Ces papiers d'Amérique(s) sont aussi à leur manière les papiers d'un jour.

Un journal, peut-être ? Un carnet, plus sûrement. Des notes et des impressions. Des textes gouvernés par la circonstance. Improvisés quand il faut. Mal écrits souvent, à la hâte ou sur le vif.

D’une intention encore mal éclaircie. Ils (se) cherchent moins quelque patronage littéraire qu'à découvrir cette intention.

Des papiers, encore. Drôle de matière. Moins emblème que dissonance, lorsqu’on les mesure à leurs ponctuations numériques. Il arrive toutefois qu'ils s’accordent avec le sens qu'ils possèdent en langue anglaise. Ils (re)deviennent alors une catégorie du discours.

Ce sont généralement plutôt des brèves, des citations ou des gloses. Des bouts d'expérience, qui deviennent par accident métaphores. Des morceaux d'actualité. Et pour tout dire, les digressions y occupent le centre.

Les dates qui leur répondent, aléatoires ou affectives, ne tiennent elles-mêmes que de fendre un peu des événements de nature très diverse, intimes ou publics, quelconques - incertains.

Pour l'essentiel, tout y est vu d'ici.

lundi 26 décembre 2016

LES MOTS D’UNE AVENTURE (SUITE À « THÉÂTRE »)


Les Larmes d’Œdipe (Léméac-Actes Sud, Montréal/Paris, 2015, p. 8). À propos des traductions et expérimentations scéniques, de Philoctète à Inflammation du verbe vivre (titre au demeurant magnifique), de Œdipe à Colone à Les Larmes d’Œdipe, la nécessité de passer par ces termes pour penser l’aventure collective, de l’écriture au plateau : « […] une manière de vivre et de voir, une manière d’être, une manière de regarder le paysage de l’Histoire qui s’écrivait devant nos yeux ». Où de telles occurrences prennent place dans une manière au sens d’une poétique singulière (voir également mon article à paraître sur Ciels et le théâtre du survisible).

samedi 24 décembre 2016

THÉÂTRE


Sauf pour ceux qui croient pouvoir s’en tenir à l’illusion lexicale de la synonymie, le travail des co-occurrences et des nuances. Exemple parmi tant d’autres, au fil des lectures, « Une amitié » au seuil de sa dernière pièce, Une chienne (Montréal/Paris, Léméac/Actes Sud, 2016). Wajdi Mouawad revenant sur sa collaboration autour des Phèdres (Euripide, Sophocle, Kane, Coetzee) à distance, par textos, avec Krystof Warlikowski : « De temps en temps, nous travaillons ensemble. Parcimonieusement. Cela est d’autant plus surprenant que tout, ou presque, nous sépare. Le style, la manière, la vie. Nos langues maternelles diffèrent, notre théâtre aussi, ainsi que l’histoire de la Pologne et celle du Liban, nos pays respectifs. » (p. 10)

jeudi 22 décembre 2016

LE COUP POÉTIQUE


En cours de relecture sur Corbière. Œuvre presque unique, et excentrée. Ce qu’il convient d’appeler « le poème en 1873 » (pas simplement la poésie) d’abord, lecture par l’historicité, tensions au même titre qu’Une saison en enfer, la composition carcérale de Romances sans paroles, et Le Coffret de santal, une modernité invisible par sa rareté et sa marginalité éditoriales pendant que les écrits parnassiens dominent (et s’arrière-gardisent). Cette question est actée par l’historiographie littéraire, même si Corbière a du mal à s’affranchir de l’ombre. Déception des travaux en ce domaine, exception faite de Lunn-Rockliffe, Tristan Corbière and the Poetics of Irony (2006, Oxford University Press), qui, débordant par ailleurs ses objectifs, pose d’emblée que l’ironie participe d’une « aesthetic of defamiliarization » (p. 1) ; et si je cite la dernière page, les termes du débat y sont devenus classiques, irony vs lyricism, en phase avec une mise en crise du « coherent Romantic subject » – ce qui, ainsi énoncé, est pour partie discutable – et « the fragmented modern subject » (p. 219). Voir la mise au point avec Bertrand Degott (dir.) : La Corde bouffonne, Études françaises, n. 51-3 (Presses de l’université de Montréal, 2015). Ce qui m’importe plus, c’est par le « ça », assertif puis interrogatif, qui ouvre déictiquement le recueil, les enjeux attachés à la manière innommée et innommable : « — Mais, est-ce du huron, du Gagne, ou du Musset ? // — C’est du… mais j’ai mis là mon humble nom d’auteur ». Ils passent par une contre-rhétorique à Baudelaire dans « Fleur d’art » et le modèle gravé de la manière noire ; ils se revendiquent de Callot avec « Gens de mer » : le paradigme longuement décliné (et matérialisé par la satire, la caricature, etc.), de la déformation et de la difformité, le « honteux monstre de livre » (« À Marcelle »). Le concentré physique en est la bosse et le « Bossu bitor » et son éthique du peuple. Le corps s’énonce à partir du ragoût et du dégoût, il s’enracine dans l’articulation raison-goût-génie depuis la préface de Cromwell, il appartient à l’histoire de « ceux qui merdRent » en littérature depuis Baudelaire, Hugo, Verlaine, Rimbaud, Lautréamont, Laforgue, les fumistes, Jarry, etc. : un travail critique de dévaluation et de contre-valeurs dont témoigne le titre du second recueil projeté après Les Amours jaunes : Mirlitons. Écrire de travers, cela tient encore à la rime coups :: dégoûts du « Renégat ». Corbière, c’est avant tout cette poétique du coup – mot-signature de l’œuvre, dont la surchage ponctuationnelle n’est qu’une dimension. Le coup, ça fait aussi un phrasé.

vendredi 16 décembre 2016

PAYSAGE

   L'odeur du froid mêlée au silence de la neige. On se sent revivre au moins.

1851

   J'ai passé la date du coup d'État, cette fissure du XIXe siècle politique et littéraire, sans cette fois y songer. Alors que j'oublie régulièrement les anniversaires des intimes ou des proches, famille ou ami(e)s, le 2 décembre me semble inversement incontournable... Que s'est-il passé ce jour-là ? Ah oui, on commentaire les lâches défections d'un roitelet mal assis sur son trône, ectoplasme bégayant et tenant le vague sceptre du pouvoir. Décidément, ce pays qui passe d'un Ubu à un autre Ubu et a déjà perdu dix ans ne se fait guère d'avenir. Sa spécialité : écrire son histoire à contre-temps. Cela a ses vertus quelquefois. C'est là signe descendant.


CARRÉS DISCIPLINAIRES

Sociologie par –18° C ce matin. Je retraverse l’article clair et incisif de Jean-Philippe Warren (Université de Concordia, Montréal) : « Disciplines universitaires et résistances à la marchandisation : le “Printemps érable” québécois » (La Dérégulation universitaire, 2016, p. 177-197, voir post du 28.09.16). Non pas tellement pour son intérêt local que pour la corrélation qui s’y trouve établie entre les prédispositions au militantisme et à la contestation des acteurs étudiants face aux mesures libérales alors entreprises par le gouvernement Charest et la distribution de ces mêmes acteurs en fonction des disciplines ou des secteurs disciplinaires. Ce que cette corrélation dit de l’événement, ce que l’événement en retour éclaire de cette corrélation. S’il ne s’agit pas à l’évidence du « seul facteur » qui permet d’expliquer l’ampleur sociale et politique du « Printemps érable », nourri par ailleurs par un contexte d’opposition au pouvoir sous le coup de scandales répétés, et par des phénomènes internationaux (Occupy Wall Street, Printemps arabes), la perspective adoptée est celle d’une lecture plus interne du mouvement : « montrer comment le débrayage étudiant a été en partie conditionné, au niveau universitaire, par les disciplines auxquelles appartenaient les grévistes » (p. 191). Ce qui ouvre la question sans doute plus large que l’optique strictement sociologique du continu entre savoir et action, classiquement énoncée par l’idée selon laquelle « les savoirs mis en jeu dans les départements et les facultés ainsi que les débouchés professionnels typiques (publics, privés ou associatifs) affectent la conscience citoyenne de ceux qui s’inscrivent à l’Université » (id.). Bien que l’on puisse poser à titre général qu’il y a une « culture épistémo-politique plus ou moins précise et accentuée pour chaque discipline » (id.), que l’épistémologique et le politique sont donnés ensemble, informent les acteurs au cours de leur(s) formation(s), il resterait à élucider comment ils sont effectivement « mis en jeu », par quelles opérations (discours et pratiques) – en plus des conditions sociales et institutionnelles qui leur sont faites – des savoirs peuvent acquérir ce statut d’activité et cette efficience critiques, comment ceux-ci peuvent en retour être variablement et même inégalement partagés entre les disciplines.
Warren parle à ce sujet de « transformations éthiques, théoriques et épistémologiques » (p. 186). Le problème ne tient pas évidemment à quelque essence des savoirs ; il est dûment historicisé. Comme le rappelle l’auteur : « Au Québec, les humanités et les sciences sociales ont servi, jusqu’aux années 1950, de caution au pouvoir clérical, petit-bourgeois et traditionnaliste qui dominait les espaces intellectuels et savants » (p. 187). Le changement intervenu avec la Révolution tranquille (fin du pouvoir des clercs, diversification du corps professoral, essor donné à la titularisation) a fait des sciences sociales et des humanités des pôles résolument progressistes et contestataires. Et de noter que tendance et contrastes actuellement s’accusent : les humanités sont apparues en 2012 plus radicalement engagées que les sciences sociales elles-mêmes, l’écart demeurant néanmoins sensible entre celles-ci et les sciences dures et appliquées par exemple. En l’occurrence, cette radicalité est également synonyme de marginalité : d’une part, parce que les humanités et les sciences sociales n’ont plus nécessairement le poids décisionnel requis au sein des universités ; d’autre part, parce que les disciplines s’y trouvent le moins compatibles avec le « mode opératoire et gestionnaire » (p. 193) qu’y prend le savoir. En l’occurrence, le diagnostic n’est pas optimiste : l’indépendance intellectuelle du monde universitaire décline moins peut-être à cause de l’essor des écoles de management et de commerce qu’à travers certains mécanismes concrets de contrôle et de pression.
Entre autres exemples significatifs évoqués : 1. des programmes d’enseignement de plus en plus professionnalisants qui substituent au savoir la logique de l’expertise : ajustement ou flexibilité des contenus « à la demande », souvent impulsés par voie hiérarchique mais également relayés par certains représentants de la discipline, sous le discours bien connu de modernisation, dénonçant le caractère archaïque, routinier, traditionnel, et surtout mal ajusté ou peu rentable des enseignements aux besoins de la société contemporaine, un processus objectivement accru par le modèle clientéliste et consumériste de l’université ; 2. en symétrie, la soumission des professeurs à « des exigences de recherche et de performance en matière de subvention au détriment de leurs fonctions intellectuelles » (p. 188). En effet, ces subventions (grants), par leur caractère notamment planifié, désignent le contraire même de l’idée de recherche. Non seulement elles génèrent une inégalité entre les chercheurs/-euses qui se trouvent dotés financièrement (ceux-là figurent au palmarès de « l’excellence » en plus de la « performance ») et ceux qui ne le sont pas, mais elles n’incitent guère à une réflexivité critique des savoirs, critique des conditions institutionnelles, sociales et politiques du savoir. À terme, c’est donc précisément le lien qui a entretenu les possibilités de l’opposition et de la contestation dans les établissements québécois qui se trouve menacé à travers ces mécanismes, et plus largement le rapport entre université et critique et corrélativement entre université et société.
Du reste, tandis que les mesures à la fois financières et épistémiques de « l’idéologie gestionnaire » (p. 178) au pouvoir continuent d’affecter à des rythmes et des degrés divers les disciplines, la cartographie universitaire a été en 2012 révélatrice des clivages en jeu : « les humanités ont été, pendant le Printemps érable, la locomotive de la grève » (p. 183) quand les sciences appliquées ou dures, sans être absentes, ont été sous-représentées. On se reportera au tableau 1 (p. 182) qui indique le nombre d’étudiants en grève aux dates des 9 mars et 12 mai 2012 : 66,7 % et 62,5 % (humanités), 18,2 % et 25,9 % (sciences sociales), 15,1 % et 11,6 % (sciences pures et appliquées). Sur cette base, Warren fait valoir le contraste entre universités en fonction de la morphologie disciplinaire des institutions : d’une part, en marquant que le printemps québécois n’a pas été uniquement francophone ; d’autre part, en soulignant les différents taux de participation à la grève en raison des poids disciplinaires : « On ne peut donc s’étonner que les protestations étudiantes aient été beaucoup plus bruyantes à l’UQAM qu’à l’Université de Montréal, et à Concordia davantage qu’à McGill, c’est-à-dire dans les établissements où les secteurs des sciences de la santé, pures et appliquées sont plus faibles » (p. 184). On pourrait raffiner si l’on disposait de telles données du niveau macro au niveau micro. L’essentiel toutefois ne résiderait pas tant dans les positivités statistiques que pour chaque discipline, ses sous-composantes et ses acteurs, dans le passage moins quantitatif que qualitatif de l’épistémologique au politique, leurs articulations discursives.

MANIÈRE DE KEROUAC

Il m’amuse après Koltès, Michaux, Guillevic, Beckett, non des moindres, d’essayer de prendre la notion au versant anglo-canadien / franco-américain, chez Jack Kerouac, La Vie est d’hommage (éd. Jean-Christophe Coutier, Boréal, Montréal, 2016, p. 53). Emploi inséparable de la langue « natale » de l’écrivain, à l’ouverture de « Les travaux de Michel Bretagne (La Nuit est ma femme) Feb. ´51) : « J’ai pas aimé ma vie. C’est pas la faute a personne, c’ainque moi. Je voué ainque la tristesse tout partout. Bien des foi quand y’a bien du monde qui ri moi j’wé pas rien droll. C’est encore bien plus droll quand ils sont toute triste ensemble. […] Moi j’use ma tristesse—et c’est la tristesse d’un vieu chien avec des gros yeux mouiller—pour passer mon temps penser. C’est comme ça j’comprends vivre. C’est ma manière. Sh’u fatiguer. Je sais seulement pas comment m’expliquer sans mentir un peu. Mais j’nécrirai pas si j’aimra pas mon prochain diner, i.e., la vie. » Entre oralité et graphie (la ponctuation anglaise – les tirets), la manière s’y révèle aussitôt inséparable du geste d’écrire (et ce qu’il affecte de la qualité générique du texte, « m’expliquer sans mentir un peu ») comme du fait de « vivre » (soutenu prosodiquement par l’écho passer/penser). Avec sa tension propre entre le modal, « comment » relayé par « comme ça » et l’emploi absolu, « ma manière » – irréductible singularité d’être et de dire (par opposition à « bien du monde » ou « ils » / « ensemble »), qui retrouve l’histoire complexe du mot. Oui, maître Jojo, ça complique bien des regards sur bien des œuvres de la modernité…