagne à gauche, et non à droite.

mercredi 19 juillet 2023

DIATRIBE

    Sur les côtes pauvres de l’Est maritime et son « grand désert d’hommes », exposé aux chaleurs et aux vents, lecture de Nathalie Heinich, Le wokisme serait-il un totalitarisme ? (Albin Michel, 2023). Au vu du titre, racoleur et commercial, question rhétorique dont l’auteure et le lecteur un peu avisé ont déjà la réponse, j’ai longtemps hésité à y entrer, même à me procurer l’ouvrage. Il a tous les traits de la littérature réactionnaire dont les publications se sont multipliées ces dernières années. On ne sort guère d’une logique de la diatribe malgré d’excellentes analyses critiques par ailleurs et quelques claques bien méritées à Cusset ou à Ogien. Soupir et lassitude à cette alternance de pamphlets et contre-pamphlets – et je remarque que c’est ce qui plaît au public. Cela pose en premier lieu la question du discours, de son historicité, de son statut aussi. Il me semble qu’on peut faire un vrai travail critique à la manière de Stéphanie Roza, au propos plus large, sans tomber dans tous ces travers. Il y faudrait une étude à la loupe, argument par argument. À commencer par les manques chez Nathalie Heinich, une réception obsessionnelle (et très française) de la question à travers le prisme états-unien (qui, en retour, se défend mal de l’accusation d’anti-américanisme) ; avec les simplifications de service (notamment sur le multiculturalisme) ; une ignorance complète de la situation canadienne-québécoise ; australienne ; et britannique. La notion de totalitarisme, sinon par autorité sous le patronage de Arendt, n’est pas vraiment définie. L’argumentation se place dans l’analogie. D’emblée. S’il y a des traits relevant du maoïsme ou du stalinisme, il ne s’agit pas d’une gauche totalitaire – ou alors ce serait un totalitarisme sans l’État… Au mieux s’agit-il en effet d’une gauche autoritaire. Mais à rester collée à l’idéologie, l’auteure manque une analytique du pouvoir. La riposte serait une alliance de la gauche antitotalitaire et de la droite libérale. Lorsque l’auteure en conclut (p. 163) : « La France se trouve ainsi à l’avant-garde d’un combat qui concerne aujourd’hui l’ensemble du monde occidental », je ne sais pas s’il faut en rire ou en pleurer. Le comble du ridicule qui dénonce de lui-même les particularismes de l’universalisme – à commencer par le nombrilisme français qui prétend parler du monde en parlant de la France – maladie nationale – et surtout plus gravement sa colonialité intellectuelle – celle-là même que les penseurs postcoloniaux et décoloniaux n’ont eu de cesse de démystifier en provincialisant l’Europe – le centre intellectuel n’étant plus là et depuis longtemps.

mercredi 12 juillet 2023

À QUI LA DIVERSITÉ PROFITE-T-ELLE LE PLUS ?

  Nouvelle sortie : A. Bernadet, « À qui la diversité profite-t-elle le plus ? » (Le Devoir, 12.07.2023). Retour sur la décision récente de la Cour suprême des États-Unis de mettre fin aux programmes d’affirmative action : l'occasion de réfléchir aux limites de la politique canadienne d'équité et des plans EDI dans les universités qui, sous leurs dehors progressistes, proposent en vérité une justice élitaire plus qu'une politique égalitaire.

jeudi 29 juin 2023

PLAINTE

    Un détail important de l’affaire, qui n’est pas mince en soi. L’article rapporte les objections de « reverse racism » de la part d’étudiants blancs et c’est l’un des leitmotive ressassés contre les politiques d’affirmative action. Mais l’élément central est que la plainte relayée par la Cour Suprême porte sur un groupe lui-même minoritaire, les étudiants d’origine asiatique : « Elle s’est prononcée dans le cadre d’une plainte déposée en 2014 contre les plus vieilles universités privée et publique des États-Unis, Harvard et celle de Caroline du Nord, accusées de discriminer les étudiants d'origine asiatique. Ces derniers, qui ont des résultats scolaires nettement supérieurs à la moyenne, seraient plus nombreux sur les campus si leurs performances étaient le seul critère de sélection, avait plaidé l'association Students for Fair Admission. » Association qui se réclame non moins de l’héritage des Civil Rights, ce qui est logique. Mais les années 80 étant passé par là, le débat porte sur l’alternative race conscious-based programs vs color blindness (avec son dualisme manichéen : la première serait progressiste, la seconde conservatrice). Au reste, la porte n’est pas complètement fermée par la Cour Suprême à des considérations sur les origines ethniques, le parcours du candidat, un peu dans la logique des années reaganiennes justement. We have seen all of this before.

NEGATIVE ACTION

   Sans surprise : « La Cour Suprême des États-Unis abolit la discrimination positive à l’université » (Radio-Canada, 29.06.2023). L’Amérique rétrograde. À contre-histoire. L’inflexion la plus spectaculaire en ce domaine avait eu lieu pendant les années Reagan, qui avaient imposé des contraintes et des limites aux programmes de Kennedy-Johnston. Là on est au cœur du backlash, avec ce qu’il a de démesuré. Et un backlash, c’est une tentative pour reprendre le pouvoir. Mais c’est le coût on ne peut plus prévisible des guerres culturelles qui ont occupé la décennie précédente. Les mêmes contre-stratégies que l’on perçoit à l’œuvre contre les politiques DEI dans les états républicains, que certains défendent en accusant la droite républicaine de fouler au pied la liberté académique. Ironie piquante pour ceux qui redécouvrent tout à coup les vertus du pluralisme et la nécessité de la diversité des points de vue. Intolérance à gauche. Violence à droite. D’un cas à l’autre, le piège se referme sur l’université et sur la démocratie. Triste bilan.

 

jeudi 22 juin 2023

DIRE LE BIEN

    Ce qui est intriguant dans les lignes directrices sur l’écriture inclusive du gouvernement fédéral, et la mise au point de l’inclusionnaire, c’est le sens à donner au mot-valise qui hybride donc « inclusion » et « dictionnaire » (en anglais : inclusion et dictionary). Le mot accomplit en quelque sorte l’acte d’inclusion lui-même. Il regroupe des entrées de déterminants, noms ou adjectifs sous la forme de tableaux à deux colonnes. D’un côté, la « phrase » dite « genrée », par exemple : « Les voyageurs n’aiment pas les contretemps ». De l’autre, les énoncés alternatifs : « Les personnes qui voyagent n’aiment pas les contretemps » ou « Quiconque voyage n’aime pas les contretemps ». Dans le cas de tous de « Bonjour à tous ! », il est proposé : « Bonjour ! », « Bonjour tout le monde ! », « Mesdames et Messieurs, bonjour ! » Dans la vision inclusiviste, cette occurrence demeure discutable toutefois, puisque le syntagme Mesdames et Messieurs écarterait ici en bonne logique les personnes non-binaires… Quant à « médecin », l’option donnée est de coupler les genres (en neutralisant toutefois l’accord nominal) : « Je dois prendre rendez-vous chez le médecin » devient « Je dois prendre rendez-vous avec un ou une médecin ». La périphrase s’impose entre « Le député doit être digne de confiance » et « Quand on représente la collectivité, il faut être digne de confiance ». Ces stratégies de récriture reposent sur le mythe de la synonymie alors qu’il n’existe pas entre les signes d’équivalence au sens étroit, mais seulement des différences pour reprendre Ferdinand de Saussure. En vérité, cette espèce de langue d’État est une utopie au sens où elle résume l’idéal normatif d’une sorte de bien dire qui consisterait moins, en l’occurrence, à dire bien (en raison d’une correctivité formelle de la phrase) qu’à dire le bien (en raison d’une expressivité éthique de la phrase).

DOCTRINE GLOBALE

    Ce n’est pas uniquement le déficit épistémique qui caractérise les approches inclusives en matière de langue, et la légitimité que les institutions d’État donnent à ces lacunes est évidemment des plus inquiétantes. Jean Szlamowicz est probablement – à date – celui qui a le mieux perçu le problème, ne serait-ce que parce qu’il fait un travail de traque discursive – et malgré certaines saillies ouvertement polémiques. Dans l’idéologie inclusiviste, qui est une idéologie de la langue, il comprend bien qu’il s’agit d’une « doctrine globale » (Les moutons de la pensée, 2022, p. 70). C’est-à-dire qu’en s’adressant au langage, cette doctrine se rapporte du même geste à la sexualité, à la race, à la société, au politique. Elle suit un principe d’explication mécanique et presque unique, incapable d’envisager les discours et les sujets qui s’y instancient autrement que sous l’angle des inégalités, des dominations et des oppressions. Un des symptômes institutionnels parmi d’autres, c’est qu’on voit des publications de linguistes militant(e)s (qui font dans la linguistique dite expérimentale, c’est plus branché – comprendre : non plus descriptive – à bas Saussure !, ce vieux con) dans des revues de sociologies féministes ou d’études queer, moins dans le domaine des sciences du langage au sens étroit (pour des raisons manifestes de sanction des compétences…) Et c’est  également révélateur du regard porté par certains courants des sciences sociales. À l’inverse, le langage est révélateur par ses multiples résistances des impensés d’un tel modèle anthropologique.

THÉO-LINGUISTIQUE

   L’écriture inclusive se règle pour l’essentiel sur une linguistique de la nomination, une énième variation du modèle épistémologique du signe. Elle se situe au point d’articulation du théologico-linguistique et du théologico-politique. Les manières de dire Dieu – et de le dire au féminin (Dieue) par exemple – ou en empruntant des pronoms non-binaires (iel) ne sont pas sensiblement différentes des manières de dire toute espèce d’altérité qui échapperait au binaire masculin – féminin. Et inversement. La question des pronoms de self-identification et la liste des néopronoms entrent dans ce cadre.

LA CHOSE LITTÉRAIRE

   Je suis récemment retombé sur cette expression (Henri Meschonnic). Sa banalité apparente, puisqu’elle active un mot on ne peut plus commun de la langue française. En vérité, la chose littéraire est le contraire de l’évidence conceptuelle. Elle désigne ce qui n’a pas encore de nom et demeure en l’état dans l’indéfini. La chose littéraire est ce qu’il y a à penser – ce qui est en devenir, et l’absolu contraire de la littérature puisqu’elle peut advenir dans le texte philosophique ou un document de droit, prend des formes diverses et imprévisibles. Elle n’est pas réservée à un corpus type ou caractéristique. La chose littéraire, c’est aussi ce qui résiste comme objet de connaissance, se dérobe sans cesse au regard qu’on porte sur elle. Elle est le je ne sais quoi qu’il y a à connaître. Le « ça » de Tristan Corbière.

L'ENTRE-DEUX

   Assez souvent, je pense à ces auteurs, nés dans le dernier tiers ou quart du siècle qui précède. Chateaubriand (1768). Proust (1871). Des noms qui résument l’inconfort de vivre entre deux temps, d’en ressentir les crises et les déchirements. Mémoires d’outre-tombe abondent plus particulièrement en ce genre d’exemples. Des œuvres en prise avec un siècle qui se défait et l’autre qui s’invente – un sens en cours, brisé et relancé, dont il n’est pas facile d’être le sujet – d’être simplement le contemporain, de le vivre sans en être uniquement le témoin passif.

L'AFFAIRE DANA RAY

   Elle était passée sous mon radar. C’est l’une des plus scandaleuses histoires de financement au fédéral. 1.2 million de dollars accordés par le CIHR au Centre d’accès à la santé WNHAC de l’Université Lakehead en Ontario. Techniques de guérison traditionnelles et « ways of knowing » autochtones « to address the impacts of colonialism », le cancer étant vu lui-même comme un « symptôme du colonialisme ». Ou comme le dit si brillamment la chercheuse Dana Ray qui pilote ce projet, « We need to stop framing prevalent risk factors of cancer as such and start thinking about them as symptoms of colonialism ». (Campus Connection, 18.11.21). On va en guérir des patients avec de tels principes. C’est beau quand même, la science décoloniale : une telle promesse d’avenir.

mercredi 21 juin 2023

DICTIONNAIRE

      Flaubert. À se mettre à l’écoute du discours social, particulièrement dans une société du consensus comme le Québec, qui négocie fort mal ses effets de polarisations (quelle société y parvient ?), même s’il fait preuve de beaucoup de résilience, on se prend néanmoins à réécrire le Dictionnaire des idées reçues (copier comme autrefois). On y consignerait par exemple : « Biodiversité, n.f. Fragile et menacée comme les espèces, quoi qu’on fasse » ; « Blanc, n.m. Oppresseur. Détient le pouvoir » ; « Femme, n.f. Toutes victimes de la culture du viol et du male gaze » ; « Entreprise, n.f. Église moderne, sans vitraux ni transepts » ; « Influenceur, n.m. Penseur qui se dispense de concepts » ; « Legault (François), n.p. Autonomiste, fédéraliste, nationaliste, père de toutes les valeurs québécoises ; Duplessiste dans l’âme » ; « Néolibéralisme, n.m. Malgré des crises répétées, la panacée économique des peuples » ; « Noir, n.m. Opprimé. Faire preuve d’empathie à son égard, même s’il roule en Porsche ou détient 51 % des capitaux de votre entreprise » ; « Patron, n.m. Assure l’emploi et la croissance. Veut toujours le bien de ses employés » ; « Poilièvre (Pierre), n.p. Populiste. Dangereux énergumène. Surtout ne pas voter pour lui dans trois ans » ; « Québécois, Québécoises, n.p. Uneducated People » ; « Racisme, n.m. Voir systémique » ; « Riches, n.m. Les admirer » ; « Trudeau (Justin), n.p. Ancien professeur d’art dramatique. Premier Ministre de l’excuse » ; « Woke, empr. Mot étranger. Sert le plus souvent d’insulte ». Etc. 

DU CÔTÉ PROTESTANT

   À ce stade, il est tentant de suivre la linguiste militante Julie Abbou lorsqu’elle déclare : « C’est dans les espaces de culture protestante […] que le rapport au langage sur ces questions de genre est le plus avancé. C’est le cas aux États-Unis, au Canada, et en Allemagne. Et ce qui est assez parlant, c’est de voir la situation en Suisse, avec ses trois régions linguistiques. En Suisse alémanique, on féminise très facilement, tandis qu’en Suisse romande et italienne, les résistances sont beaucoup plus fortes, ces deux langues étant liées à des cultures plus catholiques... » (Entretien avec Anne-Sylvie Sprenger, « L’écriture inclusive doit son nom à la théologie protestante », Réformés, 01.03.2021). En vérité, l’argument culturel risque de se heurter aux mêmes écueils que le comparatisme linguistique. Car du Canada à la Suisse on considère ici deux branches de l’ensemble indo-européen. Les langues germaniques (anglais, allemand) et les langues romanes (italien, français) ne répondent pas à des contraintes structurales similaires. La différence se situe surtout là.

THÉOLOGIE ET LINGUISTIQUE

   Dans le chantier de l’écriture inclusive, l’hypothèse pointée des origines religieuses non des pratiques elles-mêmes mais de l’expression inclusive language ou inclusive writing. L’idée est promue par les milieux protestants nord-américains au cours des années soixante-dix, alors traversés comme partout ailleurs par les revendications féministes. En 1979, sous la pression, le Conseil œcuménique des Églises des États-Unis publie un Inclusive Language Lectionary, recueil de textes liturgiques qui sont récrits pour mieux y associer les femmes dans les cérémonies (source : Fabien Trécourt, « Comment la théologie chrétienne a lancé l’écriture inclusive », Le Monde des religions, 21.02.2021). La démarche renoue probablement avec l’histoire de la philologie réformée depuis Luther, sa tradition d’exégèses et de traductions. Mais l’explication la plus plausible est sociale, et tient à l’accès progressif des femmes à la fonction pastorale. Non seulement il convient de s’adresser à égalité à ses « sœurs » et à ses « frères » mais, comme l’écrit l’Église unie du Canada, sur laquelle j’avais déjà travaillé, « l’histoire de la chrétienté est un récit de changement et de libération » : elle est plus encore tournée vers la défense des « droits des opprimés et des exclus » et doit, en conséquence, opter « pour un langage qui inclut, qui rend visible l’invisible. » (Le mot rend justice. Guide pour l’utilisation du langage inclusif, 1999, p. 8.) Ainsi, l’écriture est soumise à un double processus, puisqu’elle met en rapport la langue et l’appartenance : l’idée du commun se révèle d’abord inséparable de celle de communauté, sous sa forme la plus spiritualisée, la communauté religieuse dont le rôle a été déterminant dans le devenir des sociétés d’Amérique du Nord ; l’idée du commun suppose ensuite l’extension de la communauté des croyants à la communauté des humains, orientée cette fois vers l’universalité.

DÉMYSTIFIER

   Je renoue le fil de la conversation, après un long mois, alors que les effets de la fatigue et de la touffeur montréalaise – que je déteste profondément – se font déjà sentir. Au hasard de la lecture, Barthes et l’une des ses chroniques des années 1978-1979 pour Le Nouvel Observateur – « Démystifier » : « J’ai longtemps cru qu’un intellectuel moyen, comme moi, pouvait, devait lutter (ne serait-ce que vis-à-vis de lui-même) contre le déferlement des images collectives, la manipulation des affects. Cela s’appelait : démystifier. Je lutte encore, ici et là, mais au fond je n’y crois plus guère. » Je pourrais en faire un fragment d’autobiographie. Barthes ajoute : « Maintenant que le pouvoir est partout (…), au nom de quel parti démystifier ? Qui dénonce la manipulation fait lui-même partie d’un système de manipulation : récupéré, telle serait la définition du sujet contemporain. Il ne resterait plus alors qu’à faire entendre une voix d’à côté, d’ailleurs : une voix sans rapport » (Œuvres complètes, t. V, p. 648-649). Et malgré tout : la nécessité de la résistance critique. Parler d’ailleurs, je ne vois pas qu’on puisse jamais faire autrement. Mais on en a de plus en plus le sentiment, à observer en particulier l’inquiétante évolution des médias généraux, qui tendent à comprimer la diversité des points de vue et la dynamique de la contradiction. Le travail de la critique a rarement été là. Mais il est aussi vital de passer par ce genre de parole publique aussi.

jeudi 25 mai 2023

LA LEÇON MANQUANTE

    Dans la gauche néo- qui est avant tout une gauche rétro-, l’élément remarquable (et en soi compréhensible) est la résistance (viscérale) au commun assimilé à l’un – à l’homogène et à l’hégémonie – de possibles effets de pouvoir. Obsession foucaldienne – qui n’est pas la meilleure théorie en fait d’action. Elle cultive pas mal d’ambiguïtés à ce sujet. L’autre aporie est celle qui est résumée par Cusset : comment sortir la minorité de son état vers le commun ? Question absurde – apolitique – en soi. Car la minorité n’est jamais destinée qu’à être une minorité, elle ne veut et ne peut rien d’autre. La leçon manquante, et le lien entre le commun et le multiple, le commun pensé comme multiple, cela passe plus par De Certeau, Agamben, etc. L’ontologie historique-politique de la manière. L’historicité du singulier contre les singularités essentialisées.

VOMIR

Rarement le politique m’aura mis en cet état de crise intérieure. Je l’ai toujours tenu en lisière avec beaucoup de méfiance. Mais l’état du monde me donne envie de vomir ces temps-ci. Hoquets. Sans parler du débat public. Je serais tellement tenté de ne plus rien dire que l’inessentiel et de fermer ce blog qui n’a peut-être que trop durer (depuis 2016 quand même...), outre qu’il est inutile et ne sert qu’à moi. Un soulagement, même si c’est impossible au plan éthique. Mais très franchement. La bouée est peut-être dans l’humour. Cette remarque d’Henri Meschonnic, me chapitrant ironiquement sur mes juvéniles indignations (souvenir) : « Il ne faut jamais dire mort aux cons, Arnaud. On en a toujours besoin ». C’est une sagesse comme une autre après tout. Et comme toutes : à sa manière désabusée, mais efficace.

REPÉRAGES

 D’abord, Murielle Chatelier, « Le business de l’antiracisme » (La Presse, 25.05.2023), le discours (ou contre-discours) commence à avancer en ce domaine ; ensuite, le numéro 15 en ligne de Circula – revue d’idéologies linguistiques, « Regards linguistiques sur les mots polémiques » (dir. Geneviève Bernard Barbeau & Nadine Vincent), exactement ce que je cherche depuis un bout de temps : des études sur « woke », « racisme systémique », « Indien/Autochtone », etc. J’aimerais trouver l’équivalent côté anglo-canadien ou américain. Chute libre, en revanche, du côté de la Grammaire pour un français inclusif de Dupuy, Lessard, Zaccour : rare concentré de sottises et d’incompétences étalées (avec arrogance en plus), sans parler des approximations sur l’histoire de la langue française, confusions méthodologiques et même métalinguistiques, « radical », « déclinaison » et « racine » utilisées en morphologie dérivationnelle, primat du communicationnel, « outils » et « stratégies ». Enfin, au chapitre du charlatanisme intellectuel, dans le même registre, le volume de Raphaël Haddad aux éditions… Le Robert, geste éditorial signifiant : L’Écriture inclusive, et si on s’y mettait ? – avec les contributions notables de politistes (Clément Viktorovitch), de sociologues (Réjane Sénac), d’écrivains (Marie Darrieussecq), de littéraires (Éliane Viennot), de linguistes qui se présentent comme expérimentales (Céline Pozniak), sans oublier le paradigme communicationnel managérial-entrepreneurial, bien évidemment. Toujours intéressant de voir la langue et les regards sur la langue en révélateurs des modèles politiques de l’individuation, des imaginaires qui les accompagnent, notoirement de la question du commun et des minorités. En lisant cette manière de solder l’exigence minimale des savoirs, on ne peut s’empêcher de penser aux belles années de Tel Quel et du maoïsme fleurissant. D’emblée datées. Néo-post-gauche très d’arrière-garde. Les droites ont un magnifique boulevard devant elles, c’est déprimant. 

LA CULTURE MYTHIQUE

   Non moins intriguant le développement de l’auteur de la proposition de loi 1199 contre la réécriture idéologique des œuvres en faveur d’un remaniement du code de la propriété intellectuelle : Le Figaro – 17.05.2023. On a droit d’abord à la diatribe conservatrice contre le « wokisme » et la « cancel culture » dont le tribun de droite admet qu’ils sont eux-mêmes « pluriels » dans leurs manifestations – déboulonnages, censures, annulations, récritures – ce qui devrait en soi jeter le doute sur les concepts employés. Les accusations hyperboliques contre « la déconstruction de la civilisation et de l’anthropologie occidentale » – rien de moins, svp – jusqu’au « brasier » des « luttes intersectionnelles ». Bourdieu ciblé au nom du couple dominant-dominé comme si c’était lui qui l’avait inventé. Sans parler de sa résistance aux approches états-uniennes à angle racial. Que certains bourdieusiens aillent vers la CRT, c’est une autre affaire (voir les démêlés et déboires de publication de Stéphanie Roza à ce sujet). Après la police de la pensée, la « police de la sensibilité ». L’analogie avec le procès de Madame Bovary et le procureur Pinard est mal venue ; et c’est une stratégie courante à droite de reprendre à son compte les combats de la gauche, du moment que ces combats sont passés et appartiennent à l’histoire. Ne pas trop prendre de risques. L’opposition entre la « richesse de la confrontation aux œuvres de l’esprit » et « l’avidité mercantile » dans laquelle se placent les sensitivity readers est bien plus pertinente, même si aucune analyse véritable du capitalisme de la sensibilité, des liens entre les forces du marché et l’idéologie EDI n’est établie. Mais le propos bute encore sur deux points : l’appel au concept d’intertextualité et à Palimpsestes de Genette (ça y était presque : plutôt l’hypertextualité que l’intertextualité, mais bon, cette fois-ci les conseillers l’auront mieux renseigné que sur Bourdieu) masque ce problème corrélé que si la littérature procède du principe de récriture les réorientations idéologiques ou morales actuelles n’y dérogent pas, elles en sont partie intégrante (voir au Moyen Âge les Ovide et Virgile moralisés – nihil novi sub sole). Surtout, cela suppose une conception déshistoricisée et très idéalisée du texte et de la culture : dans ce circuit de la communication, on a l’impression de passer de l’auteur au lecteur et vice versa, dans une sorte de dialogue intime. Et puisqu’il est question d’Homère comme d’Agatha Christie, il y a un premier passeur, c’est le traducteur. Ensuite, c’est au tour des éditeurs, correcteurs, réviseurs, etc. L’histoire matérielle du livre y a suffisamment insisté (voir Roger Chartier). Ce qui est vu à juste titre : le mercantilisme de la « vertu affichée » et le « risque réputationnel », mais déclarer que « les œuvres de l’esprit deviennent des produits de marketing comme les autres », c’est découvrir tout à coup (et bien naïvement ou hypocritement) que les lois du marché s’appliquent au monde de la culture et le mettent sous pression. Sans blague. Ce serait bien de lire Les Règles de l’art justement. Le dernier volet est l’intervention par le droit, la distinction entre les droits patrimoniaux et les droits moraux imprescriptibles avec à l’horizon l’intégrité de l’œuvre – notion bien mythique. En dernier recours, c’est l’intervention et le contrôle de l’État qui sont envisagés – comme si l’État pouvait lui-même être intègre ou neutre… Ce que ça dit une fois de plus, c’est une conception politique (politisée) de la culture.

RUSES DE LANGAGE

 Intéressante mise au point sur l’algotalk ou l’algospeak : langage alternatif, techniques de cryptages, entre le sociolecte ou le code chiffré, sorte de langage pour déjouer les réseaux sociaux (Le Devoir, 25.05.2023) – notamment les stratégies de contrôle par les algorithmes et les entreprises, les moyens de censure. On est typiquement dans les mécanismes de ruse et les braconnages envisagés par Michel de Certeau.

QUESTION ÉLÉMENTAIRE À SOI-MÊME

   Et puis que reste-t-il de l’enfance ?

lundi 22 mai 2023

APRÈS TROIS ANS

  Après trois ans. La maladie et le deuil jour pour jour. Le même manque. Le sentiment aussi, à presque un demi-siècle d’existence, d’avoir pris un tournant, très certainement physique par de multiples atteintes, intellectuel probablement aussi. Plus éloigné – provisoirement, et en apparence – de la littérature. Usure aussi, et désenchantement politique de ce monde-ci, qui a rarement été aussi divisé et violent.

dimanche 21 mai 2023

ADDENDUM IRONIQUE

 L’unique souci est que l’écriture inclusive est la politisation d’un imaginaire linguistique : une linguistique fantastique, pour reprendre Sylvain Auroux.

QUAND L'ÉTAT S'EN MÊLE

  Ce qui est fascinant dans ce phénomène, c’est sa dimension immédiatement politique. L’État et les hommes de pouvoir aussitôt s’en mêlent. Il est intéressant de comparer les situations : au Canada, l’inclusionnaire ainsi que les lignes directrices en matière d’écriture inclusive, qui résultent entre autres des travaux d’un comité interministériel, et s’adressent aux administrations fédérales du pays. En France, le retoquage récent par la justice (suite à une plainte) des statuts de l’université de Grenoble, rédigés en écriture inclusive et non-conformes à la circulaire du premier ministre Édouard Philippe de 2017 (Le Point, 15.05.2023).

CROYANCE

   Une des prémisses de l’écriture inclusive, c’est cette croyance dans l’idée que la langue devrait produire une représentation juste ou équilibrée des genres ou des individus. Outre l’amalgame entre langue et discours, qui n’est jamais démêlé, il est d’emblée supposé que le sujet, un sujet est nécessairement représentable. D’où l’aporie des solutions qui en découle en matière de « titre de civilité », « pronoms » et « néopronoms ». Jamais on n’aura aussi mal posé le problème.

HYPOTHÈSE

   Il conviendrait de le démontrer en détail, c’est l’intuition depuis le début, mais les théories de la race et du genre ont la même valeur que cette théorie de la langue – avec son paradigme (managérial) de l’inclusion. C’est la même théorie. Un exemple type en serait la grande Judith Butler. Ce qu’elle sait du langage est proprement dérisoire. Des noms. Voir Excitable Speech, qui est l’un des sommets intellectuels de notre époque. Après vous, Madame…

CODE RHÉTORIQUE

   À bien y regarder, et la dernière trouvaille du pouvoir fédéral le montre, l’inclusionnaire, mot-valise qui porte en lui le fantasme de la totalité (sans parler du sous-titre : « recueil de solutions inclusives » qui présuppose qu’il y a des problèmes), ce n’est pas une réforme de la langue qui est visée : mais la formation d’un nouveau code rhétorique, en phase avec l’idée même d’inclusion comme gestion pragmatique (v. « solutions ») des relations interhumaines, le tenant-lieu du vivre-ensemble. L’inclusion comme substitut à une politique du commun. Cette utopie marque combien la langue est déterminante dans la cohésion collective. Le code rhétorique décline des façons de parler, plus proches en cela du manuel classique de civilité ou du traité des bonnes manières bourgeoises. Ce n’est pas un hasard si le guide en communication inclusive de l’UQ sollicite une sorte d’étiquette – un entre-soi, celui des dominants qui se re-connaissent entre eux, on ne peut plus élitiste (voir mon article d’Argument à ce sujet : « Linguistique populaire et science imaginaire »).

CONTAMINATION

  Un élément qu’il était impossible de développer dans l’article sur « la haine du livre », c’est que la censure s’adresse à la manière de l’auteur (et non seulement à la manière de dire ou de penser) – que l’on soit dans le champ de la littérature, du graphique-plastique, de l’essai, etc. Les demandes de retrait de livre, c’est la haine des livres – la peur de leur pouvoir de contamination au sein de la société et de la culture. Là-dessus, les puritains de gauche et de droite se ressemblent et se rassemblent, malgré qu’ils en aient.

ÉLITE MONDIALISÉE ET ÉTAT POSTNATIONAL

  Un des points troublants, en dépit même de l’extension du phénomène, c’est probablement le fait que la promotion de l’EDI est la plus active dans le domaine universitaire et sans comparaison avec nul autre milieu. Il y a nombre d’explications à cette particularité – notoirement des raisons théoriques et idéologiques. Mais il me semble que la sociologie universitaire est un facteur déterminant. La « mondialisation de la pensée critique » (Keucheyan, Hémisphère gauche, p. 27) procède à même la diversité culturelle du personnel recruté, les politiques qui portent à premier vue ce nom y rencontrent un terrain spontanément favorable ; et cette question est inséparable de la cartographie des nouveaux savoirs depuis les trente dernières années, les mécanismes de diaspora intellectuelle, du côté des penseurs du postcolonialisme et du « subalternalisme » spécialement ; le rôle bien connu de captation des modèles universitaires nord-américains et les ressources du capitalisme. Il y a des variables, mais pour ce qui regarde les établissements les plus tournés vers l’international et un paradigme intensive research, on parle d’une élite mondialisée, c’est-à-dire celle à qui la mondialisation – culturelle-économique (et j’en suis moi-même incontestablement le produit) a le plus profité, ou celle qui a en le moins souffert, disons (à la différence du monde ouvrier ou même des cadres d’entreprises – voir les problématiques de décentralisation d’usines à l’étranger, la recherche de main d’œuvre à moindre coût, etc.) – une élite qui pour ces raisons peut spontanément se reconnaître dans des mots d’ordre politiques comme celui du Canada-premier-État-postnational par exemple. Il y a un noyau ici, il me semble.

jeudi 18 mai 2023

LA HAINE DU LIVRE

  On parle de censure et de guerre des livres aux États-Unis. Qu’en est-il exactement au Canada ? Nouvelle sortie et état des lieux : Arnaud Bernadet, « La haine du livre » (La Presse, 18.05.2023).

mardi 16 mai 2023

LA CULTURE AU PRIVÉ

   L’angle mort incontestable se laisse lire en sous-texte dans la proposition, il est de nature évidemment économique, même s’il ne dit jamais son nom : « Les œuvres des auteurs britanniques Ian Fleming, Roald Dahl et Agatha Christie sont les premières victimes de cette philosophie de l’effacement des contrariétés, et ce, à la demande même des héritiers dans l’affaire Agatha Christie. » À la demande même des héritiers : la logique est celle du marché. Le phénomène des sensitivity readers ne s’explique pas sans cette nouvelle dynamique du capitalisme culturel, il n’en est qu’une pièce comme le néo-management de l’inclusion, le consulting et les services antiracistes et antisexistes, tout ce « progressisme » tape-à-l’œil et lucratif, dans lequel infuse euphoriquement une partie de la gauche. À la demande même des héritiers : c’est aussi la logique de privatisation de la culture et de l’entreprise contre laquelle vient buter la mesure législative d’État (et j’ajouterais : en connaissance de cause).

dimanche 14 mai 2023

PROPOSITION DE LOI THIÉRIOT

   Geste intéressant venu de la France, et d’un député de droite, Jean-Louis Thiériot (UMP-LR), « Proposition de loi n 1199 visant à protéger l’intégrité des œuvres des réécritures idéologiques ». Le move est d’emblée défensif, et se donne comme antithèse du modèle britannique. Il s’énonce sur deux plans : le premier est universel, « des œuvres du patrimoine culturel de l’Humanité » qui seraient menacés de disparition sous l’effet d’une « philosophie de l’effacement » (cancel culture), la pression du mouvement woke (wokiste, dans le texte) ; le deuxième est national, et il trahit de lui-même les limites de l’action politique, « si nous ne pouvons pas évidemment interférer dans la législation britannique sur le droit moral des auteurs », et les exemples donnés sont Dahl et Christie. Le point de butée, c’est donc la culture comme concept et réalité radicalement transnationales. L’autre aspect, c’est la démarche de préservation et de conservation (qui n’est pas moins idéologique…). La culture est envisagée dans la perspective du patrimoine. Dans tous les cas, l’objectif de la mesure est « que le droit de repentir et de retrait ne se transmet pas aux héritiers du droit moral de l’auteur ». Il y a deux éléments intéressants pour une théorie du langage et de la littérature : la question de la « relecture en sensibilité » et la question de la « réécriture idéologique ». S’il est fait mention des œuvres en général, à quelque champ qu’elles appartiennent, le point de référence demeure toujours la littérature – avec cette difficulté majeure que la réécriture qualifie l’ordinaire même des créations, leur fonctionnement empirique. À ce titre, la proposition pourrait poser plus de problèmes qu’en résoudre. Sans même évoquer les conséquences juridiques.

mercredi 3 mai 2023

DU COLLÉGIAL ENCORE

   L’obstacle qui découle du néomanagement inclusif, c’est le lien avec le collégial évidemment. La verticalité gestionnaire redouble la verticalité de l’État concernant les demandes en EDI. Des tensions apparaissent avec le recrutement du corps professoral. D’une part, et alors que leurs effets se sont révélés nuls, les ateliers de formation aux biais inconscients sont devenus obligatoires pour les comités de sélection. D’autre part, comme l’admet le plan de l’université Concordia, le profilage des postes peut être à la source de discordes et même de bras de fer entre une administration qui doit répondre aux cibles fixées par le gouvernement du Canada dans le cadre du Programme CRC et la liberté des enseignants de déterminer les besoins des départements en lien avec l’évolution et l’avenir de leur discipline : « The primacy granted to collegial decision-making in the recruitment process means there is little room for formal interventions on EDI grounds prior to the formulation of a hiring recommendation, when doing so might be more formative. This makes interventions on EDI grounds (i.e., the rejection, by the Dean or OPVPA) more drastic—and makes them far more costly in terms of delays and lost candidates—risking resentment and adversity between colleagues and senior administration. » (Equity, Diversity and Inclusion Action Plan for the Canada Research Chairs Program. 2019-2020 (pdf), p. 15)

MONOPOLE

   Quand les universités comme les entreprises ont dû composer avec les attaques de la droite reaganienne qui démantelait et définançait les programmes hérités de l’époque Great Society, contre Title VII (1964) qui exigeait notamment des employeurs qu’ils rendent et tiennent compte de la race de leurs employés, la diversité a constitué un discours euphémique, elle est une manière détournée pour la majorité blanche de parler des autres, et spécifiquement des relations interraciales (cf. Ellen Berrey). Bien qu’elle intègre toujours la catégorie de race, c’est désormais de manière diluée, comme composante parmi d’autres éléments surtout culturels, tels que la langue, la religion, l’appartenance ethnique ou le genre. Ainsi s’explique cependant que la diversité ait pu être utilisée comme stratégie rhétorique et symbolique, susceptible de maintenir le statu quo, et d’aggraver par conséquent les discriminations et les inégalités. À l’inverse, les bases militantes ont évidemment tenté de reprendre à leur compte le mot et de relancer le combat des droits civiques. La sémantique est ici révélatrice de tensions et d’oppositions entre des sujets et des groupes, des valeurs et des intérêts divergents. La diversité a été incontestablement la cible et le lieu de luttes pour le monopole du discours. À la lumière de ces exemples, on peut légitimement se demander si les incertitudes définitionnelles et les réappropriations axiologiques auxquelles donne lieu aujourd’hui la triade « équité », « diversité », « inclusion » ne participe pas d’une logique similaire : une tentative de contrôle, à la faveur de nouvelles sensibilités idéologiques, qui se traduirait, en l’occurrence, par la mainmise du capital et du savoir sur les demandes sociales et culturelles de minorités ou de communautés au nom desquelles ils prétendent parler et faire justice.

GOUVERNANCE INCLUSIVE

 Cette géniale expression, signe de notre temps, allie management et progressisme. La gouvernance est bien ici une philosophie de l’organisation qui assimile classiquement l’université à l’entreprise, à son fonctionnement, à ses besoins et à ses intérêts mais en traitant du même geste la science comme business. Dans la version nouvelle des EDI, qu’ils doivent intégrer à la conception de leur demande de subvention (le primat des facteur dits identitaires), les chercheurs ne sont donc plus uniquement des agents du capitalisme cognitif. Bien sûr, ils conservent bien leur titre d’experts, en détenteurs incontestés de compétences liées aux champs spécifiques qui leur appartiennent. Ces « gestionnaires du savoir » (La Médiocratie, 2015, p. 28), comme les appelle Alain Deneault, produisent moins une connaissance critique et problématique que d’abord des indicateurs, des témoignages et des résultats, ceux que la société est en droit d’attendre de systèmes subventionnaires. Mais ils sont de surcroît en train de devenir des entrepreneurs à part entière de la diversité et de l’équité, ce qui donne un tout autre statut à leur rôle et à leurs interventions dans l’espace public, sans parler des savoirs militants eux-mêmes. Le point révélateur en est la circulation des concepts entre les discours universitaires et les discours managériaux. Rien ne le résume mieux que le Livre blanc EDI de la chaire pour les femmes en science et en génie de l’université Sherbrooke : « La gestion de l’ÉDI demeure un impératif moral, une obligation légale ainsi qu’un facteur de performance. » (L’équité, la diversité et l’inclusion en enseignement supérieur et en recherche, 2021, p. 61). On ne saurait être plus clair.