Oberlin, Brown, Claremont, etc., tous ces « colleges » et universités, à l’Ouest ou en Nouvelle-Angleterre, et spécialement dans l’aire de l’Ivy League, il y a une corrélation « between elite status and victimhood culture » (Campbell & Manning, p. 152). Les deux sociologues rappellent à ce sujet que les revenus moyens par famille du corps étudiant de Claremont McKenna est de $200 000, celui de Middle College, $240 000, etc. Sans doute la configuration n’est-elle pas exactement analogue, ne serait-ce qu’à travers la dynamique des colleges et le modèle du privé en particulier. On est même très loin de cela. Mais il y a quelques traits communs. Certes, comparativement, les dernières éléments de Statistique Canada pour le Québec donnent pour les Cégeps et les universités mêlés 50 % (2018-2019) de fréquentation pour la tranche d’âge 18-24 ans, et la structure dominante est évidemment celle des établissements publics. Au reste, sur les populations allant de 25 à 64 ans, les personnes qui détiennent un titre universitaire approchent 25,5 %. Ce qui est moins que d’autres provinces, Ontario, BC, etc. Des taux de fréquentation aux taux de diplomation, il s’agit dans tous les cas cependant d’une portion de la population. Il reste ensuite le phénomène de sélection. Or bien qu’on ne rencontre pas bien entendu les écarts états-uniens, et la situation est relativement protégée en zone francophone, le phénomène idéologique s’observe cependant aussi en microcosme, avec la coupure propre aux effets campus, et l’illusio sociale qui en découle. Dans sa version canadienne, le diagnostic de Campbell et Manning se vérifierait sur plusieurs points, spécialement du côté anglophone : la « victimhood culture » est plus répandue parmi les membres de la « upper middle-class » (p. 153). Loin de se limiter au militantisme associatif, la wokeness est largement entretenue par l’élite anglophone (et l’un des lieux où cette élite se reproduit au Canada est entre autres McGill). L’hypothèse est que là aussi on assisterait à un « spread of victimhood culture » : « since the graduates of elite universities disproportionately occupy influential positions in law, government, business, and media, we should not be surprised to see the ideas and ideals of victimhood culture gaining increasing influence in modern society. » (p. 253-254).
"L'écriture doit se ressentir de cette impatience, de cette obligation d'aller vite et en être un peu négligée" (Marguerite Duras, Outside, 1980)
Ces papiers d'Amérique(s) sont aussi à leur manière les papiers d'un jour.
Un journal, peut-être ? Un carnet, plus sûrement. Des notes et des impressions. Des textes gouvernés par la circonstance. Improvisés quand il faut. Mal écrits souvent, à la hâte ou sur le vif.
D’une intention encore mal éclaircie. Ils (se) cherchent moins quelque patronage littéraire qu'à découvrir cette intention.
Des papiers, encore. Drôle de matière. Moins emblème que dissonance, lorsqu’on les mesure à leurs ponctuations numériques. Il arrive toutefois qu'ils s’accordent avec le sens qu'ils possèdent en langue anglaise. Ils (re)deviennent alors une catégorie du discours.
Ce sont généralement plutôt des brèves, des citations ou des gloses. Des bouts d'expérience, qui deviennent par accident métaphores. Des morceaux d'actualité. Et pour tout dire, les digressions y occupent le centre.
Les dates qui leur répondent, aléatoires ou affectives, ne tiennent elles-mêmes que de fendre un peu des événements de nature très diverse, intimes ou publics, quelconques - incertains.
Pour l'essentiel, tout y est vu d'ici.
dimanche 22 août 2021
mercredi 18 août 2021
LE MAILLAGE DU DISCONTINU
Il me semble – en contrepoint – que la compétition victimaire s’éclaire par l’intersectionnalité érigée au rang de véritable idéologème. Kimberlé Crenshaw lui assignait le rôle de métaphore – et il conviendrait d’en re-scruter certains détails théoriques (cf. On Intersectionality) – une métaphore qui par définition est un substitut de concept ou mieux la promesse d’un concept – en l’état l’intuition d’un problème. Or dans la déclinaison de l’identity politics, l’intersectionnalité vérifie ce fait que les identités sont discontinues les unes aux autres – sinon elles ne pourraient pas intersect – cela n’aurait pas de sens, par définition. C’est dans cette discontinuité que s’enracinent à revers des historicités des présupposés essentialistes – des identités essentielles, qui ne disent pas toujours leur nom ou, pour avoir opéré la critique de l’essentialisme, croient s’en être débarrassé. Dans l’idéologie woke, loin des usages possiblement heuristiques et théoriques de la métaphore, l’intersectionnalité tend à accroître la martyrologie de la victime. Elle s’harmonise finalement avec la compétition victimaire des groupes puisque les black women supplanteront les white women, nécessairement « privileged », et ainsi de suite, en vertu de la logique combinatoire qu’autorisent et la typologie identitaire et le maillage intersectionnel, dans la verticalité qui conduit du puissant et dominant au plus marginal et au plus opprimé.
LES MAINS PROPRES
Un autre point important, ce sont les « infights » et autres effets de « competitive victimhood » (p. 167) entre groupes minoritaires qui conduisent les activistes dans une spirale de la pureté ou un « ever-increasing demand for moral purity » au point que, dans la dynamique des dissenssions, des excommunications, des ostracismes, mieux vaut condamner « in order to avoid being condemned » (p. 168) – une pratique de la posture et de la performance, variantes du romantisme politique et de la Terreur, bien connus dans les mouvances révolutionnaires, qui trop souvent finissent par plomber l’idéal de justice sociale : à force d’avoir les mains propres. – Sartre.
« WHITE IDENTITY POLITICS »
Pour correctif aux déclarations précédentes : les composantes idéologiques sont bien perçues, mais elles ne sont pas systématiquement coordonnées à l’épistémè racialiste et décolonialiste, que Campbell & Manning englobent finalement dans la victimhood culture. Cela posé, ils montrent bien comment les prémisses et modalités du programme de la micro-agression et de la rhétorique victimaire, le scénario du privilège et de l’oppression, se trouvent inversés et, par conséquent, étendus par d’autres segments de la population et spécialement par les droites qui s’y opposent pourtant : Chrétiens, Blancs ruraux, Rednecks, vétérans de l’armée, etc. L’autre versant est bien sûr l’émergence de l’Alt-Right et l’expansion de la « white identity politics » (p. 159).
lundi 16 août 2021
LE TIERS
Il me semble que ce que Campbell et Manning parviennent à mettre en lumière en décrivant l’émergence de la « victimhood culture », c’est le rôle du tiers, en particulier des représentants de la loi, des administrateurs, des autorités, les stratégies déployées par les activistes pour les convaincre de l’existence de l’oppression et d’intervenir en faveur des dominés au point de sacraliser la victime et de lui donner un statut social à part entière. Dans ce cadre, ne pas soutenir les opprimés « is seen as siding with oppressors against victims » (p. 129). Car la valorisation de la victime et la diabolisation du privilégié ressortissent d’abord à un devoir moral. Pour les institutions et les directions universitaires en particulier, ce schéma idéologique est donc l’occasion rêvée de dégager quelques plus-values symboliques – arbitrer les conflits au nom du bien et du juste, bref de faire preuve de vertu. Et faire dans la vertu est un instrument de marketing, qui vise à améliorer l’image de marque, la publicité et la réputation. Le recyclage on ne peut plus productif des pratiques et idéologies managériales. Business as usual.
EN PRENANT DE LA HAUTEUR
Dans l’un et l’autre cas, The Rise of Victimhood Culture et The Coddling of the American Mind, un des points communs, en plus du dialogue noué entre les auteurs, c’est la composante théorico-politique, ou les racines à la fois épistémologiques et idéologiques de la question. D’un côté, les fondements de la nouvelle culture, associés entre autres à l’histoire de la Theory et de la pensée postmoderne, ne sont guère explorés ; c’est le maillon faible. Mais il s’en dégage simultanément une autre hauteur de vue qui replace l’analyse du phénomène dans une perspective sociologique et anthropologique, de nature explicitement comparative pour ce qui regarde en particulier Campbell & Manning, même si « the university is the epicenter of victimhood culture » (p. 65).
samedi 14 août 2021
UN CONCEPT PAUVRE POUR LES RICHES
Si l’on compare, l’essai non moins lumineux et pionnier de Campbell et Manning (The Rise of Victimhood Culture) a néanmoins un caractère plus ouvertement spéculatif que celui de Haidt et Lukianoff (The Coddling of the American Mind), ne serait-ce qu’à travers la typologie ternaire des morales sociales, la culture de l’honneur, la culture de la dignité et la culture victimaire actuelle dont les campus nord-américains sont depuis dix ans les laboratoires. Mais l’approche permet d’éclairer, notamment dans le rôle de la plainte, l’appel à l’attention publique et surtout la place du tiers (État, cours de justice, administrations, etc.) L’élément le plus important à souligner tient à l’expansion du terme de microagression, issu non de milieux pauvres ou minoritaires, mais des espaces favorisés comme les « colleges » et les universités, qu’on y soit blanc ou « racisé ». Observation convergente avec l’essor de l’idéologie woke elle-même promue par les milieux d’abord blancs, progressistes, urbains, diplômés : « The concept of microaggression did not first proliferate among Eastern Kentucky or among the impoverished African Americans of Baltimore or New Orleans. It first proliferated among college and university students, a relatively affluent, educated, and respectable population. And the microaggression program seems to have developed most quickly at elite institutions, such as private liberal arts colleges and Ivy League universities. A minority student at Oberlin College or Harvard University may indeed be from a lower-status background than the average Oberlin or Harvard student, but compared to the US population as a whole, or even students at other colleges and universities, students at educational institutions are not particularly lowly. » (p. 53)
TRAITÉ
Bref échange informel avec Dany Laferrière, lors d’une séance de dédicace dans une librairie de quartier, à l’occasion de la sortie de son livre : Petit traité sur le racisme (Montréal, Boréal, 2021). Derrière mon masque de chirurgien, je voudrais l’interroger avec précision sur le sens du titre pour commencer, mais on peine à articuler de manière audible sous la chaleur. Il répond par la blague, je transcris de mémoire au risque de l’inexactitude et de l’infidélité, je ne trahis pas l’esprit cependant : petit d’abord, on est au Québec, on ne se prend pas la tête ici. Puis, d’un air entendu et narquois : traité ? comme pour les traités scientifiques, et en riant : c’est pour les professeurs, ils seront obligés de mettre cela dans leur liste, comme un ouvrage de sociologie, d’anthropologie…
mercredi 11 août 2021
DEUX MONDES
Stillwater de Tom McCarthy. L’ironie du titre en plus d’être l’indice capital de la trame criminelle ; les scènes de bains et de rare bonheur dans la Méditerranée ; surtout le site de la diégèse, Marseille, bien que les plans panoramiques s’y trouvent finalement peu explorés. La ville apparaît davantage fragmentée comme les séquences – métonymiques – de l’Amérique et de l’Oklahoma. Sans doute la topique de l’Américain déphasé, lost in translation, incapable de maîtriser les codes culturels et symboliques de la société française, n’est-elle pas nouvelle au cinéma – quand elle est de surcroît attachée au genre du thriller ou du film noir (voir Frantic de Roman Polanski en 1988 par exemple). Et puis le bouclage entre la remarque anodine d’un ouvrier latino au début du film, « Americans don’t like change », et le dialogue du père et de la fille qui conclut sur la perception des différences. Au reste, le nœud tragique et silencieux du meurtre qui à la fois s’interpose entre eux et les unit, porte vers une philosophie ambiguë : « Life is brutal ». Il n’empêche que la satire et la critique s’exercent dans les deux sens, notoirement sur les préjugés et les stéréotypes des Français à l’égard de l’Américain, qui répond moins à l’homme riche tels que les personnages le fantasment d’abord qu’à un représentant quelconque de la classe populaire blanche, unemployed, précaire et privé d’avenir. Emblème de cette économie perdue : c’est dans le pétrole qu’il travaillait – l’insert nocturne sur les derricks qui pompent infatigablement les ressources de la terre. De même, Marseille, surchargée d’histoire et de lumière, s’y désigne-t-elle en priorité par les cités, l’abject dégradé des violences et des ségrégations urbaines, les petitesses racistes exacerbées. Entre la pauvreté et les clivages socio-ethniques : la rencontre des deux mondes s’opère peut-être à ce niveau, des États-Unis à la France. Et la première image en concentre la métaphore : celle de Bill Baker (Matt Damon) fouillant les décombres d’une maison d’un quartier entièrement dévasté par une récente tornade – et considérant d’un regard plein d’empathie un couple désespéré et silencieux – qui a tout perdu. Rappel à mon avis du Dust Bowl des années 30, et les tempêtes sont passées par l’Oklahoma, Steinbeck en mémoire et feuilletage visuel qui replacent l’intrigue dans l’histoire des crises sociales. Amorce politique (l’allusion à Trump, aux rednecks, aux guns, le poids de la religion, etc.)
vendredi 6 août 2021
TRANSFERTS
Sur ce point précis, ce qui s’impose à l’observation c’est de voir côté européen et spécialement français combien une génération de chercheurs et de penseurs a été gagnée au cours des deux dernières décennies aux théories CRT et postcoloniales comme il en va pour ce qui regarde les études de genre. Je ne parle pas des mouvances politiques indigénistes et autres. Mais des modélisations en cours en sciences sociales comme en philosophie, spécialement la philosophie politique, en littérature aussi (cela commence à poindre). Des discours qui de près de loin sont parlés par les idéologies diversitaires et l’antiracisme contemporains et dont il y aurait lieu de mesurer rigoureusement l’inventivité disciplinaire. Sans parler des questions de transferts épistémologiques, particulièrement sensibles en ce que les modèles nord-américains y servent régulièrement la critique de la société républicaine française. À titre de jalons : Elsa Dorlin, La matrice de la race. Généalogie sexuelle et coloniale de la nation française, Paris, Éditions La Découverte / Genre & sexualité, 2006 ; Magali Bessone, Sans distinction de race ? Une analyse critique du concept de race et de ses effets pratiques, Paris, Vrin, 2013 ; Faire justice de l’irréparable. Esclavage colonial et responsabilités contemporaines, Paris, Vrin, 2019. Etc. Ce paradigme « culturaliste » (l’identitaire, le divers, le global, etc.), il semble nécessaire de le soumettre à l’examen critique. Le travailler par la poétique, pour le discours qu’il fait, le discours de l’épistémè racialiste. Le situer aussi : je persiste à dire que dans ce discours se dit une hégémonie culturelle – nord-américaine, qu’il est particulièrement piquant de relever chez des adeptes du divers et du multipolaire – tellement les instruments en usage pour décoloniser la pensée se révèlent sans trop le dire hautement colonisées elles-mêmes...
jeudi 5 août 2021
MANIÈRES/CULTURES
Cela fait longtemps que je tourne autour de ce problème. C’est l’un des mots de la langue classique comme « mœurs », mais je me posais il y a deux ou trois ans explicitement la question de la postcolonialité du concept de « manières », de sa critique historico-culturelle. En lisant Delâge-Warren, sans surprise, je le rencontre à maintes reprises dans les relations des pères jésuites ; « manners » dans les corpus anglophones également. Cartier. Champlain : cette retraversée s’impose. Ainsi se coordonnent diverses roues de l’axe anthropologique où désormais s’inscrit la recherche sous l’espèce d’études et de séminaires. L’autre morceau, théorique-épistémologique, est l’enquête autour de De Certeau et Bourdieu. Lévi-Strauss. La tradition durkheimienne-maussienne et les sciences sociales. Un dernier élément, imprévu, concernant les liens « cultures et manières » est l’émergence du discours idéologique actuel : le vis-à-vis culture et « race ». Il semble impossible de l’ignorer. Certes, ce sera du feu de paille dans l’histoire de la pensée. Impossible de le nier : jusque dans ses niaiseries et ses intransigeances, le mouvement « woke » qui le porte à titre d’idéologie est en même temps fascinant. Et avec lui les courants décolonialistes et racialistes. Mais précisément : « race » est une réponse – faible et dangereuse de surcroît – à un problème qu’une théorie de la culture – et une anthropologie littéraire des manières – doit pouvoir construire et, si besoin, à rebours de cette modélisation, vantée comme le dernier cri de la science.
RELATIVITÉ
À propos du missionnaire Joseph-François Lafitau, Mœurs des sauvages américains comparées aux mœurs des premiers temps (1724), Delâge-Warren rappellent : « On considère Lafitau comme un des pères de l’anthropologie parce que son œuvre, pour la première fois, n’a pas pour objet telle ou telle nation mais la société dans sa dimension globale. L’anthropologie est donc en partie née sur les rives du Saint-Laurent, plus précisément à Kahnawake. » (Le piège de la liberté, p. 169) Au long du livre, l’exercice comparatiste a par ailleurs cet intérêt qu’il fait valoir au cœur du processus d’occupation, d’assimilation, et spécialement de l’évangélisation, l’émergence du sens aussi de la relativité dans certaines relations qui considèrent d’un autre œil les sociétés européennes ; de même, les nécessaires ajustements dans le peuplement, les échanges, les alliances, les mariages, aux mœurs et aux manières amérindiennes.
BONNE À PENSER
Page merveilleuse de Serge Bouchard, dans Le Peuple rieur. Hommage à mes amis innus (en collaboration avec Marie-Christine Lévesque) – digne des poèmes en prose, comme ceux qu’on rencontre dans les grands récits de l’autre, spécialement chez Claude Lévi-Strauss : « J’ai parcouru des centaines de fois la route 138 sur sa pleine longueur, entre Montréal et les plus lointains villages de la Minganie. Douze heures à l’aller, douze heures au retour, le temps de réfléchir aux paysages et à l’histoire, mais aussi à la philosophie de l’être. Montaigne disait qu’on ne pense bien qu’à cheval ; c’est toujours vrai, moi, c’est au volant de ma voiture, lors d’un voyage au long cours, que mon esprit s’attelle à méditer. La 138, avec ses courbes, est idéale pour tourner autour des choses, cette route est “bonne à penser”. À chacun de mes trajets, durant des années, l’infini dans les yeux, le ciel en pleine tête, la mer d’un côté, les épinettes de l’autre, protégé du froid, du vent, de la neige, de la pluie, des mouches par une simple vitre, je me suis plu à donner vie aux rochers, aux petits arbres, aux quais. À l’entrée de chaque village, je m’interrogeais sur le nom des lieux, le nom des gens. Qui était Napoléon Comeau, Ti-Basse Saint-Onge, que signifiait le nom “Bergeronnes ”, d’où venaient ces toponymes : les Îlets-Jérémie, Papinachois, Manicouagan, les Islets-Caribou, la Moisie, la rivière au Tonnerre, la rivière Romaine, et jusqu’à la Natashkuan ? » (Montréal, Lux, 2017, p. 215-216)
lundi 2 août 2021
STATUE OF SLAVERY
Au menu des vanités politiques de ce temps, la statue de l’écossais James McGill vandalisée et peinturlurée d’un rouge presque révolutionnaire au début du mois de juillet. Et le parallèle va bon train avec la sculpture de James A. McDonald, déboulonnée en août 2020 à Montréal, entre autres à cause de son rôle historique dans l’impérialisme canadien et l’affaire des pensionnats. Cette autre figure, qui vous salue de son couvre-chef depuis le pompeux portique Roddick et la rue Sherbrooke jusqu’au Pavillon des Arts (son ancienne résidence) eut des esclaves noirs et autochtones. Rien que nous ne sachions déjà. Mais on est dans le sillage des démantèlements symboliques et institutionnels. Au reste, plusieurs tentatives de vandalisme ont déjà eu lieu, de même qu’ont circulé des pétitions de militants exigeant que soit « removed » de manière définitive la statue du fondateur de la première université au pays : « N’importe quel arbre serait plus beau que James McGill ». Ce qui est intéressant, c’est pour y répondre le communiqué officiel de l’université, en date du 09 juillet, relayé par ailleurs dans la presse et les médias audiovisuels : « As some of you may be aware, the sculpture of James McGill on lower campus was vandalized last weekend. While I recognize the right of every individual to express their views and opinions, I regret that in this case, the manner of expression damaged University property. » Il est pour le moins curieux que le geste de dégradation soit assimilé à une manière de s’exprimer – « views » et « opinions », dans un espace normalement dédié à la confrontation des discours, à la dynamique des échanges et des contradictions. Le regret au lieu de la condamnation, s’il est vrai que le retour de la sculpture n’est pas arrêté (une telle décision demanderait un peu de courage…) À rebours de la vision manichéenne et moralisatrice de l’histoire – qu’on voudrait récrire, – il est admis cependant que « the University has taken steps to recognize publicly the complexity of his life, both through our website and through a plaque that was recently installed next to the sculpture. » Au-delà du symbole, ce serait structurellement la (post)colonialité de l’institution d’enseignement et de savoir qu’il conviendrait en bonne logique de mettre en cause. Une institution qui matérialise pourtant le testament de James McGill et dote en vertu même de sa mission les étudiants et militants des instruments critiques qu’ils s’appliquent à retourner contre elle : « We know that James McGill’s personal history included different dimensions, some positive, others not so. It includes the bequest that made the University’s establishment possible. It also includes his ownership of enslaved persons. » Sur la base d’éléments simplistes, la réponse est invariablement idéologique, fondée sur la doctrine d’État et ses bureaucraties : « equity, diversity, and inclusion. » Aussitôt s’énonce la réduction du problème, du vandalisme symbolique et de l’activisme woke aux minorités ethniques et, parmi elles, à l’assimilation paradigmatique du Noir à l’opprimé : « As part of its Action Plan to Address Anti-Black Racism (“Action Plan”), the University is committed to exploring its historic record. This investigation will inform our decision about whether to keep the sculpture at its current site or relocate it. If it is determined that the sculpture would be better located elsewhere than on lower campus, the University will act accordingly. » On se demande bien en quoi explorer l’histoire de l’université – amplement détaillée en ce domaine – contribuerait ici à guider une prise de position rationnelle. Au cœur même de ce qui devrait constituer le lieu de la réflexion critique, on ne saurait quoi qu’il en soit mieux argumenter et justifier la culture du bannissement.
YANN FRÉMY
C’était sur le départ. On ignorait tout. Le 5 juillet. « Assez vu. Assez eu. Assez connu. » Mais celui-ci est tristement définitif. 49 ans, c’est si peu. Cette nouvelle est un soleil froid sur l’été, tant elle est violente et inattendue. L’habitude s’est imposée à moi de dialoguer et négocier avec les morts – et parmi les plus proches. Et cela s’achève trop tôt, d’une manière en tous points imprévue. Une trajectoire injustement brisée. Le souvenir me revient, c’était en 2003, je venais de soutenir ma thèse de doctorat (presque vingt ans), de cette conversation au téléphone, et de cette phrase si juste – mémorable : « On ne pourra renouveler la lecture de Verlaine que si on renouvelle l’approche théorique elle-même ». Le début d’une amitié donc. On allait pouvoir partager. L’immense colère au moment des attentats de Charlie Hebdo. La générosité intellectuelle – ne regarder ni à la dépense ni à l’énergie. Le sens du débat. Le regard philosophique aussi. Au moment de boucler chaque numéro de la Revue Verlaine, dans la panique et la fatigue, les plaisanteries graveleuses, obscènes, zutistes pour le dire, car on ne peut travailler sur Rimbaud, Verlaine, cette pléiade d’écrivains maudits et marginaux qui ont fait la modernité du XIXe siècle et au-delà, que si l’on est d’abord zutiste dans l’âme – et c’est bien à cette condition que lecteurs, dandys, amateurs et savants nous nous reconnaissons entre nous – que nous nous reconnaissons ce goût si particulier de la poésie. Trop tard. Cet échange que je retrouve, il y a deux ans, au moment de préparer un énième numéro : « Y. Certificat de baptême de Verlaine si ça vous intéresse. Amitiés. – A. Putain, t’as eu ça où ? – Y. Dans une église, à Metz. » Adieu, donc.
dimanche 1 août 2021
WOKE RACISM
Du même auteur, à noter la parution prochaine : Woke Racism: How a New Religion Has Betrayed Black America (Avery Books, octobre 2021).
AMERICA HAS NEVER BEEN LESS RACIST
Entretien avec ReasonTV (11 avril 2019) et intéressantes analyses de John McWhorter (Columbia University) sur la décennie de Justice Sociale et la question noire : America Has Never Been Less Racist. Ce qui peut paraître paradoxal à première vue. À noter dans ce travail d’observation la lecture moins politique que sociale, et le pivot proposé en 2009, liant l’émergence des médias sociaux et les cultures de l’hypersensibilité, ce qui rejoint certains arguments développés par Campbell & Manning mais aussi Haidt & Lukianoff.
samedi 31 juillet 2021
ANTHROPOLOGIE COMPARÉE
Tout ceci en lisant l’essai passionnant de Denys Delâge et Jean-Philippe Warren, Le Piège de la liberté. Les peuples autochtones dans l’engrenage des régimes coloniaux (Montréal, 2019 [2017]), l’hypothèse maussienne qui le guide, surtout l’« anthropologie comparée du pouvoir » qui tente de se construire en considérant les « normes politico-culturelles qui séparent les nations amérindiennes des nations eurocanadiennes » (p. 9), les différences pertinentes entre le cas de la Nouvelle-France et le processus colonial conduit par les Anglais.
OCCUPATION
Uashat, près de Sept-Îles, tassée à l’arrière de la zone commerciale, sans grâce ni égard, comme repoussée par les besoins de l’urbanisme, du négoce, ceux du peuple dominant ; des bâtiments imposant la hideur de leur propre utopie : celle du grand désert humain d’Occident. Non pas celui dont Baudelaire parlait à propos de la ville moderne en son temps ; plutôt la version américaine, monotone, impersonnelle, provisoire – ce sont bien sûr des magasins et des services nomades, qui migreront au besoin et selon la clientèle – ce sont des espaces d’hyper-socialité froide, nettoyée, que décrivait il y a quelques décennies Baudrillard dans Simulacres et simulations. Ce sont surtout les archétypes ici de l’occupation.
215
Essipit, Uashat, Nutashkuan : d’une réserve innue à l’autre, ce n’est pas uniquement la marginalité géographique, évidente à mesure qu’on s’avance vers le Nord, mais la perception incontestable du dénuement, de la pauvreté et de l’abandon, au point de prendre à la fin, au milieu des sables, presque des allures de bidon-ville – impression que double le rappel cuisant de l’actualité à l’Ouest, sur l’autre côte.
138
À l’échelle québécoise, il y a quelque chose qui subsiste encore du mythe américain, ou de la coïncidence du mythe et du réel, autour de cette route 138 qui part d’Elgin, au sud-ouest de Montréal, près de l’État de New York, et s’inachève à Kegaska par une piste empoussiérée, crasseuse et irréelle, et court tout au long de la Côte Nord. Elle est différente du circuit de la 132, sa jumelle (et concurrente) qui, de l’autre côté du fleuve, conduit en Gaspésie, mais donne le sentiment de revenir sur ses pas – d’être parvenue à boucler ou à totaliser. Ici au contraire, le territoire demeure ouvert ; les trouées de la route, les passages frayés du côté du Labrador, tout regarde en direction de ces lieux isolés : Chevery, Harrington Harbor, Tête-à-la-Baleine, Blanc-Sablon – une toponymie peut-être vague et rêveuse pour le passant ou le voyageur, certainement âpre et ingrate pour l’habitant.
samedi 3 juillet 2021
LES ACCIDENTS DU DEHORS
Il est peut-être temps de se détourner des « accidents du dehors », comme le dit Marc Aurèle dans ses Pensées pour soi-même (II, 7, traduction de Mario Meunier, Paris, Garnier-Flammarion, 1964, p. 45), de se soustraire enfin au mouvement du « tourbillon » (id.) et des vanités sociales.
DÉBROUILLE
Nomadland (2020) de Chloe Zhao. Puissance des plans, des travellings, de la photographie. Les lieux vus : Nebraska, Nevada, South Dakota, California – pour une Amérique spoliée et démunie, celle du chômage, de la post-sub prime mortage crisis, des retraites volatiles et dérisoires, « la douleur du dollar » pour reprendre le titre de Valdès, celle de l’entre-aide enfin. Le déracinement et l’ivresse solitaire de la route ne sortent certes pas de la mythologie nationale, ils s’y inscrivent historiquement. Ni même du genre cinématographique : road-movie bien sûr. Dans ces images, des incroyables Badlands à la côte pacifique, la petite vie, les silences du personnage qui se doublent des regards comme des respirations, des gargouillis ou des soupirs (Frances McDormand), les objets quelconques, manufacturés, qu’on troque, toute une économie symbolique et matérielle des petites gens, à rebours du capitalisme et de ses violences : l’épopée de la débrouille. Politique, donc.
vendredi 2 juillet 2021
PHONOGRAPHE PENSANT
L’expression est de George Orwell – que je ne cesse de recroiser ces temps-ci – sa puissance de lucidité – « phonographe pensant » dans son texte sur « Arthur Koestler ». Cité par Patrick Moreau dans Ces mots qui pensent à notre place (Montréal, Liber, 2017, p. 21), enquête sur les « automatismes de langage » et le discours social des trente dernières années, le « prêt-à-penser » (p. 22) à rebours de « l’exigence de notre attention pensante » (Hannah Arendt) – tous les Stichworte – gouvernance, racisme systémique, flexibilité, aînés, tolérance, etc. – il y en a à la pelle de ces idéologèmes qui s’imposent comme des évidences et se donnent surtout comme « incontestables du point de vue éthique » (p. 16) – le plus dangereux ou redoutable.
ADDENDUM À LA BIBLIOTHÈQUE INFINIE
Aussi – adverbe borgésien dans ce contexte – la mise au point de Serge Audier sur le néo-libéralisme – notion transversale, ductile, à usages tous azimuts en fonction des stratégies et des intérêts ; et depuis le temps qu’il passe et repasse sous mes yeux, Walter Benn Michaels, La diversité contre l’égalité, Paris, Raisons d’agir, 2009.
jeudi 1 juillet 2021
BIBLIOPHAGIE
À considérer dans mon intarissable liste – et de proportionnelles pulsions bibliophages depuis quelques mois. Il faut dire que j’ai des indicateurs, compétiteurs, dévorateurs de non moins grande envergure autour de moi en ce domaine : l’article de Jean-François Gaudreault-Desbiens : « La Critical Race Theory ou le droit étatique comme outil utile, mais imparfait, de changement social », Droit et société, 48, 2001 ; Chantal Mouffe, L’Illusion du consensus, Paris, Albin Michel, 2016 ; Paul Sugy, L’extinction de l’homme : le projet fou des antispécistes, Paris, Grasset, 2021 ; Will Kymlicka, La Société multiculturelle, Montréal, Boréal, 2001 ; ce vraiment très curieux objet : Rod Dreher, Résister au mensonge : vivre en chrétiens dissidents, Paris, Éditions Ardège, 2021 ; plus inattendu encore, on le lit plutôt pour sa pragmatique, John R. Searle, The Campus War. A Sympathetic Look at the University in Agony (Penguin, 1971), qui commence avec les mouvements étudiants à Berkeley en 1964.
CRT OU LA MISÈRE DE LA PENSÉE
Le « primer » de Richard Delgado et Jean Stefancic, 3e édition, NYU Press, 2017. Auteurs consacrés. Au terme de la démonstration, et à titre strictement prospectif, l’utopie d’être « the new civil rights orthodoxy » (p. 157). De fait, si la CRT se situe dans la continuité des Civil Legal Studies et de la critique de la loi comme fiction – héritage de Marx (la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen comme fiction théorique au service de la classe bourgeoise) – elle tourne explicitement le dos à la version MLK Jr (selon la formule célèbre : content of character vs color of their skin) et à l’universalisme-libéralisme (en tête, le principe de la color blindness) des Civil Rights années 60. Dans cette critique, la confusion entre l’ordre des faits et l’ordre des valeurs. Et de nouveau la grammaire des bonnes intentions : oui, la critique de la situation constitutionnelle post-Crow, la dénonciation des conservative backlashes depuis les années 80, la violence des lois d’immigration, le mur USA-Mexique, les stratégies de promotion linguistique et culturelle contre le English-only movement, les résistances aux rejets des Ethnic Studies, l’exemple des stratégies politiques de l’état de l’Arizona, etc. ; puis sur les concepts majeurs, des approximations et même des débandades douteuses : « Japanese » ou « Mexican » donnés comme exemples de « races » alors qu’on parle au mieux ici d’identités nationales ; « a white feminist may also be Jewish » (p. 10) – preuve s’il en est que le phénotypique et le biologique commandent la lecture, et il convient de démêler l’ethnique du religieux dans ce cas précis – et le nec plus ultra : « In one era, Muslims are somewhat exotic neighbors who go to mosques and pray several times a day » (id.). Sauf que « Muslims » n’est pas une catégorie dite raciale mais religieuse. Et à moins d’une erreur de ma part, « Arab » n’est jamais mentionné dans le livre – « Muslims » est par contre répété. On se demande qui est le véritable responsable des amalgames entre les populations arabes (elles-mêmes très diverses) – victimes en effet de préjugés et de ciblages haineux après 9-11 – et les musulmans (représentés au Moyen-Orient comme en Inde, plus largement en Asie et en Afrique). Autre glissement : contre l’« antiblack prejudice », le rappel que les Européens ont pu avant l’avènement de l’esclavage avoir une attitude plus positive à l’égard de la « civilisation » africaine : « Indeed, North Africans pioneered mathematics, medecine, and astronomy long before Europeans had much knowledge of these disciplines » (p. 21)… Mais ce ne sont pas tant les populations noires ici que le Maghreb et plus largement le monde arabo-musulman, son rôle historique et culturel déterminant. Misère de la pensée.
HABITUS RADICAL ET POLITIQUE DE CAMPUS
Un autre élément essentiel à soulever dans les signaux idéologiques et attitudinaux, au-delà des conclusions conservatrices et conformistes auxquelles inévitablement leur analyse conduit, c’est l’habitus radical de l’universitaire – enseignant, chercheur, penseur, etc. – tel qu’on le confond avec l’habitus critique – comme si la radicalité dans ses expressions extrêmes, les moins contrôlées et les moins contrôlables, était une caution de distance, de discernement, de clairvoyance – comme si elle était tournée vers ce qu’il y aurait à comprendre et à savoir. Au contraire : cet habitus radical met en œuvre une rhétorique et une politique de campus dont les auteurs n’assument que trop rarement les conséquences, moins encore les sanctions à l’échelle de la société en son entier.
MAJEUR/MINEUR
Il est certain que dans la promotion des bureaucraties EDI et de l’idéologie diversitaire, telles qu’elles agissent dans les milieux de la culture, des médias, de l’école et de l’université, assez largement pilotées par l’élite anglophone, une dualité se réorganise entre le socle laïque de la société québécoise et la version multiculturaliste de la société canadienne, même si celle-ci a aussi ses adeptes en zone francophone. Cette dualité négocie en les retraduisant les guerres culturelles autour des minorités ethniques. Au-delà du fait que le Québec dément le schéma woke, le point de tension – et sans hasard – est Nègres blancs d’Amérique. D’où les polémiques entourant la censure du livre dans certains boards ou écoles anglophones. Et le livre a été interdit au moment de sa sortie par le pouvoir fédéral. Comme une histoire qui se répète.
PERSPECTIVISME
« Perspectivalism », « standpoint theory », « viewpoint ». Y-at-il d’autre explication qu’un perspectivisme radical sinon extrême dans cette sociologie militante – qui en même temps la conduit, à l’image de l’inconsistance épistémologique de termes tels que « micro-agressions » et cie, toute la novlangue victimaire, à rester au seuil – à l’intuition des problèmes qu’elle désigne ? Car il s’agit de donner voix aux minorités, à leur ressenti, à leurs expériences – et « lived » est probablement un des adjectifs qui revient le plus souvent à ce sujet. Mais c’est de nouveau au moyen du vécu. Or cette orientation ne considère jamais le point de vue de celui qui serait dominant. Ce dernier ne parle plus. Ou presque. Un peu à la manière de ces journalistes militants qui enquêtent mais déclarent qu’on n’interroge pas l’oppresseur, que ce dernier n’a plus droit à la parole. Ce qui présuppose inévitablement qu’ils savent qui est l’opprimé, où il se situe, et qui est l’oppresseur, sur qui il agit. Cette vision du monde d’essence très complexe. Il n’empêche que dans le cadre de la science et des sciences sociales en particulier, l’enjeu tiendrait au moins au partage des perspectives. À aucun moment cela n’est envisagé. De même, ni la perception ni le sentiment du représentant des minorités ne sont vérifiés. Comme si son point de vue, spécialement construit par l’émotion, pouvait constituer per se une preuve. Sans parler de l’opération minimale qui consisterait normalement à mesurer les représentations que les sujets se font de la réalité sociale aux structures objectives de cette même réalité – notamment en contrôlant les faits. Le perspectivisme donne indéniablement droit et voix aux sujets dominés ; de l’autre côté, il assigne à la connaissance de possibles limites. Mais cet aspect théorique n’est pas même considéré, encore moins construit. L’hypothèse qui en découle : par exemple, que la Shoah n’est qu’une question de perspective, celle des victimes juives…
DECONSTRUCT/DISRUPT
En vertu du corps doctrinal dominant, le double geste de déconstruction et de disruption des concepts et des prémisses, ceux du modèle libéral de l’université et de la société. L’obstacle premier est toutefois cet emprunt derridien, car en soi la déconstruction plus encore que le déconstructionnisme (et l’on se souviendra – non sans un plaisir pervers ici – de ses origines heideggériennes…) est un mouvement herméneutique infini (voir à ce sujet les entretiens de Points de suspension). Le processus critique (en réalité idéologique et dogmatique) s’arrête à temps, c’est-à-dire avant de déconstruire effectivement les catégories de « racisation » et de « race », qu’au plan éthique et politique Derrida n’aurait pas admises. L’autre question est contenu non dans « deconstruct » mais plutôt « disrupt », qui fait partie du glossaire woke. Ici, la nécessité de « bold actions » pour mettre en cause le status quo : « To this end, today’s universities need strong leadership that will disrupt organizational incrementalism and, in the process, facilitate change. » (p. 311). Le terme « disruption » serait emprunté au « technology sector » d’après les auteurs et, pour cette raison, serait l’instrument adéquat pour contrer ce qu’ils appellent encore le « democratic racism » (id.) inséparable du « today’s neoliberal context » que je dois comprendre comme variante du racisme systémique. Point à explorer.
LA GRAMMAIRE DES BONNES INTENTIONS
The Equity Myth. Ce qu’on peut en retenir, « the grammar of good intentions » qui vise à dénoncer la rhétorique institutionnelle des universités et le manque de soutien à une vraie politique diversitaire comme à l’équité du côté de l’embauche. L’expression s’applique en retour tellement à ce militantisme académique, dont les bonnes intentions s’enracinent dans de nombreux vices méthodologiques et conceptuels. Sans cesse elles dérapent et génèrent le contraire de ce qu’elles déclarent.
LE TEMPS DE LA SYNTHÈSE
Double envoi d’un mémoire et d’un rapport confidentiel à la Commission scientifique et technique indépendante sur la reconnaissance de la liberté académique dans le milieu universitaire, nommée par la ministre Danielle McCann à la suite du rapport du scientifique en chef Rémi Quirion et des consultations de novembre 2020. Le temps, bienvenu pour Isabelle Arseneau et moi-même, du recul critique et de la synthèse autour d’événements comme de lectures et réflexions communes.

